‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 75 sur 226 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Entrent SANCHE et PELAGE.

SANGHE. — Je vous baise les pieds, mon seigneur.

'TELLO. — Il y a longtemps que je ne t'ai vu, Sanche; où donc as-tu été?

SANCHE. -^ Ce temps m'a paru un siècle. Voyant que par amour ou par obstination, vous persistiez à retenir mon Elvire, je suis allé parler au roi de Castille, juge suprême des offenses faites à ses sujets.

TELLO. — Et que lui as-tu dit de mol?

SANCHE. — Que vous m'avez enlevé ma femme.

TELLO. — Ta femme? Tu mens, vilain. Cesoir-lâ, le curé est-il entré?

SANCHE. — Non, seigneur ; mais 11 connaissait notre volonté à tous deux.

TELLO. -^ S'il n'a point uni vos mains, comment peut-il y avoir mariage?

SANCHE. — Qu'il y ait eu mariage ou non, je ne l'exa-

4. Lopa fe trompe; le «omte de Castro i^it gouvemenri non pas d'Alphonu VU, mm d'Alpboiwt YUI, son fils.

mine point. -^ Le roi m'a remis pour vous cette lettre écrite en entier de sa main.

TBLLO, à part, -— Je tremble de colère. (Lisant.) « Au « reçu de cette lettre, vous rendrez sans délai ni réplique, « à ce pauvre laboureur, la femme que vous lui avez en- 9 levée. Souvenez-vous que c'est loin des yeux du roi que « Ton reconnaît la fidélité des vassaux, et qu'un roi n'est t pas loin quand il s'agit de châtier les méchants. Moi, € LB ROI. » ^^ Qu'a8->tu porté là, malheureux!

8ANCHB. — C'est la lettre, seigneur, que le roi m'a donnée pour vous.

TELLO. — Vive Dieu! je suis étonné de ma patience. — Penses-tu, misérable, que je redoute pour moi les conséquences de ton audace? Sais-tu qui je suis?

SANCHE. — Oui, seigneur, c'est parce que je connais votre noblesse, que je vous ai porté Tordre de me rendre mon épouse. Cette lettre ne vous fait aucun tort; c'est plutôt une marque de la considération du roi.

TELLO. — Sais-tu que, sans le respect que je lui porte, je vous ferais à l'instant tous les deux...

PELAGE. — Saint Biaise! saint Paul!

TELLO. — ... pendre aux créneaux de mon château!

PELAGE. — Ce n*est pas le jour de ma fête; pas n'est besoin d'un si vilain drapeau '.

TELLO. — Sortez d'ici de suite, et ne demeurez pas plus longtemps sur mes terres, ou je vous fais mourir sous le bâton, drôles, marauds. Vile et méprisable espèce! oser vous attaquer à moi!

PELAGE. — Sa Seigneurie dit bien; vous avez eu tort de lui donner ce chagrin.

TELLO. — Vilains, s'il m'a plu de vous enlever cette femme, je suis qui je suis. Je suis roi ici, et j'y commande comme le roi Alphonse en Caslille. Ce n'est pas à ses

4 . Colgar -vent dire pendre } il signifie à la fois le supplice de la corde; iuspendre le portrait d'un saint le jour de sa fôte pour lui faire honneur; iuspendfe des draperies autour dans la même vue, et enfin, par extension, donner à quelqu'un, le jour de sa fête annivertaire , une chaîne ou un ruban en signe d'affection. (la Beaum,)

aïeux que les miens furent redevables de ces terres. Euxmêmes les conquirent sur les Mores.

PELAGE. — Oui, ils les ont conquises sur les Mores et même sur les chrétiens^; Votre Seigneurie ne doit rien au roi.

TELLO. — Je suis qui je suis...

PELAGE. — Grand saint Macaire ! ...

TELLO. — ... c'est pourquoi je ne vous châtierai pas de ma propre main. — Vous rendre Elvire! Me parler d'Elviref — Qu'ils meurent! Non, laissez. Il y aurait honte à salir ma noble épée dans le sang de ces misérables.

(Il sort avec Celio.)

PELAGE. — Ne la salissez pas, s'il vous plaît.

SANCHE. Eh bien! Pelage?

PELAGE. — Eh bien! nous voilà bannis de Galice.

SANCHE. — Je m'y perds. Quoi ! parce qu'il a une demidouzaine de vassaux, cet homme s'imagine qu'il peut désobéir au roi? Mais, vive Dieu!...

PELAGE. — Doucement, Sanche. Tu connais le proverbe : ni querelles avec les grands, ni amitié avec leurs domestiques.

SANCHE. — Retournons à Léon.

PELAGE. — J'ai encore les doublons que le roi m'a donnés. Allons, partons!

SANCHE. — Je lui dirai ce qui s'est passé. — Ah! mon Elvire, si du moins j'avais pu te voir!... Allez, soupirs, et en attendant que je revienne, dites-lui que je meurs d'amour.

PELAGE. — Partons, Sanche; cet homme n'a pas encore eu ta mal tresse.

SANCHE. — Ah ! Pelage, qui te le fait croire?

PELAGE. — C'est que, s'il l'avait eue, il nous l'aurait rendue.

4. Il était hardi de dire cela en face de la noblesse espagnole. On a trop négligé la tendance du drame de Lope sous ce rapport. La satire est toujours discrète (on le serait à moins), mais eUe existe.

FIN DE LA DEUXIÈME JOURNEE

TROISIÈME JOURNÉE

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