LE ROI, FABIUS, CLÉNARD
LE ROI. — Marquis, le jour naissait à peine, que j'ai été éveillé par ce billet du duc, lequel l'avait écrit hier au soir, en partant pour ses terres. Il me laisse dans une étrange confusion; j'ai plus de doute encore qu'au commencement, et je crains quelque chose de sinistre.
FABIUS. — Permettez-vous, sire, que je lise?
LE ROI. — Tiens.
4 . C'est synonyme dans l'esprit de Lope; il a déjà comparé les souffrances des gens au service d'un amoureux à celles du mal marié (mal caêodo), qu'il fait venir immédiatement après celles des galères d'Alger.
â. Sonnet. Ces mesures lyriques sont en harmonie avec les émotions des personnages. — Nous sommes d'ailleurs si bien à TOpéra, que cetto sitsation a été transportée dans les Mousquetaires de la reine.
FABIUS, lisant. — « Le motif qui m'a fait vous conseiller « d'arrêter le comte Henri n'est autre que d'avoir voulu « empêcher qu'il ne fût assassiné hier au soir par des sol- « dats étrangers. Il convenait que le comte n'en fût pas « instruit, parce qu'il aurait cherché à attaquer ces soldats; ce ils se sont sauvés d'eux-mêmes, craignant d''avoir été « découverts. Vous pouvez, sire, lui rendre sa liberté, et « me permettre à moi de partir pour mes terres, pour ré- « primer certains désordres commis par mes vassaux.
a LE DUC Octave. »
LE ROI. — Eh bien ! qu'en penses-tu?
FABIUS. — Supposé la vérité, sire, le moyen était bien peu convenable. On aurait pu veiller à la sûreté du comte, sans amener par Votre Altesse un pareil scandale... Permettez que j'aille rendre la liberté au prisonnier, trop heureux de savoir qu'il est innocent; il y a de quoi sourire de la simplicité du duc, et peut-être de quoi l'interpréter autrement.
LE ROI. — Va, et amène le comte.
(Fabias sort.)
CLÉNARD. — A présent, je conçois pourquoi Votre Altesse m'a tenu sur pied toute la nuit. Le comte était arrêté.
LE ROI. — Oui.
CLÉNARD. — Et la cause?
LE ROI. — Tu l'as entendue.
CLÉNARD. — Sire, le comte est un si bon chevalier, si discret, si noble, si généreux, si loyal, que loi*sque vous m'avez ordonné de l'arrêter, je n'ai pas hésité à lui dire que vous alliez lui accorder quelque faveur nouvelle.
LE ROI. — Le comte est né heureux.
CLÉNARD. — Il mérite de l'être par ses vertus.
LE ROI. — J'entends dire à tout le monde que c'est un ange.
CLÉNARD. — Telle est la voix du peuple, qui est, dit-on, celle de Dieu.
(Entrent Fabius et Henri.)
HENRI. — Sire, vous voyez votre serviteur à vos pieds. LE ROI. — Levez-vous, comte, et couvrez-vous.
i52 AMOUR ET HONNEUR.
HENRI. — Hier, vous me faites arrêter; aujourd'hui, vous m'ordonnez de me couvrir!
UE ROI. — Levez-vous, amiral!
HENRI. — Sire, je baise vos pieds pour une faveur si grande. .
FABIUS. — Le comte est digne de ce noble titre.
CLÉNARD. ^Seigneur, nous vous en félicitons tous.
LE ROI. — Ne soyez point surpris que je vous aie fait arrêter hier, et que je vous récompense aujourd'hui.
HENRI. — Je* suis votre humble sujet.
CLÉNARD. — Joseph sortit de prison pour régner en Egypte.
IB ROI — Je ne laisserai désormais échapper aucune occasion de vous faire du bien.
HENRI. — Tant de faveurs suffisent déjà quand j'aurais mille existences à vous offrir.
LE ROI. — Viens, marquis, et toi aussi, Clénard : nous avons à écrire en Ecosse, au sujet du mariage de Tinfante.,
HENRI, seul, — La fortune se trompe, si elle croit avoir réparé seulement une partie du mal qu'elle m'a fait. J'ai passé toute la nuit à réfléchir sur la cause possible de mon arrestation, sans pouvoir arriver à rien de certain.
Si le roi me faisait arrêter à cause du projet de mariage de sa fille qui est mon épouse, la liberté ne m'aurait pas été sitôt rendue. Je n'ai point demandé le motif, parce qu'il ne faut pas demander aux rois la source de leur bon plaisir. Ah ! cruelle fortune, comment as-tu fait naître un incident aussi fantastique ? Ta rigueur ne pouvait-elle différer d'un jour seulement? Cette injuste arrestation aurait bien pu n'avoir lieu qu'aujourd'hui. Ah! déesse inconstante, tu es une femme; c'est là ce qui te justifie.
(Entrent Hortensins et Bélard.)
BÉLARD. — Grâce à Dieu, vous semblez plus tranquille, moins emporté.
HENRI. — Vous m'avez bien encouragé à vous attendre une autre fois!
BÉLARD. — Ainsi, pour vous avoir attendu toute la nuit au serein, pendant que vous dérobiez le fruit défendu dans le jardin d' autrui, vous nous payez à coups de plat d'épéel
JOURNÉE I, SCENE VII. lo3
Vous venez de passer toute une nuit avec l'infante, et vous semblez ébahi que nous voulions vous embrasser? — Ma foi, si je n'avais paré votre estocade avec mon rade mecum^^ en moins d'un dominus tecum j'étais percé de part eu part. Et vous avez laissé là-bas l'échelle! Que ferait de plus un... Je ne veux pas le dire.
HENRI. — Va-t-en à tous les diables, sot animall... Je n'ai point laissé d'échelle; je ne t'ai point donné de coups d'épée; je n'ai parlé là ni ailleurs avec toi.
HORTENSius. — Tu uics être descendu du balcon par une échelle, et de nous avoir chargés, sans le moindre motif, à coups de plat d'épée?... Jour de Dieu! si ce n'est toi, c'est un autre qui l'a vue de près.
HENRI. — Un homme, dis-tu, est descendu du balcon?
HORTENSIUS. — Tu chaugcs de couleur!... Oui, vive Dieu I un homme est descendu, et le tour peut s'appeler fameux... Il t'a soufflé ta belle, et nous a roués de coups.
HENRI. — Cela ne peut regarder l'infante, j'en suis certain.
BÉLARD. — Peut-être; mais le certain, ce sont les coups que nous avons reçus. Si nous avions connu le pèlerin, nous l'aurions mis en mille morceaux.
(Entrent rinfante Dyonise et Gélinde.)
cÉLiNDE. — Le voici.
DTONisE. — Ouvre-moi tes bras, chère âme de ma vie. — Tu hésites? tu me regardes? — Mais, telle est la puissance de mon amour, que je brave l'honneur, et que j'envisage la mort sans effroi. Comment es-tu? Oh ! quelle nuit j'ai passée ! Tous mes sens sont également enivrés de bonheur. Ah ! mon seul bien, parle, puis-je croire toutes les choses que tu m'as dites? Tiendras-tu toutes tes promesses? Tu es incapable d'une trahison. Vois, mon amour^ comme je suis; hélas! à peine digne peut-être d'être ton épouse. Je maudissais le jour qui se hâtait, par jalousie, de rompre des nœuds si doux; mais je n'osai attendre sa venue : il ne fallait pas que le plaisir d'un moment nous