‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 73 sur 226 · SCÈNE V Salle du palais des rois de Castille, à Léon · texte numérisé non relu

SCÈNE V Salle du palais des rois de Castille, à Léon

Entreni LE ROI ALPHONSE Vïï, LE COMTE DON PEDRO,

DON ENRÏQUE et la suiie.

LE ROI. — En attendant que l'on prépare mon départ pour Tolède ^ et que j'aie reçu la réponse de mon cousin le roi d'Aragon, en ce moment à Saragosse, voyez, comte, si tous les citoyens et soldats qui m'ont présenté des demandes ont été expédiés, et s'il n'y a plus personne qui veuille me parler.

LE COMTE. — Il ne reste plus personne.

ENRiQUE. — J'ai vu couché devant la porte un laboureur galicien qui avait l'air bien affligé.

LE ROL — Et qui donc se permet de fermer ma porte à un pauvre paysan? Allez, Enrique de Lara, et vous-même conduisez-le vers moi.

(Enriqne sort.)

LE COMTE, à part. — Vertu héroïque et rare ! pitié généreuse! clémence, observation des lois saintes! Alphonse çst le modèle des rois.

(Ëarique rentre, suivi de Sanche et de Pelage.)

ENRIQUE. — Laissez vos bâtons.

SANCHE. — Pelage, mets-les près de la muraille.

PELAGE. — Pars du pied droit*.

SANCHE, à Enrique. — Quel est le roi, seigneur?

ENRIQUE. — Celui qui en ce moment tient la main sur sa poitrine.

SANCHE. — Satisfait de ses œuvres, il en a bien le droit. N'aie pas peur, Pelage.

PELAGE. — C'est que les rois sont comme l'hiver : ils font trembler les pauvres gens.

4 . Tolède était la résidence ordinaire des rois de Castille, depuis la conquête qui en ayait été faite sur les Arabes, en 4085.

2. Pour que cela lui porte bonheur. C'est une trace des superstitions païennes qui subsistèrent longtemps en Espagne. On voit le Cid consulter le vol des oiseaux dans le poëme de ce nom, v. 44 et aiUeurs*

lût LE MEILLEUR ALCADE.

SANCHB. — Sire...

LE ROI. — Parle, rassure-toi.

SANCHE. — Vous qui avez le gouvernement de l'Espagne...

LE ROI. — Dis-moi qui tu es, d'où tu viens.

SANCHB. — Donnez-moi votre main à baiser, graûd prince, pour qu'elle anoblisse ma bouche; si mes lèvres la touchent, j*en parlerai mieux.

LK ROI. -> Tu la baignes de tes larmes. Qu'est-ce donc?. . •

SAKcns. — Mes yeux, jaloux de ma bouche, ont voulu les premiers vous dire ma plainte ^ Je viens demander vengeance à Votre Majesté contre un homme puissant, mon ennemi.

LB ROI. — Prends courage, ne pleure plus. Sache que si je suis bon et compatissant, je sais aussi payer ce que je dois à la justice. Parle, qui t'a outragé? Qui a fait cette folie de maltraiter le pauvre?

SAK CHS. — Un homme offensé pleure comme un enfant^ et les rois sont pères de leurs sujets; daignez donc excuser un homme offensé qui pleure.

Il ROi^ o part. — Il a de lesprit; avant de se plaindre il coounence par m'attendrir.

SAKCHK. — Sire, je suis noble, mais pauvre; ce sont revers de fortune qui m*ont atteint dès le berceau. J'ai recherché mon égale en mariage, et, pour ne point manquer à une obligation, j*ai fait part de mon mariage avec plus de franchise que d'adresse au seigneur du pays, don Tello de Neyra, et lui ai demandé son agrément. Il me raccorde sans difficulté» et veut être mon parrain de noce. Mais Tamour, qui peut conduire il des folies l'homme le plus sage, l'amour laveugle, et le rend épris de ma bienaimée. Il empêche la colôbration du mariage, et, la noil Blême, suivi dune troupe de gens armés, il enlève ma fiancée, et me laisse sans esjvn\uce, sans autre protection que la votre et colle du ciel. Cost à ce tribunal sacré que j'appelle. Son père et moi nous la lui avons redemandée

en gémissant, et, si superbe a été sa réponse, que nos poi- i trines ont senti Tacier de sa dague, nos épaules d*hidaIgos pobles ont été meurtries par le bâton.

LK BOi, — Comte?

LE COMTE. — Seigneur?

LE ROI. — De l'encre et du papier. Qu'on approche un siège.

LE COMTE. — Voilà, sire.

SANCHE, à part, à Pelage, — Tant de vertu m'impose et m'étonne. — Pelage, j'ai parlé au roi.

PELAGE. — Sur ma foi, c'est un brave homme.

SANCHE. — Et dire qu'il y a des cœurs sans âme pour les pauvres gens!...

PELAGE. — Les rois do Castille doivent être des anges( habillés en hommes.

SANCHE. — Tu vois bien pourtant qu'ils sont vôtus comme / tout le monde.

PELAGE. — Il y a chez don Tello, sur une tapisserie, un roi fait d'une autre manière : Tair refrogné, les bas sur les talons, un bâton à la main, une coiffure comme une lanterne, surmontée d'une couronne en or, rattachée sous sa barbe comme un Turc ou un More. Je demandai à un page quel était le grand personnage qui avait cette étrange figure; il me répondit que c'était le roi Bahut.

SANCHE. — Imbécile, il t'a dit le roi Saùl.

PELAGE. — Bahut, celui qui voulait tuer Badil.

SANCHE. — MaisnonI David... c'était son gendre.

PELAGE, — Oui, David; celui qui, comme disait notre curé à l'église, cassa la tête avec un bon caillou à un géant nommé Olias.

SANCHE. — Goliath, imbécile.

PELAGE. — C'est ce que disait le curé.

LE ROI. — Comte, fermez celle lettre, — Comment t'appelles-tu, brave homme?

SANCHE. — r Je suis Sanche de Roelas, sire, qui, aux pieds de votre compassion, vous demande justice d'un homme qui, abusant de sa puissance, m'a enlevé ma femme, et m'aurait ôté la vie, si je n'avais pris la fuite.

LE ROI, — ' Il est donc bien puissant en Galice?

9AYCI1E, — Tellement, qu'il est redouté depuis les bords du Sil jusqu'à la tour romaine d'Hercule. S'il est irrité contre un homme, il n'y a pour celui-ci d'autre recours que le ciel. Il fait et défait les lois. Tels sont les procédés de CCH «uperbes infançons qui vivent loin des yeux des rois.

L« COMTE. — La lettre est cachetée.

LE ROI. — Mettez l'adresse : A don Tello de Nevra.

SAifCHB, — Sire, vous sauvez ma tête.

LE iioi. — Tu lui remettras cette lettre, et il te rendra ta femme.

SANCUE. — Jamais cette main si généreuse n'accorda ua bienfait plus grand.

LB ROI. — Es-tu venu à pied?

8ANCUE. — Non, sire; Pelage et moi, nous sommes venus à cheval.

l'éLAGE. — Nous sommes venus comme le vent, et plus vite encore. Le mien, à la vérité, a des manies singulières : il se laisse à peine monter, se roule sur le sable ou dans les ruisseaux, court comme un médisant, mange plus qu'un étudiant, et si par hasard il voit une auberge, il faut qu'il entre ou qu'il s'arrête.

LE ROI, — Tu es un brave garçon.

PELAGE. — Tel que je suis, j'ai quitté le pays pour vous

voir.

LE ROI, — As-tu quelque plainte à me porter?

PELAGE. — Non, sire; je ne me plains que de mon cheval.

LE ROI. — Désires-tu quelque chose?

PELAGE. — J'ai faim, et s'il y avait par là quelque cuisine...

LE ROI. — Parmi les objets que tu vois suspendus à ces murailles, y a-t-il quelque chose que tu voulusses emporter

chez loi?

pJLAGE. — Je ne saurais où placer tout ça. Envoyez-les plutôt il don Tello, qui en a chez lui de tout pareils.

LE ROI» à p<ir/, an comte. — Le bonhomme est plaisant. {Haut.) Dis, quel mélior fais-tu dans ton pays?

PELAGE. — Sire, je vais par la montagne; je suis le cocher de mon maître.

LK ROI. — Le cocher! il v a des coches en Galice?

JOURNÉE II, 8CENB VI. i05

PELAGE. — Non, sire; je veux dire que je garde les cochons.

LE ROI, à part, — Comment le même pays a-l-il pu réunir deux hommes aussi particulièrement remarquables, Tun par le sens, l'autre par sa simplicité? (^4 Pelage, en lui donnant une bourse.) Tiens.

PELAGE. — Elle n'est pas bien grosse.

LE Eoi. — Prends; c'est de l'or. — Toi, Sanche, prends cette lettre, et que Dieu accompagne ton voyage.

SANCHE. — Le ciel vous garde.

(Le roi sort avec le comte, don Enrique et m suite.)

PELAGE. — Hél hél voyez donc...

SANCHE. — De l'argent?

PELAGE. — Et joliment.

SANCHE. — Ah I Elvire, tout mon bonheur est renfermé dans ce papier. Cette lettre, je l'espère, va me remettre en possession de ta beauté.

(Ils sortent.)

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