LE ROI, LE MARQUIS FABIUS
LE ROI. — Il n'y a pas d'autre motif, marquis, qtiê celui que je viens de te aire. Je le fais arrêter sur la parole d'Octave.
FABIUS. ^ Comment? arrêter sans motif un homme jtigé innocent, tm homme du caractère du comte Henri; '
LE ROI. — Marquis, il n'y a pas loin d'ici à demain matin.
FABIUS. — Sans doute; mais n'est-ce rien que de jeter en prison un homme de cette importance, et de l'y jeter de cette manière?
LE ROI. — Le secret diminue la gravité de l'affaire : il n'y a que quelques heures d'attente... Sois sûr quej'eii souffre moi-même. Mais que faire? A quoi me résoudre, alors qu'Octave dit que la chose est indispensable, et surtout doit rester secrète?
FABIUS. — Il doit le savoir. Mais, vive Dieu! Henri s'est rendu coupable d'une offense envers vous comme je suis...
LE ROI. — Marquis, il est homme...
FABIUS. — Et homme d'honneur. Dieu veuille que quelque traître n'ait pas...
LE ROI. — Veux-tu que je pense que tu es son complice?
FABIUS. — Si Votre Altesse a commis une erreur, elle peut en commettre une seconde, et me faire arrêter aussi.
(Entre Clénard.)
CLÉNARD. — Sire, voici le comte.
FABIUS. — Et la loyauté en personne.
LE ROI, à Clénard. — J'ai déjà ordonné qu'il vînt me parler. — Qu'il n'entre personne.
i46 AMOUR ET HONNEUR.
(Clénard 86 retire. Henri parait, et s'arrêtant à la porte : )
HENBi, basy à Clénard. — Tout le monde s'empresse pour savoir la grâce que me fait le roi. {Bout.) Sire, me voici. Votre créature vient se mettre à vos ordres.
LE ROI, au marquis Fabius, — Marquis, je n'ai rien autre h te dire; fais ce que j'ai ordonné.
(Il sort.)
HENRI. — Comment, sire, c'est ainsi que vous vous éloignez de moi! Que signifie tout ceci? Je ne mérite pas de voir votre visage?
FABIUS. — Du calme.
HENRI. — Ah! vous voilà, Fabius? C'est vous que le roi charge de l'exécution de ses ordres?
FABIUS. — Voilà comme il récompense vos services. C'est l'usage ordinaire des cours.
HENRI. — Quelle récompense? Qu'est-ce donc? Qu'a-t-il ordonné? Pourquoi m'a-t-on fait appeler par Clénard! En quoi puis-je être utile au service du roi? Que me veut-il? Qu'avez-vous à médire? Que signifie cet usage?
FABIUS. — Je ne sais rien de plus en ta disgrâce, sinon que de toute manière il est juste de se soumettre à la volonté des rois.
HENRI. — Moi, j'aurai manqué au service de Son Altesse?... Qu'est-ce à dire, Fabius?
FABIUS. — Mon ami, je l'ignore; j'ai promis au roi, sur ma tête, de garder le secret.
HENRI. — Mais tire-moi donc du doute; je m'y perds.
FABIUS. — Vous savez que je vous estime au delà de ce que je puis dire : il y a ici des cœurs qui ne sont pas tous généreux.
HENRI. — A présent, je vous comprends moins qu'au . commencement. Je sais votre amitié pour moi, je connais votre caractère...
FABIUS. — Faut-il tout vous dire?
HENRI. — Oui, marquis; abrégeons les discours.
FABIUS. — Vous êtes un illustre chevalier; le mensonge ne saurait prévaloir. Donnez-moi seulement votre épée, et vous savez ce dont il s'agit.
HENRI. Mon épée, moi!
FABIUS. — Oui, comte, je vous en supplie.
HENRI. — Le roi est sage. Je ne la donnerais à nul autre que vous. Depuis que je suis votre ami, je Tai constamment employée à votre service; vous le savez, et d'autres le savent aussi. Je vous la remets. (// lui donne son épée.) On peut bien donner son épée à celui pour lequel on donnerait sa vie.
FABIUS. — Comte, vous ne la donnez point; vous ne rendez pas votre épée : vous la changez contre la mienne. ( Jl lui présente son épée, ) Un homme tel que vous ne doit pas être désarmé quand on l'arrête. Je reçois votre épée, puisque vous êtes mon prisonnier, et je vous donne la mienne comme gage de la foi qui me lie à vous plus que jamais^.
HENRI. — Allons où vous avez Tordre de me conduire. Je vous retiens, et le roi attend.
FABIUS. — Ce que vous dites suffit pour faire voir qui vous êtes. Comment? Vous ne demandez pas même pourquoi je vous arrête? (A part,) Quelle grandeur!
HENRI. — Fabius, ce que vous venez de faire, ce n'est pas m'avoir arrêté, c'est m'avoir obligé. La reconnaissance m'enchaîne à vous; elle me suivra dans ma prison qui ne peut avoir de suite dangereuse. Quoique je dusse chercher à savoir pourquoi l'on m'arrête, il suffit que vous en ayez été chargé, pour que je n'y trouve pas d'injustice; outre cela, je ne suis pas fâché que le roi vous l'ait ordonné. Innocent aujourd'hui, demain, je pouvais être coupable; et comme celui qui a raison s'irrite moins dans la dispute, celui dont la conscience est pure supporte gaiement la prison. Marquis, je n'ai rien à répliquer : si le roi veut faire arrêter son sujet, sa volonté suffit. Il y a plus; je lui dois de la reconnaissance. Son Altesse me fait plus d'honneur en me remettant en vos mains, que la perte de ma liberté ne me fait de peine.
FABIUS. — Vous vous tircz de là comme je l'espérais de vous. Marchons.
^ . Ces scènes chevaleresques, où se plaît le drame espagnol, ont toujours une grandeur pleine de noblesse.
HENRI, à part. — C'est Tenvie qui m'a porté ce coup; elle a détruit tout mon bonheur.
(Us sortent.)