‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 72 sur 226 · SCÈNE lY · texte numérisé non relu

SCÈNE lY

Une salle du palais de don Tello.

Entrent DON TELLO et FELICIANA,

TELLO. —Je ne pourrai donc venir à bout de cette beauté rebelle ?

FEUCiANA. — La lutte est inutile, car elle est si triste

4 . Les troupeaux étant trës-considérables en Espagne, les gardien sont ordinairement à cheval. Voir ci-dessus, p. 79.

qu'elle ne cesse de pleurer. Tu la tiens prisonnière dans cette tour; comment ne vois-tu pas que, lors même qu'elle t'aimerait, ce traitement ne pourrait que t* attirer son mépris. Tu es sans pitié pour elle, comment veux-tu qu'elle s'humanise pour toi? C'est folie que d'employer la rigueur, envers quelqu'un, et d'implorer en même temps sa pitié.

TELU). — Sentir l'humiliation de me voir dédaigné, moi, l'homme de ce pays le plus puissant, le plus généreux et le plus riche!

PELiciANA. — Pourquoi ce chagrin? La fille d'un paysan ne mérite pas tant d'amour.

TELLO. — Ah ! Féliciana! Tu ne sais ce que c'est que l'amour, tu n'en as pas éprouvé la rigueur.

PELICIANA. — Attends jusqu'à demain. Je la verrai, je lui parlerai, je tâcherai de l'adoucir.

TELLO. — Ce n'est pas une femme, c'est plutôt un être sauvage, tant elle me fait souffrir. Écoute : promets-lui de l'argent, de l'or, des bijoux, tout ce que tu voudras; car, en fait de présents, les femmes savent mieux tourner la chose. Dis-lui que je lui donnerai un trésor. Promets-lui une parure si belle, que l'or de Milan la couvrira de la tête aux pieds. Dis-lui, si elle veut s'attendrir, qu'elle aura des terres, des troupeaux; qu'enfin, si elle était mon égale...

FELICIANA . — Comment? tu pourrais. . .

TELLO. — Oui, ma sœur; j'en suis réduit au point qu'il faut que je meure ou que je la possède. Je veux en finir avec mon tourment.

FELICIANA, — Je vais lui parler; mais n'espère rien.

TELLO. — Et pourquoi?

FELICIANA. — Parce qu'il n'est pas d'intérêt humain qui puisse faire fléchir la vertu d'une femme.

TELLO. — Va vite, et laisse-moi encore espérer; car, si ma constance n'obtient pas ce que je désire, l'amour fera place au besoin à la vengeance.

(Ils sortent.)

Page 1