‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 69 sur 226 · DON TELLO, ELVIRE · texte numérisé non relu

DON TELLO, ELVIRE

ELViRE. — Pourquoi, seigneur, vous obstiner à me tour- , menter ainsi? Ne voyez-vous pas que j'ai de Thonneur, et que cela n'aboutit qu'à nous fatiguer tous deux?

TELLO. — Assez de rigueurs, cruelle; tu veux donc ma mort? ^

ELVIRE. — Veuillez me rendre à Sanche, à mon époux/.

TELLO. — Il n'est pas ton époux, et d'ailleurs un vilain \ ^ n'est pas digne de posséder tant de charmes. Mais, quand • même je serais Sanche et qu'il fût don Tello, comment pourrais-tu être insensible au point de me traiter ainsi? Ne vois-tu pas que c'est l'amour qui m'inspire?

ELVIRE. — Non, seigneur, l'amour qui manque de res- ( pect à la vertu n'est plus qu'un goût grossier, un appétit : brutal qui ne mérite point ce nom; l'amour est l'union de ; la volonté avec celle de l'objet aimé, et un amour sans respect n'est ni ne peut être de l'amour.

TELLO. — Par exemple!...

ELVIRE. — En voulez-vous la preuve? Hier, vous me vîtes un moment, et déjà vous pourriez m'aimer? A peine avezvous eu le temps de m'apprécier, de me connaître, qui est précisément l'essence de l'amour. L'amour naît d'un vif désir qui va peu à peu s'augmentant par l'espérance et les faveurs, jusqu'à ce qu'il ait atteint sa fin. Vous, seigneur, vous ne m'aimez point. Tout ce que vous prétendez, c'est

m'ôter cet honneur, mon seul bien et ma vie; tout ce que vous voulez, c est ma honte, et je dois me défendre.

TELLO. — Puisque ton esprit m'oppose la même résistance que ton bras, écoute, raisonnons ^

ELviRE. — Il n'y a pas de raisonnement capable de réduire ma volonté.

TELLO. — Tu dis qu'on ne peut au môme instant voir, désirer et aimer?

ELViRB. — Sans doute.

TELLO. — Dis-moi donc alors, cruelle, comment le basilic peut tuer d'un seul regard?

ELVIRE. — Eh bien?

TELLO. — Tel a été l'effet de ta beauté.

ELVIRE. — L'argument n'est pas juste; car, si le basilic tue, c'est par haine, c'est avec intention, et moi, comment aurais-je donné la mort h un honime dont j'aurais voulu être aimée, Mais,- laissons là, seigneur, toqs ces raisonne^ ments. Je suis femme; j'en aime un autre; vous n'obtiendrez rien de moi.

TELLO. — Croirait-on qu'une simple fille des champ» p'ex-»

prime ainsi? -^ Avoue, du moins, que c'e^t folie â toi de

. montrer tant d'esprit, car plus je te vois de perfections,

f plus je/ deviens amoureux, Que n'es-tu née mon égale!

: Mais/ tu le vois, ta naissance serait un affront h ma no-

j blesse, et on s'étonnerait de voir unir le brocart à la bure,

Dieu m'est témoin que mon amour franchirait volontiers

ces bornes; mais le monde a donné ces Jois et je dois m'y

soumettre.

(Entre Feliciana.)

FEUCUNA. — Pardonne, mon frère, si je suis plus sen-r sible que tu le voudrais. Écoute... mais qui peut t'irriter?

TELLO. — La sotte!

FELiciANA. *— Sotte, peut-êtrc Mais je suis femme aussi, et je trouve que ton entêtement n'a pas d'exemple. Attends un peu, du moins. Quoique tu sois un César en amour, tu ne saurais le même jour voir, venir et triompher.

4 . Nouvel et singulier exeisple des «nbtilités de la seolastique transportées qu théâtre. C'est un souvenir des études faites àTUniversité.

JOURNÉE lî, ScèNE î. 93

TELLO. — Et tu dis, ma sœur?...

FELiciANA. — Tant de rigueur envers une pauvre fille!

(On entend frapper.)

ELViRE.. — Madame, ayez pitié de moi.

pELiciANA. — Tello, si elle dit non aujourd'hui, elle pourra dire oui demain. Prends patiencej celte lutte satis fin est vraiment cruelle. Faites d'abord une trôve, et reve-* nez ensuite au combat.

TELLO. --- N*y a-t-il pas plus de cruauté à vouloir ma mort?

(On entend frapper.)

fELiciANA. — Tais-toi, tu es à présent en colère; Elvire ne te connaît pas; ta vue Tintimide encore; laisse-la quelque temps s'accoutumer à ta société et à la mienne.

ËLviRE. — Puissent mes larmes, noble dame, vous engager à intercéder pour mon honneur.

(On entend frapper.)

ï'ÉuciANA. — Je dois te dire d'ailleurs que depuis près d'une heure son vieux père et son époux sont à la porte, il est juste, il est même nécessaire qu*on leur ouvre. Si on les repousse, ils diront qu'Elvire est prisonnière ici.

TELLO. — Tout le monde semble prendre plaisir à m*irriter. Cache-toi là dedans, Elvire... et que l'on fasse entrer ces deux rustres.

ELVIRE. — Grâce au ciel, je vais avoir un moment de repos.

telLo. — De quoi te plaindre? N*as-lu pas eu le pouvoir de me lier les mains?

(Sort Elvire.)

FEUciANA. — Holà! quelqu'un,

celio. — Madame.

FBUciANA. — Appelez |ces deux pauvres laboureurs. Et toi, songe qu'il importe à ton honneur de les bien accueillir.

(Entrent Noflo et Sanche.)

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