‹ Œuvres dramatiques de Lope de Vega;Chapitre 97 sur 226 · Son boQcliisr · texte numérisé non relu

Son boQcliisr

privât pour toujours du bonheur. — Mais tu semblés surpris de m'entendre; mon abandon te déplairait-il?

HENRI. — Sans doute, j'écoute avec surprise, confondu par ce que tu dis... Moi, madame, je suis entré hier dans votre appartement?...

DYONisE. — Comte, si tu dissimules à cause de Célinde, , ne crains rien, elle sait tout. Si c'est pour tes gens, tu n'as pas à t'en inquiéter. Tu es mon époux, mon trésor, ma famille, mon royaume, tout.

HENRI. — Madame, la raison de ma surprise ne vient ni des présents ni des absents.

DYONISE. — De quoi donc alors ?

HENRI. — De vos paroles, madame... Moi, je vous ai vu hier, je vous ai parlé ! hier, j'étais dans vos bras? Ah ! votre père m'avait chargé d'autres liens, madame, j'étais en prison; prenez garde qu'un autre que moi ne soit resté près de vous jusqu'au jour! le roi ne vient de me rendre la liberté qu'à l'instant!

DYONISE. — Toi, arrêté, en prison !

HENRI. — Nul doute, madame.

DYONISE. — Célinde, ne lui as-tu pas ouvert la porte?

CÉLINDE. — Tu nies donc d'être venu tout paré, bien armé, que je t'aie ouvert le balcon, et introduit dans la chambre? Comte, dis aussi que je mens!

HENRI. — J'admire ton zèle, Célinde. — Moi, je t'ai parlé, moi, j'ai vu l'infante ! je suis entré dans sa chambre î

DYONISE. — Interroge ces deux-là qui sont restés toute la nuit sous le balcon, embossés dans leur manteau.

BÉLARD. — Il est vrai qu'un homme en est descendu; mais il ne s'est pas laissé voir. Ce ne pouvait être le comte; il ne se serait pas refusé à nous parler.

DYONISE. — Quel est donc ce mystère? J'en perds Tesprit. — Comte, ce n'est pas vous qui êtes venu dans ma chambre?

HENRI. — Non, madame, j'en atteste le ciel; j'ai passé toute la nuit en prison.

DYONISE. — Je vais crier comme une folle. — Misérable, je vais tout dire au roi.

HENRI, lui prenant la main, — Madame!...

JOURNÉE I» SCÈNE VII. i55

DYONisE. — Laisse ma main. Ta mort va sortir de ma bouche : la tienne a flétri mon honneur et le tien^.

HENRI. — Madame, un moment, un seul mot...

DYONISE. — Parle.

HENRI. — J'ai voulu plaisanter, madame.

DYONISE. — Mauvaise plaisanterie, Henri. Je suis votre reine, et vous mon sujet. M'avoir possédée et vouloir s'en défendre!

HENRI. — Voulez-vous donc que je le publie? Est-il prudent de vous livrer ainsi? N'apercevez- vous pas quels dait gars?...

DYONISE. — Je ne veux pas que tu le dises, mais je ne veux pas que tu le nies.

HENRI. — Eh bieni puisque c'est ton plaisir, je le dirai de telle manière .que la publicité de ta honte et ma mort soient un même événement. L'amour t'entraîne bien loin. Veux-tu que je crie à mon tour?

DYONISE. — Non, je veux que celui qui m'a possédée en convienne, si je le rappelle. Le chagrin que tu m'as causé m'éloigne de toi en ce moment.

HENRI. — Comment! tu pars ainsi?

DYONISE. — Oui, le cœur ulcéré de douleur.

(Elle sort suivie de Célinde.)

BÉLARD. — Seigneur, c'est mal à vous, voyant que l'infante oubliait ainsi son honneur, d'avoir nié la possession. Vous pouviez vous approcher, et lui dire un mot à l'oreille.

HORTENsius. — Je ne sais si tu as bien fait de dissimuler si longtemps : Mais, après tout, au diable les ennuis! Quoi? Vous demeurez les yeux fixés? — Craindriez- vous, par aventure, les dangers que vous pourriez courir si votre secret est connu ?

BÉLARD. — La belle imagination !

HENRI, à lui-même, — Oui, cela vaudra mieux. [Haut) Allons, mes amis, partons pour l'Espagne.

BÉLARD. — Ah! seigneur, rentrez en vous-même! L'avoir possédée, et l'abandonner, quelle infâme bassesse! Qui ne

4 . Comme après ces légers préludes on sent arriver la tragédie.

lui sacrifierait mille fois sa vie, fût-il né dans les plus bas degrés?

HENRI. — Si j'avais eu ce bonheur, je tiendrais mille vies pour bien perdues. Amis, un autre a été heureux pour moi. Hélas! hélas! j'en perdrai la raison. Je no Tai point vue hier au soir; je ne suis point entré chez elle; je n'ai pas mênle approché de son balcon. Le roi m'a fait arrêter, et je suis resté en prison : voilà la vérité.

BÉLARD. — J'avoue que l'aventure est forte.

HENRI. — Sortons de la ville. Je ne puis plus rester un seul moment ici. Allons, en barque!

HORTENSIUS. — OÙ irous-Hous?

HENRI. — En Espagne.

HORTENSIUS. — Poiut de partis extrêmes.

HENRI. — Comment? Je suis hors de moi-même. Ah! que j'avais raison de dire qu'entre la coupe et les lèvres un malheur pouvait trouver place ! Le vent emporte mes espérances; les plus certaines sont trompeuses. Puisse le ciel de l'Espagne donner un autre cours à mes tristes pensées !

FIN DE LA PREMIÈRE JOURNÉE

DEUXIÈME JOURNÉE

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