‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 158 sur 637 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

FERDINAND, seul.

Son unique enfant!... Entends-tu cela, meurtrier? son unique enfant, meurtrier! tu l'entends, son unique enfant!... Dieu n'a accordé à cet homme, dans tout le vaste univers, qu'un misérable violon et cet unique enfant... tu veux le lui dérober?... dérober!... dérober le dernier denier du mendiant! briser la béquille du paralytique et en jeter les morceaux à ses pieds! Eh quoi ! en aurais-je le cœur?... Quand il reviendra, s'attend-il à trouver détruites toutes les joies qu'il avait placées sur le visage de sa fille? Il rentrera, et verra étendue devant lui cette fleur... flétrie... morte, méchamment détruite, cette dernière, cette unique, cette modeste espérance. Ilélas! il la verra la, devant lui ; et alors la nature n'aura plus pour lui un souffle de vie; et alors son regard fixe, errant en vain sur l'immensité déserte, cherchera la Divinité, ne trouvera plus la Divinité, et retombera sans avoir rien aperçu... Mon Dieu 1 mon Dieu ! — mais mon père aussi n'a qu'un unique fils... un unique fils, et ce n'est cependant pas son unique richesse à lui. {Après un moment de silence.) Cependant que perdra-t-il donc? Une fille pour qui les plus saints devoirs de l'amour ne sont qu'un vain jouet, pourrait elle rendre son père heureux? Il ne le serait pas, non ; il ne le serait pas; et je mérite même les remerclmens d'un père, pour avoir écrasé un serpent avant qu'il déchirèl son sein.

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SCÈJNE V.

MILLER revient , FERDINAND.

MILLER

Vous «erez bientôt servi, baron... La pauvre iille est là^piise, cl pleurant a en mourir... Elle vous doBoera ses larmes a boire dans cette limo-

FEKDINAND.

Et si seulement il n'y avait que des iarmes!... Puisque nous avons parié de musique, Miller, [il tire une bourse) je suis votre débiteur,

MILLEK.

Comment? comment? laissez cela, baron. Pour qui me prenez-vous? C'est en bonnes mains. l\c me faites donc pas cet affront : ce ne sera pas. Dieu le veuille, la dernière fois que nous nous reverrons.

FERDINAND

Qui peut le savoir? prenez toujours. On ne sait qui meurt ni qui vit.

MILLER, riant.

Oh! quant à cela, baron, c'est un risque qu'on peut, je pense, courir avec vous sans s'inquiéter.

FERDINAND

C'est toujours un risque... navez-vous pas vu des jeunes gens mourir... des jeunes gens et des jeunes filles, des cnfans, espérance de leurs parens, qui avaient bâti sur cette illusion tant de châteaux en Espagne?... Ce que l'âge ou le chagrin rongeur ne peut pas faire, souvent un coup de foudre y réussit... Votre Louise non plus n'est pas immortelle.

Dieu me l'a donnée.

FERDINAND

Écoutez-moi... jevous le dis... elle n'estpas immortelle. Vous l'aimez, cette fille, comme la prunelle de vos yeux; votre cœur, votre âme sont uniquement attachés à cette fille : ayez de la prévoyance, Miller. Il n'y a qu'un joueur désespéré qui puisse tout placer sur une seule carte; on traite de mauvaise tête le commerçant qui charge toute sa fortune sur un seul navire... Écoulezmoi, songez à cet avertissement. — Mais pourquoi ne prenez-vous pas cet argent?

MILLER

Comment, monsieur? toute celte pleine bourse? à quoi pense monsieur le baron?

FERDINAND

A payer mes dettes. Allons, {il jette la bourse sur la table, il en tombe des pièces d'or) je ne puis éternellement garder cette bagatelle entre mes mains.

MILLER , surpris.

Comment, grand Dieu ! ce n'est pas le son de l'argent. (// approche de la table, et s'écrie tout épouvanté.) Comment! au nom du ciel, baron!... baron, que faites-vous ? qu'avez-vous jeté là, baron? cst-ccune distraction? {Il joint les main$ en signe de surprise.) C'est... à moins que je ne sois ensorcelé... c'est, Dieu me damne ! c'est du bel or jaune, de l'or du bon Dieu... Non, Satan, lu ne m'attraperas pas.

FERDINAND

Etait-il vieux ou nouveau le vin que lu as bu,

Mille tonnerres! mais voyez donc... le dor ?

FERDINAND

Eh bien I qu'est-ce à dire?

L'JNTRUE

MIIXEU.

Mais par le diable, je vous dis... je vous en conjure par le saint nom de Jésus... de l'or!

FERDINAND

Cela a-t-il donc quelque chose de singulier?

MiiLER, après un moment de silence, va à lui,

et lui dit d'un ton ému.

Monseigneur, je suis un pauvre homme, honluHc; voudriez-vous m'employer à quelque mauvais coup? car, Dieu le sail, on ne peut pas gauiior tant d'or par des moyens honnêtes.

FERDINAND, émU.

Soyez tranquille, mon cher Miller; vous avez ilrpuis long-temps gagné cet argent-là; et Dieu me préserve de vous exposer aux reproches de vdtre conscience.

MILLER, « moitié fou et sautant de joie.

Il est à moi donc! à moi ! <à moi, à la connaissance et par la volonté du bon Dieu ! (Il court vers la porte en criant.) Ma femme! ma fille! victoire ! arrivez donc. {Il revient.) Mais, mon Dieu, comment ai-je pu arriver tout d'un coup à un si terrible trésor ? comment l'ai-je mérité? comment fai-je gagné?

FERDINAND

Pas avec vos leçons de musique, Miller... Avec cet or, je vous paye... [il s'arrête saisi d'un frémissement) je vous paye... [avec abattement) le malheureux rêve de trois mois que je dois à votre fille.

MILLER lui prend la main, et la presse avec force.

Monseigneur, si vous étiez quelque pauvre petit bourgeois, {avec vivacité) et que ma fille ne vous aimât pas, en vérité je la tuerais. [Il revient vers la bourse et ramasse les pièces.) — Mais vous m'avez donné tout, et vous n'avez rien gardé, et cela me gâtera toute ma joie, voyez-vous?

FERDINAND

Que cela ne vous trouble pas, mon ami; je pars pour un pays où j'ai dessein de m'établir, et où cet argent-là n'a pas cours.

MILLER, qui a toujours eu les yeux fixés sur la bourse, avec ravissement.

C'est donc à moi?... à moi?... Je suis pourtant fâché que vous partiez... Et attendez un peu sur quel pied je vais me mettre ; comme je vais me remplumer ! {Il 6te son chapeau, et le jette à travers la chambre.) Ah ! mes leçons de musique pourront s'aller promener; et maintenant je ne fumerai plus que du tabac du numéro cinq... et si l'on me voit aux places à douze sous à la comédie, je veux que le diable m'emporte.

« Il veut sortir.

FERDINAND

Demeurez, taisez-vous, et serrez votre argent. {Avec expression.) Taisez-vous seulement jusqu'à ce soir... et faites-moi le plaisir de ne plus jamais donner de leçons de musique.

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