‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 154 sur 637 · MIMER · texte numérisé non relu

MIMER

EnTant, enfant, quels sont ces discours ? LOUISE se lève et s'avance.

J'ai soutenu un rude combat; vous le savez, mon père ! Dieu m'a donné de la force , le combat est fiiii. Mon père, on a coutume d'appeler notre sexe faible et fragile; ne croyez plus cela. Tnc araignée nous fait frissonner ; mais nous pressons gaiement dans nos bras le noir fantôme de la destruction. Bonne nouvelle, mon père! votre Louise est joyeuse.

MILLER

Écoute, ma fille, je voudrais t'entendre sangloter, j'en serais plus content.

LOUISE

Comme je les tromperai, mon père, comme je tromperai les tyrans ! — L'amour est plus adroit que la perversité, et il a plus d'audace... il ne sait pas cela, cet homme avec son sinistre cordon... Oh! ils sont bien fins quand ils n'ont affaire qu'à la tête ; mais dès qu'il s'agit du cœur, les méchans deviennent stupides... J'ai fait sermenl de le confirmer dans son erreur. Le serment, mon père, enchaîne bien les vivans; mais les chaînes de fer de la sainte promesse sont brisées parla mort : Ferdinand connaîtra sa Louise! — Voudrez -vous faire remettre ce billet, mon père? aurez-vous cette bonté ?

MILLER

A qui, ma fille?

LOUISE

Ftrange question! L'infini et mon cœur n'ont point entre eux asser de place pour contenir la pensée de lui... et je pourrais écrire à quelque autre?

MILLER, avec inquiétude.

Écoule, Louise : je vais ouvrir la lettre.

Comme vous voudrez, mon père ; mais vous n'y apprendrez rien ; ces lignes ne sont formées que de lettres mortes, elles ne vivent que pour l'œil de l'amour.

MiLLF.K, lisant.

«Tu es trahi, Ferdinand. Une fourberie sans » exemple a brisé le lien de nos cœurs ; un ser- » ment terrible a enchaîné ma langue, et ton » père a des espions partout. Cependant, si tu as » du courage, mon bien-aimé... je sais un lieu oii » aucun serment ne nous enchaîne, où aucun >> espion ne nous écoute. »

Miller s'arrête et regarde tristement sa Olie. LOUISE.

Pourquoi me regardez-vous ainsi? lisez tout, mon père.

MILLER

• Mais si tu as le courage de l'engager dans une » route obscure, où rien ne l'éclairera que la • Louise cl Dieu... où tu seras tout amour ; lais-

, » sant derrière toi toutes tes espérances, tous tes » bruyans désirs; où rien ne te sera nécessaire » que ton cœur... si tu le veux... alors mels-toi » en route quand l'horloge des Carmélites frap- » pera minuit. Mais si cette pensée t'effraie... » alors le nom de fort ne convient plus à ton » sexe, car une jeune fille t'aura humilié. » [Miller laisse tomber le billet, regarde long-temps devant lui d'un ail fixe et douloureux ; enfin il se retourne vers elle, et dit d'une voix entrecoupée ;) Et ce lieu, ma fille?

LOUISE

Vous ne le connaissez pas, mon père? réellement vous ne le connaissez pas?... Cela est surprenant; ce lieu est assez apparent pour qu'on le trouve. Ferdinand le trouvera.

MILLER

Hélas ! parle donc clairement.

LOUISE

Je ne saurais lui donner un nom agréable. Ne vous effrayez pas, mon père, si je lui donne un nom odieux. Ce lieu... Ah ! pourquoi n'est-ce pas l'amour qui lui a choisi son nom? il lui en aurait donné un plus beau... ce lieu, mon bon père... laissez-moi achever... ce lieu, c'est le tombeau.

MILLER se laisse tomber sur une chaise.

0 mon Dieu !

LOUISE va à lui et le soutient.

Mais non, mon père; c'est seulement l'effroi qui s'attache à ce mot. Sachez écarter cette impression, et vous verrez que c'est un lit nuptial, où l'aurore étend ses voiles dorés , où le printemps répand ses guirlandes parfumées. Il n'y a que le pécheur, dans ses gémissemens, qui ait pu appeler la mort un squelette. C'est une nymphe douce, charmante, au teinl de rose, telle qu'on nous peint la déesse de l'amour, mais moins trompeuse. C'est une déité tranquille et sociable, qui offre le secours de son bras au voyageur épuisé, pour monter les degrés du temps, lui ouvre la porte de l'éternelle gloire, le salue amicalement, et disparaît.

MILLER

Quelle est la pensée, ma fille? Voudrais-tu porter la propre main sur loi?

N'appelez pas cela ainsi, mon père. Quitter une société où je suis vue de mauvais œil... m'clancer vers un lieu dont je ne puis plus me passer... est-ce un péché ?

MILLER

Mon enfant, il n'y en a pas de plus horrible que le suicide. C'est le seul dont l'homme ne puisse se repentir, parce que la mort et le crime arrivent à la fois.

LOUISE

Ah! désespoir!... Mais cela ne se fait pas si vile. Je m'élancerai dans le fleuve, mon père, et en tombant, j'implorerai la miséricorde du Dieu tout-puissant.

L'INTRIGUE ET L'AMOUR

MII.LEK.

Ainsi tu veux te repentir du larcin aussitôt que tu auras mis en sûreté le profit du crime... Ma fille, ma fille! prends garde à te railler de Dieu, quand tu auras tant besoin de sa bonté. Oh 1 où en es- tu venue? où en es-tu venue?... Tu as renoncé à la prière, et le Miséricordieux a retiré sa main de toi.

LOUISE

Aimer est-il donc un crime, mon père?

MILLER

Si tu avais aimé Dieu, jamais ton amour n'eût été un crime... Ah ! ma chère enfant, tu m'as profondément courbé, profondément! profondément! jusqu'au tombeau peut-être!... mais je ne veux pas accroître la souffrance de ton cœur. — Ma fille, je parlais tout-à-l'heure, je croyais être seul, tu m'as entendu ; et pourquoi m'en cacherais-je plus long-temps ? tu étais mon idole : écoute-moi, Louise, si tu as conservé encore quelque place dans ton cœur pour l'amour d'un père... tu étais tout pour moi. Maintenant, est-ce ton bien seulement que tu vas prodiguer? n'ai-je pas à perdre tout le mien? tu vois, mes cheveux commencent à blanchir. Le terme était arrivé pour moi, où les parens commencent à recueillir l'intérêt du capital qu'ils ont placé dans le cœur de leurs enfans : veux-tu donc me dépouiller, Louise? veux-tu dissiper tout le bien, tout l'avoir de ton père ?

LOUISE lui baise la main avec la plus vive émotion.

Non, non, mon père ; j'ai bien des dettes à acquitter en ce monde, mais je les acquitterai avec usure dans l'éternité.

MILLER

Prends garde, mon enfant, d'avoir mal réglé tes comptes ! {Avec une gravité solennelle.) Nous retrouverons-nous en ce lieu? Vois, tu pâlis déjà. . Ma Louise ne comprend-elle pas que peut-être je ne pourrai pas aller la retrouver dans ce monde là, parce que je n'aurai pas voulu m'y élancer aussitôt qu'elle? [Louise se jette dans ses bras, saisie de terreur; il la presse ardemment sur son sein et continue d'une voix suppliante.) 0 ma fille ! ma fille! fille déjà tombée, et peut-être déjà perdue! songe aux paroles sérieuses de ton père. Je ne puis veiller sur toi. Si je t'arrache le couteau, tu peux te tuer avec une aiguille. Si je te préserve i\i poison, tu peux t'étrangler avec ce collier de perles... Louise... Louise... je ne puisque t'aver- ,ir... Veux-tu en venir à ce point, que ton illuion trompeuse ne se dissipe à tes yeux que lorslue tu seras sur ce pont terrible, entre le temps ;t l'éternité?... Veux-tu te présenter devant le rône de celui qui sait tout, avec le mensonge à a bouche, et lui dire : Je viens ici pour l'amour le toi; tandis que d'un œil coupable tu chercheas déjà ton idole mortelle? Et si cette fragile dole de ton cœur, alors vermisseau comme toi, e trouvant aux pieds de son juge, se retourne 'ers toi, et dans cet instant d'épouvante accuse

de mensonge ta prévoyance impie, et traduit les espérances trompées devantréternelle miséricorde que ce malheureux pourra à peine fléchir pour lui-même... alors, [d'une voix plus forte) alors, malheureuse!... [llla prend fortement par lebras, la regarde long-temps d'un œil fixe et pénétrant, puis tout-à-coup s'éloigne d'elle.) Je n'y sais rien de plus. [Il lève la main au ciel.) Je suis là, devant toi, mon Dieu et mon juge! je ne puis rien de plus sur cette âme. Fais ce que tu voudras; sacrifie à ce beau jeune homme une victime qui réjouira les démons, et consternera les anges. — Va-t'en, chargée de tous tes péchés, chargée encore de celui-là, le dernier, le plus abominable; si cela ne suffit point, ma malédiction complétera ton fardeau... Voilà un couteau, perce ton cœur et ( il s'éloigne en sanglotant) le cœur de ton père. LOUISE s'élance et le retient.

Arrêtez! arrêtez! ô mon père!... Ah ! votre tendresse est une contrainte plus cruelle que la rage de mes tyrans... Que dois-je faire ?..^ je ne le puis... que dois-je faire ?

MILLER

Si les baisers du major sont plus brûlans que les larmes de ton père, meurs.

LOUISE, après un pénible combat, avec plus de fermeté.

Mon père, voici ma main. Je le veux. — 0

mon Dieu! mon Dieu! que fais-je? que vais-je

faire?— Mon père, je le jure... Malheur à moi,

malheur! crime de quelque côté que je me dirige!

Eh bien, oui, mon père... Ferdinand!... Dieu

me voit... puissé-je anéantir ainsi ton dernier

souvenir !

Elle déchire la lettre.

MILLER, ivre de joie, se jette à son cou. C'est ma fille ! regarde-moi ! Tu as sacrifié un amant, mais tu rends ton père heureux. [Il l'embrasse, il rit, il pleure.) Mon enfant, mon enfant, je n'étais pas digne d'un tel jour en ma vie. Dieu le sait, je ne suis rien auprès de cet ange. Ma Louise, mon paradis!... 0 mon Dieu! je necomprends pas grand'chose à l'amour ; mais que ce soit une souffrance d'y renoncer, ah ! cela je le comprends bien.

LOUISE

Quittons ce pays, mon père... quittons cette ville où je serais l'objet de la raillerie de mes compagnes, où ma réputation est perdue pour toujours... Allons bien loin, bien loin de ce lieu où je retrouverais tant de traces de ma félicite perdue. Allons, s'il est possible...

MILLER

OÙ tu voudras, ma fille. Notre Seigneur fait croître son pain partout, et il bénira les cordes démon violon. — Oui, laissons tout. — Je mettrai en musique une complainte de tes chagrins; je chanterai l'histoire de la fille qui, pour honorer son père, s'est laissé déchirer le cœur; nous mendierons de porte en porte avec cette romance, et l'aumône nous sera douce de la main de ceux qui savent pleurer.

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Les Mêmes, FERDINAND.

LOUISE, dès quelle l'aperçoit, se jette au cou de son père, en poussant un grand cri.

Mon Dieu ! c'est lui ! je suis perdue !

MILLER

Comment? qui?

LOLISE lui montre le major de la main, en détournant le visage, et le presse contre son sein.

Lui! lui-môme!... Prenez seulement garde, mon père... il vient pour me tuer.

MILLER le regarde et se retire en arrière.

Comment 1 vous ici, baron?

FERDINAND approche lentement, s'arrête près de

Louise, et fixe sur elle un regard' pénétrant.

— Après un moment de silence.

Cri de la conscience troublée, je te remercie... Ton aveu est terrible, mais prompt et certain; il m'épargne bien des tortures... — Bonsoir, Miller.

MILLER

Mais, au nom du ciel, que voulez-vous, baron ? qui vous conduit ici? pourquoi cette visite?

J'ai connu un temps où l'on comptait toutes les secondes de la journée, où l'ardeur de me voir hâtait la marche trop lente des aiguilles de l'horloge, où les ballemcnsducœur semblaientinfinis jusqu'à mon arrivée; comment se fait-il que maintenant j'arrive hors de propos?

MILLER

Allez, allez, baron... s'il reste dans votre cœur une étincelle d'humanité, si vous ne voulez pas égorger celle que vous prétendez aimer, fuyez, ne restez pas un instant de plus. La bénédiction s'est enfuie de ma maison du moment que vous y mites le pied. Vous avez appelé le malheur sous mon toit, où auparavant régnait le contentement. N'étes-vous pas encore satisfait? Voulezvous donc déchirer les blessures dont le malheur «le vous avoir connu a percé le cœur de mon unique enfant?

FERDINAND

Excellent père, je viens maintenant apporter une bonne nouvelle à ta fille.

MILLER

Nouvelles espérances, nouveau désespoir. Fuis, messager de malheur, ton visage fait tort à ta marchandise.

FERDINAND

Enfin, je vois devant mes yeux le terme de mes vœux. Lady Milfort, ceredoulable obstacle à notre omour, fuit a l'instant loin de ce pays; mon père approuve mon choix, le destin cesse de nous per- •éailer; des astres plus heureux nous favorisent... Je liens dégager ma parole donnée, et conduire MM Saoctfe à l'autel.

L'mttdhrtu, ma fille? l'cntends-tu se faire un

jeu de tes trompeuses espéi'ances î Ah ! yraimen baron, il n'est pas beau de voir le séducteurvcn encore égayer son esprit sur son crime.

FERDINAND

», Tu crois que je plaisante? Non, sur mon hoi reur ! Mon discours est sincère, comme l'amoi de ma Louise; je le tiens pour un engagemei aussi sacré que ses sermons... Je n'en sais pas ( plus sacré... Tu doutes encore? Je ne vois pi encore la rougeur colorer les joues de ma cha mante épouse : cela est singulier. Le menson{ est apparemment la monnaie courante aux liei où la vérité a si peu de crédit. — Vous vous m fiez de mes paroles? vous croirez peut-être i témoignage écrit?

Il jette à Louise la lettre adressée au Maréchal , Loui l'ouvre et s'évanouit.

MILLER, sans regarder Louise.

Que signifie ceci, baron? je ne comprenps pa

FERDINAND, lut montrant Louise.

Celle-ci a bien mieux compris.

MILLER, tombant près de Louise.

0 mon Dieu ! ma fille!

FERDINAND

Pâle, comme la mort!... Maintenant elle n plaît, ta fille; jamais je ne l'ai vue si belle, cet pieuse et honnête fille! Le souffle du dernier ji gement, qui dissoudra le vernis de tous les me songes, a dissipé ce fard d'une artificieuse vert qui eût trompé même les anges de lumière C'est son visage dans toute sa beauté^ c'est si vrai visage; je veux le couvrir de baisers.

Il s'avance vers elle.

MILLER

Retire-toi, va-t'en ! Ne t'attaque pas au cœ d'un père, jeune homme; je n'ai pu la garan de tes tromperies, mais, je la garantirai de 1 outrages.

FERDINAND

Que veux-tu, vieillard ? Je n'ai point affain loi. Ne te mêle pas dans un jeu où la partie < évidemment mauvaise... Peut-être aussi en saisplus que je ne t'en ai dit? As-tu déshonoré « vie de soixante ans en faisant commerce de fille, et as-tu souillé ces respectables eheve blancs par l'office d'entremetteur?... Oh! si n n'est pas, malheureux vieillard, couche-toi et meurs... il est encore temps. Tu pourras t core t'endormir dans un doux songe, en disan Je fus un heureux père... Un instant plus tard, aurais à rejeter la vipère empoisonnée vers t infernale patrie, tu aurais à maudire et le d que tu avais reçu et celui qui te l'avait fait; descendrais dans la tombe en blasphéniantj Divinité. [A Louise.) Parle, malheureuse; as-t écrit cette lettre ?

MILLER, à Louise.

Au nom du ciel, ma fille, n'oublie pas, n'oul. pas... 1

LOUISE

Oh ! cette lettre, mon père I

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