SCÈNE II
Extérieur du château de don Tello.
Entrent NUNO et CELIO.
NUNO. — Je pourrai donc lui parler?
CELio. — Oui, don Tello, mon seigneur, l'a permis.
NUNO. — A quoi bon? Si mon malheur n'est que trop certain.
CELio. — Vos craintes sont une injure : elle résiste avec courage, et avec cette intrépidité de femme que l'épreuve ne fait qu'animer.
NUNO. — Comment croire qu'une femme qui est à la discrétion d'un homme puisse conserver son honneur?
CELIO. — Cela est si vrai que si Elvire voulait m'accepter pour mari, je l'épouserais sans plus d'inquiétude que si elle n'eût jamais quitté la maison de son père.
NUNO. — Quelle est, dis-moi, la grille?
CELIO. — Vous voyez ce côté de la tour? Il y a là une fenêtre, où elle m'a dit qu'elle viendrait se placer.
NUNO. — Il me semble en effet voir là-bas quelque chose de blanc, mais je n'en suis pas sûr : je suis vieux.
CEUO. — Approchez; moi, je me retire. Cédant à vos
JOURNEE m, SCENE II, i(3
justes désirs, je vous ai ménagé cette entrevue, mais je ne voudrais pas que Ton me vit avec vous.
(Il sort.) (El vire parait à la fenêtre.)
NUNO. — Es-tu bien ma malheureuse fille?
ELviRE. — Qui serait-ce, sinon elle?
NUNO. — Je ne croyais plus te revoir; je ne parle pas de la prison où tu es renfermée, mais depuis longtemps, dans ma pensée, tu es déshonorée;. et c'est chose si hideuse, rinfamie, que moi-même qui t'ai donné l'être, je ne devais plus consentir à te revoir. Tu as dignement gardé l'héritage d'honneur de tes aïeux, toi qui en as sitôt brisé le pur, le précieux cristal ! Que celle qui a rendu si mauvais compte de soi-même ne me donne plus le nom de père; à l'infamie de sa fille, je le dis san^ hésiter, un père ne doit répondre qu'en versant le sang qu'il lui a donné*
BLViitB. — * Si en ce comble de misère, si parmi de con* tinuelles alarmes, ceux qui pourraient apporter des goq«* solations ne fout qu'aggraver encore les maux, mes douleurs vont égaler l'infortune où je me trouve. Je suis encore votre fille; et, en me donnant l'existence, vous devez m' avoir transmis votre noblesse, et c'est elle qui maintenant vous honore en moi. Le tyran, il est vrai, a voulu me vaincre, mais j'ai trouvé pour me défendre un courage plus qu'humain. Vous pouvez être fier, mon père : car, malgré ma prison, malgré les rigueurs de ce misévable, j'aurai perdu la vie avant de lui abandonner mon hopneur.
NUNO. — Chère fille, mes soupçons jaloux disparaissent, et mon cœur se rouvre pour te recevoir,
ELVIRE. — Qu'est devenu ce pauvre Sancbe qui devait être mon époux?
NUNO. — Il est retourné auprès d'Alphonse, l'illustre roi de Gastille.
ELviRB. — Il a donc quitté la maison?
NUNO. — J'attends son retour aujourd'hui.
ELVIRB. ^» £t moi je crains qu'on ne le tue.
NUNO. — On en veut donc à ses jours?
ELYïRB. *— Il jure qu'il le fera mettre en morceaux.
ii4 LE MEILLEUR ALCADE.
NUNO. — Sanche saura Téviter.
ELViRE. — Oh! que ne puis-je me jeter de cette fenêtre dans vos bras !
NUNO. — Avec quelle tendresse, quelle joie tu serais reçue!
ELViRE. — Adieu, cher père, j'entends quelqu'un. Adieu ! adieu !
NUNO. — Je ne la verrai plus, hélas! je n'ai plus qu'à mourir.
(Entre don Tello.)
TELLO. — Qu'est ceci? A qui parles-tu là?
NUNO. — Je contais ma douleur aux pierres de ces murailles; elle^ souffrent avec moi de la manière dont vous traitez un vieillard; moins insensibles que vous, elles n'ont pas, dans leur pitié, refusé à ma tristesse les consolations que je cherche, et que mes craintes me contraignent d'éviter.
TELLO. — Vous avez beau, manants, recourir aux plaintes, aux pleurs, à la ruse, l'objet de ma passion ne sortira pas de mes mains. C'est vous qui êtes ses tyrans, vous qui ne voulez pas l'engager à céder à mes vœux. Je l'aime, je l'adore, et quand je meurs pour elle, comment serais-je capable de la tuer? Prendriez-vous Elvire pour une dame? Est-elle autre chose qu'une simple fille des champs? Tous, vous vivez de ma terre. Mais vous pensez peut-être, voyant la faiblesse du cœur de l'homme, qu'il n'est pas de pouvoir supérieur à celui de la jeunesse et de la grâce, de l'esprit et de la beauté.
NUNO. — Je ii*ai rien à répondre, seigneur. Que le ciel vous conserve I
TBLLD. — Sans doute il me conservera. . . et vous, il vous traitera selon vos mérites.
HTNO, — Se peut-il que le monde souffre un tel renversement de ses lois, que le pauvre soit contraint d'abandonner son honneur au riche, el de dire encore que cela est juste?... N^avoir d'autre loi que sou plaisir, et avec cela le pouvoir de tuer.
(nsort.)
JOURNÉE III, SCENE III. !i5
TELLO. — Celio?
(Entre Celio.)
CEUO. — Seigneur?
TELLO. — Conduis sur-le-champ Elvire au lieu que je t'ai désigné.
CEUO. — Prenez garde, seigneur, à ce que vous allez faire.
TELLO. — Je ne vois rien; Tamour m* aveugle.
CEUO. — Songez-y, de grâce. Employer la force... c'est de la barbarie.
TELLO.. — Que n'a-t-elle eu pitié de moi? Je n'aurais pas recours à la violence.
CELIO. — Sa chasteté, son admirable défense...
TELLO. — Point de réplique : c'est mon plaisir. Malédiction sur ma patience! Je m'avilis en supportant de tels dédains. Tarquin ne voulut pas attendre seulement une heure; et quand l'aurore vint, toute résistance était brisée. Convient-il que j'attende si longtemps une humble paysanne?
CELIO. — Songez aussi au châtiment de Tarquin. Réglez-vous sur le bien, non sur le mal.
TELLO. — Mal ou bien, il n'importe. Il faut qu'aujourd'hui même je triomphe de ses dédains. Ce n'est plus l'amour, c'est une idée fixe qui m'obsède. J'ai souffert pour elle; il faut qu'elle souffre à son tour, et que je sois vengé de ses mépris.
(Ils sortent.)