SCÈNE II NUNO, SANCHE, DON TELLO, FELICIANA
NUNO. — Après avoir baisé le seuil de votre noble demeure, car nous ne sommes pas dignes de baiser vos pieds, nous venons vous rendre compte de ce qui s'est passé. Excusez un rustique langage. Sanche qui se marie avec ma fille Elvire, et dont vous aviez daigné être le parrain, vient se plaindre à vous du plus cruel outrage que la bouche d'un homme ait jamais raconté.
SANCHE. — Magnanime seigneur, devant qui ces montagnes abaissent leurs fronts couverts de neige, d'où descendent les clairs ruisseaux qui arrosent vos prés verdoyants^, — par le conseil de Nuno et de ses parents, je suis venu vous annoncer mon mariage, vous demander votre agrément. J'avais foi en votre valeur divine', et vous avez honoré mon humilité de votre présence. Je crois qu'il suffit que vous soyez entré dans cette demeure, pour être tenu de venger un attentat si lâche, si énorme, que l'honneur même de votre nom y est intéressé. Si jamais amour a offert à vos désirs l'espérance de la possession, et qu'au moment d'être heureux vous ayez été privé de l'objet de votre flamme, imaginez, seigneur, ce que vous auriez souffert.
Moi qui ne suis qu'un laboureur de ces campagnes, je suis par le cœur chevalier, et je ne suis pas tellement occupé aux travaux de la montagne, que je n'aie appris à manier une épée. En apprenant cette affreuse nouvelle, je cessai d'être un simple laboureur; je me sentis blessé dans mon honneur d'époux, car je l'étais, ayant donné ma parole. Je m'élance dans la campagne, et, — à l'astre dont la clarté efface les étoiles que j'invoquais en vain, à la lune errante qui crée le flux et le reflux de l'Océan, je disais :
4. Encore une description d'après nature. La Galice doit aux neiges de ses montagnes d'être la province la mieux arrosée de l'Espagne, et la plus abondante en pâturages. A Test, le ptco de Aficares et la peria Trevinca sont couverts de neige presque toute l'année.
% L'espagnol, comme l'italien, abonde en formules de compliments.
Que tu es heureuse I chaque nuit tu te lèves, et nul pouvoir humain ne peut te ravir le soleil; les nuages, sous quelque forme qu'ils se déguisent, ne sauraient ternir ton éclat. Je courus dans nos prairies, et je vis dormir le lierre enlacé étroitement au peuplier, et, unis à Tormeau les pampres verts de la vigne. Tout dormait en repos. — Ahl disais-je, en voyant tant de calme et de sécurité, je ne séparerai pas, moi aussi, ces amants , en coupant ces; rameaux, en brisant ces fleurs!...— On venait, monseigneur, de me ravir la bien-aimée de mon âme, et, là-bas, je crus entendre une fontaine qui, comme moi, pleurait en murmurant^!... Je portais, hélas! bien vainement une vieille épée dans son fourreau; un arbre s'élevait au-dessus des autres, mes coups l'eurent bientôt égalé aux humbles moissons, non parce qu'il m'avait enlevé mon Elvire, mais parce que, fier de son élévation, il semblait, géant audacieux, dédaigner et défier les petits. — On dit dans le pays (mais étant qui vous êtes, c'est une calomnie) on dit, qu'aveuglément épris de mon Elvire, c'est vous qui me l'avez enlevée, vous qui la tenez cachée dans ce palais. — Taisez-vous, malheureux, ai-je répondu, ne parlez pas ainsi de don Tello, mon seigneur; il est l'honneur et la gloire de la maison de Neyra; il est mon parrain, et il doit honorer ma noce de sa présence. — Sensible et bon, autant que sage, vous ne soufl^rirez pas mon déshonneur qui serait le vôtre, et, l'épée au poing, s'il le faut, vous ferez rendre à Sanche son épouse, à Nu no sa fille chérie.
TELLO. — Sanche, mon ami, je suis vivement affligé d'une telle audace, et le scélérat qui t'a ravi Elvire, qui la tient enfermée chez lui, ne restera pas sans punition dans mes domaines. Informe-toi, et sache quel est celui dont le fol amour ou la secrète inimitié a osé nous offenser ainsi; si on le connaît, je te ferai justice. Quant à ceux qui là-bas osent mal parler de moi, le bâton se chargera de châtier leur insolence.
4 . Nous ne répéterons pas ici ce qn! a été dit de la diversité des tons da drame de Lopo. — Que cette plainte indirecte est touchante, et parfois natureUe!
8ANCUE, bas à Nuno, — Je sens la jalousie qui me gagne.
NUNO. — Patience, pour Tamour de DieUl
SANCHE. — Je brave la mort.
TELLO. — Vous me ferez connaître ceux du village qui me calomnient.
SANCHE, à part. — Quel supplice I
TELLO. — Je ne sais où elle est; autrement, sur ma vie> je vous la ferais rendre.
(Entre Elvire.)
BLViRB. — Si, il le sait, ô cher époux I... C'est don f ello qui me tient ici cachée.
BANGHE. — Mon Elvire, mon bien, ma viel
TELLO. — Ahl voilà le tour que tu me joues I...
SANCHE.— Que n'ai-je pas souffert pour loil
NUNO. -^0 ma fille, quelle était ma misèrel Hélasl je ne vivais plus.
TELLO».— Allonsj vilains, retirez-vous I
SANcuBi — Laissez*moi lui toucher les mains; vous lo savez, je suis son époux.
TELLO. — Celio! Julio 1 holà, valets.». Tuez-moi ces gens-là.
FELiciANA. — Prends pitié d'eux, mon frère; ils ne sont point coupables.
TELto. *— Fussent-ils mariés, ce serait encore trop d'insolence. Quils meurent!
SANCHE. — Je mourrai content, quelque amère que me semble la mort.
ELVIRE. — Je brave également et la mort et la vie.
BARCHE. — Mon trésor, mon Elvire, je mourrai content près de toi.
ELVIRE. — Je saurai me conserver pure, eussé-je à souffrir mille morts*.
4 . Ce caractère d'Elvire est celui de la race. Lord Byron l'a bien •enti dan8 et» beaux Tera de Chiid-Harold :
Is it ibr tbie tbe Spanisb maid, aronsed, etc.
(Ganto I, st. 54-58.)
TELLO. — Devant moi ces tendresses! 0 rage t.. . Holà ! Julio, Celiot
JULIO, accourant, suivi de Celio, — Seigneur? TELLO. — Assommez-les à coups de bâton. CEuo. — Quils meurent!
(Sortent Nuâo et Sanche, chassés par Julio et Célio.)
TELLO, à Flvire. — Espère en vain par tes plaintes modérer désormais ma fureur. Déjà je pensais à te rendre; mais tu as osé parler avec une telle insolence, que tu seras à moi, fût-ce par la force, ou je ne serai pas Thomme que je suis.
FEUciANA. — Mon frère, je suis là et vous entends.
TELLO. — J'aurai son honneur ou sa vie.
FEUCIANA. — Gomment la délivrer d'un homme qui ne se connaît plus?
(J\i sortent.)
Devant le chàteaa de don Tello.
(Entrent Nniko et Sanche poursuivis par Julio, Célio et des valets.)
JULIO. — C'est ainsi, vilains, que vous recevez le prix de votre témérité.
CELIO. — Hors d'ici, hors du palais.
LES VALETS. — A la portc!
SANCHE.— Tuez-moi, écuyers... Ah ! si j'avais une épée !
NUNO. — Prends garde, mon fils!... Cet homme audacieux, hors de lui, est capable de te faire assassiner.
SANCHE. — Que m'importe désormais la vie?
NUNO. — Le temps est un grand maître. - . v^
SANCHE. — Vive Dieu! Dût-on me tuer, je ne quitterai pas cette porte. Je ne veux pas de la vie sans Elvire.
NUNO. — Vis plutôt pour demander justice. La Galice a un roi; s'il te la refusait, tu en appellerais à Dieu.
(Entre Pelage.)