‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 160 sur 637 · FERDINAND, LOUISE · texte numérisé non relu

FERDINAND, LOUISE

Elle rerient lentement en rapportant la lumière ; elle la pose sur la table, et se place du côté opposé au Major, les yeux baissés vers la terre , et jetant de temps en temps à la dérobée un regard cITrayé sur lui. Il est assis de l'autre côté, et regarde fixement devant lui. Un long et profond silence annonce cette scène.

LOUISE

Si vous vouliez m'accompagner, monsieur de Walter, je jouerais un air de piano? {Elle ouvre le piano. Ferdinand ne fait aucune réponse. — Silence.) Vous me devez une revanche aux échecs, Toulcz-vous faire une partie, monsieur de Walter? {\ouveau silence.) Monsieur de Walter, ce portefeuille que j'avais promis de vous broder, il est commencé; ne voulez-vous pas voir le dessin? {Kncore un silence. ) Ah! je suis bien malheureuse I

TnDiNAND, ians changer d'attitude.

Cela pourrait être vrai.

LOUISE

Ce n'est pas de ma faute, monsieur de Walter, si je Yous liens si mal compagnie.

FERDINAND, à part, avec un sourire amer. Tu n'en peux mais de mon extrême réserve.

LOUISE

J'arals bien pcn«é que nous n'avions maintenant rien à nous dire. Je me suis cITrayée, je l'a- Touc, quand vous avez renvoyé mon père. Mon- «ionr de Walter, je devinais bien que ce moment nom «rr.iit ('-alcmenl insupportable. — Si vous m'en irai chercher quelques per- • nnaissnncc.

FERDINAND

Obi oui, fais cela... j'irai aussi clienli. i qwl- {ue»-uofs des miennes.

Locm /,. r..„..,. ,,■„„ ,.;,. cniarrassé. NonsiriK

FERDINAND, d'un ton railleur.

Sur mon honneur, c'est la meilleure idée qu'on puisse avoir dans une pareille occasion. Nous changerions en divertissement cet ennuyeux têteà-tète, et nous nous vengerions des chagrins de l'amour par quelques galanteries.

LOUISE

Vous êtes de bonne humeur, monsieur de Walter!

FERDINAND

Oui, tout-à-fait, au point de faire courir les petits garçons après moi dans les rues !... Non, eu vérité, Louise, ton exemple me sert de leçon ; tu devrais être mon institutrice. Il n'y a que des fous qui fassent cas de l'amour éternel. L'éternelle uniformité est rebutante; il n'y a que le changement qui donne quelque sel au plaisir... Allons, Louise, j'en suis aussi : nous courrons de roman en roman ; nous roulerons de bourbier en bourbier... toi d'un côté... moi de l'autre... et peutêtre est-ce en un mauvais lieu que je retrouverai mon repos détruit... peut-être dans quelque joyeuse partie de plaisir nous rencontrerons-nous par la suite, avec la plus agréable surprise, rejetés l'un vers l'autre après vingt aventures; alors ces deux squelettes desséchés se reconnaîtront, comme dans un dénoûment de comédie, à cet air de famille qu'aucun enfant de cette race corrompue ne peut renier; et nous découvrirons qu'il peut s'établir entre le dégoût et la honte une harmonie à laquelle le tendre amour n'avait pu atteindre.

LOUISE

0 jeune homme I jeune homme ! tu es déjà bien malheureux, veux -tu encore mériter de l'être?

FERDINAND, furieux, entre ses dents.

Je suis malheureux? qui t'a dit cela? Femme, tu es trop dégradée pour éprouver toi-même un sentiment... comment pourrais-lu juger du sentiment d'un autre? — Je suis malheureux, dis-tu? ah! ce mot pourrait réveiller ma fureur, même dans le tombeau. — Je devais être malheureux : elle le savait; mort et damnation 1 elle le savait... et cependant elle m'a trahi ! — Vois-tu, perGde?... c'était ta seule chance de pardon... c'est cet aveu qui a prononcé ton arrêt. Jusqu'ici je pouvais attribuer ton forfait à ton ignorance ; tu aurais pu presque échapper à ma vengeance par le mépris... {Il saisit précipitamment le verre.) Ce n'était donc pas frivolité; ce n'était donc pas sottise; tu étais donc un esprit de l'enfer... ( // boit.) Cette limonade est fade comme ton âme ; — goùtela...

LOUISE

0 ciel ! ce n'est pas sans raison que j'avais crain^ cette scène.

FERDINAND, d'un ton impérieux.

Goûte la.

Louise prend le verre à regret et boit. Ferdinand se dé tourne au moment où elle porte le verre à ses lèvres] il pAlit et s'éloigne rapidement jusqu'au fond de '•liambre.

L 'INTRUE ET L'AMOUR

il53

xomsK.

Cette limonade est bonne.

FERDINAND, sans se retourner et en frissonnant. Je t'en félicite.

LOUISE , après avoir remis le verre.

Ah ! si vous saviez, Walter, combien vous outragez indignement mon cœur!

FERDINAND

Quoi ?

LOUISE

Il viendra un temps, Walter...

FERDINAND, revenant.

Ah ! le temps est venu pour nous.

LOUISE

... Où la soirée d'aujourd'hui retombera péniblement sur votre cœur.

FERDINAND marche à plus grands pas et avec plus

d'agitation. Il ôte son écharpe et son épée et

les jette loin de lui.

Adieu, service des puissans de la terre.

LOUISE

Mon Dieu ! qu'avez-vous ?

FERDINAND

De la chaleur et de l'oppression... je me mets à mon aise.

LOUISE

Buvez, buvez, cela vous rafraîchira.

FERDINAND

Cela me soulagera certainement. Cette catin a bon cœur : voilà comme elles sont toutes. I itLisE se jette dans ses bras avec toute l'expression de l'amour.

Parler ainsi à ta Louise, Ferdinand !

FERDINAND la repousse.

Va-t'en ! va-t'en ! détourne ce doux et séduisant regard. Je succombe... Montre-toi dans ta hideuse épouvante, serpent; élance-toi contre moi, reptile; déroule devant moi tes horribles replis; dresse ta tête vers le ciel ; montre-toi aussi effroyable que quand tu sortis de l'abîme... Plus d'apparence angélique, il est trop tard; je dois

t'écraser comme une vipère, ou le désespoir

Prends pitié de moi.

LOUISE

Hélas 1 où en sommes-nous venus?

FERDINAND, la regardant de côté.

Uh si bel ouvrage du divin Créateur! qui

l'aurait pu croire? ( Joignant les mains et les levant vers le ciel.) Je n'ai pas le droit d'interroger, Dieu tout-puissant ; mais pourquoi as-tu renferme du poison dans un si beau vase? le vice devait-il se montrer sous des traits si suaves et si célestes? Oh! cela est étrange.

LOUISE

Entendre cela et ne pouvoir parler !

^ FERDINAND

Et cette voix douce et harmonieuse ! comment

de si beaux sons pouvaient-ils sortir d'une lyre fracassée ? [Il la regarde d'un œil enivré d'amour.) Un ensemble si beau, si bien proportionné, d'une perfection si divine... œuvre favorite du Créateur dans un de ses momens de faveur, comme si l'univers entier n'eût été formé que pour mettre le divin artiste en humeur de produire son chefd'œuvre!... Et Dieu ne s'est mépris que pour l'âme... il n'était sans doute point possible que ce merveilleux phénomène de la nature restât sans défaut... {Il s'éloigne d'elle tout-à-eoup.) Ou bien le divin artiste, s'apercevant que c'était un ange qui venait de naître sous son ciseau, corrigea en hâte son erreur en lui donnant un cœur d'autant plus pervers

LOUISE

0 coupable obstination! plutôt que d'avouer son erreur, il aime mieux reprocher une erreur au ciel.

FERDINAND se jette en pleurant à son cou.

Encore une fois, Louise, encore une fois, comme au jour de notre premier baiser où tu balbutias pour la première fois le nom de Ferdinand, où tes lèvres brûlantes pour la première fois me dirent toi... Oh! le germe d'une joie ineffable et infinie semblait alors être renfermé dans cet ins- 'ort comma !a fleur dans son bouton. L'éternité était là devant nos yeux telle qu'un beau jour du mois de mai ; les années d'un avenir doré passaient devant nous comme un cœur de jeunes filles. Ah! que j'étais heureux! — Louise! Louise! Louise! pourquoi m'as-tu traité ainsi?

LOUISE

Pleurez, pleurez, Walter ; votre affliction sera plus juste que votre fureur.

FERDINAND

Tu te trompes : ces larmes ne sont pas cette douce et voluptueuse rosée qui verse son baume sur les plaies de l'âme et qui rend le mouvement aux fibres desséchées; ce sont de froides et solitaires larmes, le triste et éternel adieu de mon amour. {Avec une solennité effrayante, et laissant tomber des pleurs sur la tête de Louise.) Je pleure sur ton âme, Louise, je pleure sur la Divinité, dont la bienveillance infinie s'est trouvée ici en défaut, et qui se prive si cruellement ellemême du plus magnifique de ses ouvrages. — Ah! il me semble que toute la création devrait prendre le deuil et se montrer attristée de ce qui se passe dans son sein. Que les hommes succombent, qu'ils perdent leur paradis, cela est ordinaire : mais si la contagion étend ses ravages parmi les anges, il faut que la nature entière pousse des gémisscmens.

LOUISE

Ne me poussez pas à bout, Walter; j'ai de la force d'âme autant que personne, mais elle ne

peut aller au-delà dos limites de l'humanité

Walter, encore un mot avant de nous séparer

un destin affreux a troublé l'intelligence de nos cœurs... si j'osais ouvrir la bouche, Walter, je

THEATRE DE SCHILLER

pourrais (c dire des rhoses... je pourrais... m.iis une Tnlnlité cruelle enchaîne ma langue comme mon amour, et je dois endurer que tu me traites comme la plus ignoble des créatures.

FERDINAND

Comment le trouves-tu, Louise?

Pourquoi cette question ?

FEUniNAND.

C'est que si tu devais partir le mensonge à la bouche, cela me ferait de la peine pour toi.

LOUISE

Je vous conjure, Walter...

FERDINAND, avec Une vive émotion.

Non, non, cette vengeance serait trop infernale; non. Dieu m'en préserve! je ne veux pas pousser la vengeance jusque dans ce monde de là-bns... Louise, as-tu aimé le maréchal?... Tu ne sortiras plus de cette chambre.

LOUISE

Demandez tout ce que vous voudrez, je ne réponds plus rien.

Elle s'assied.

FERDINAND, d'un ton sérieux.

Songe à ton âme immortelle , Louise : as-tu aimé le maréchal? Tu ne sortiras plus de cette chambre.

LOUISE

Je ne réponds plus rien.

FERDINAND sc jette à ses pieds avec la plus violente émotion.

Louise, as-tu aimé le maréchal?... Avant que ce (lambeau soit consumé, tu paraîtras... devant Dieu.

LOUISE se lève toute effrayée.

Jésiul Qu'est-ce donc? je souffre beaucoup. Elle retombe sur sa chaise.

Déjà! 0 femmes! éternelle énigme! vos fibres délicates supportent un crime qui dévore l'humanité jusque dans ses racines, et un misérable grain d'arsenic vous abat !

LOUISE

Du poison 1 du poison ! Ah ! mon Dieu I

FERDINAND

Je le crains; l'enfer a assaisonné ta limonade : c'est la mort que tu as bue.

LOUISE

Mourir! mourir! Dieu de miséricorde! du poison., «et mourir 1 Prends pitié de mon âme, Dieu de miséricorde 1

FERDINAND

C'est U l'important ; je l'en supplie aussi.

LOUISE

Et ma mÀre I... mon père... Sauveur du monde... !Pon pauvre père! Plus d'espoir de salut... j'é-

tais si jeune encore!... Aucun espoir de salut!., et il faut déjà partir, à cette heure!

FEKDINAND.

Aucun espoir de salut... il faut partir : mais calme-toi, nous ferons le voyage ensemble.

LOUISE

Ferdinand, toi aussi? du poison, Ferdinand, à toi!... 0 mon Dieu! pardonne-lui; Dieu de bonté, ôte de lui ce péché.

Songe à régler ton propre compte , je crains qu'il ne soit en mauvais ordre.

LOUISE

Ferdinand ! Ferdinand ! je puis maintenant ne plus me taire... la mort... la mort dégage de tous les scrmcns. Ferdinand, il n'y a rien de si malheureux que toi sous le ciel... Ferdinand, je meurs innocente.

FERDINAND, effrayé.

Que dit-elle? on n'a cependant pas coutume de partir pour ce voyage chargé d'un mensonge.

LOUISE

Je ne mens pas, je ne mens pas; je n'ai menti qu'une fois en ma vie... Ah ! je sens un froid de glace courir dans mes veines... Quand j'écrivis la lettre au maréchal...

FERDINAND

Ah! cette lettre!... Dieu soit loué! maintenant je retrouve toute ma fermeté.

LOUISE. Sa parole commence à devenir pénible; ses doigts ont des mouvemens convuhifs.

Cette lettre... Prépare-toi à entendre un secret horrible... ma main l'écrivit, mon cœur la maudissait... ton père l'a dictée. [Ferdinand demeure immobile et pétrifié; après un long et mortel silence, il tombe tout-à-coup comme frappé de la foudre.) Ah! déplorable méprise!... Ferdinand... on me contraignit... pardonne... ta Louise aurait préféré la mort... mais, mon père... ses dangers... Ah! ils ont été bien habiles!

FERDINAND sc relève avec fureur.

Dieu soit loué ! je n'éprouve encore aucune atteinte du poison.

Il tire son épée.

LOUISE, s' affaiblissant rapidement.

Malheureux! quel est ton dessein?... il est ton père.

FERDINAND, avec l'expression de la rage. Meurtrier et parricide ! il faut qu'il vienne avec moi, afin que le juge du monde ne punisse

que le coupable.

Il veut sortir.

LOUISE

Notre Sauveur pardonna en mourant... grâce pour toi et pour lui !

Elle meurt.

FERDINAND 5fi retourne vers elle, aperçoit qu'elli vient d'expirer et se précipite sur elle avec une horrible douleur, ,

Arrête! arrête! ange du ciel; ne m'abandonne

L'INTRIGUE ET L'AMOUR

pas. ( Il saisit sa main el la laisse retomber. ] Iroidc! froide et liumide! ah! son âme s'est envolée. ( Il se relève. ) Dieu de ma Louise! grâce, màce pour le plus insensé des meurtriers! ce fut SI dernière prière... Qu'elle est encore ravissante belle, toute morte qu'elle est ! Son meurtrier lendri a respecté ces traits chéris; sa douceur tait pas un vain masque, elle la conserve enre dans la mort. (Après tin moment de silence.) Mnis quoi! je n'éprouve rien encore? la force de Il jeunesse pourrait-elle bien me sauver? Efforts inutiles ! tel n'est pas mon dessein.

Il reprend le verre.

\ \ X VVW/VVVVVVVVVVV\VVVVVVVVVVVVV\AAA/VVVVVVVVVV\VVVVVVV'V\ xvw

Page 1