THIBAUT, RAYMOND, JEANNE
THIBAUT
Jeanne, tes sœurs vont se marier; elles réjouis-
sent ma vieillesse par leur bonheur. Toi, ma plus jeoiic enfant, veux-tu me causer des regrets et de la douleur ?
RAYMOND
Quelle est votre idée? ne faites pas de reproches à votre fllle.
THIBAUT
Tu vois devant loi un excellent jeune homme ; il n'en est aucun dans le village qui soit plus aimable que lui; il t'aime, il s'est donné à toi; depuis trois ans, il te montre le plus tendre empressement et les désirs les plus humbles ; sa soumission ne trouve en toi que froideur et réserve; et pourtant aucun autre, parmi tous les jeunes gens, n'a pu obtenir de toi seulement un îourire de bienveillance : je te vois briller de tout l'éclat de la jeunesse ; te voici dans ton printemps, cette saison de l'espérance; ta beauté est dans sa fleur, et cependant j'attends toujours en vain que cette délicate fleur dépouille son calice, pour se changer ensuite en des fruits dorés. Oh ! cela ne me plalt point, et me fait craindre une cruelle bizarrerie de la nature; le cœur qui, dans l'âge des sentimens, se renferme dans l'austérité et dans la froideur, ne saurait s'entendre avec le mien.
R.tYMOND.
Laissez, Thibaut; qu'elle m'exauce librement; l'amoar de mon adorable Jeanne est un fruit noble cl divin, il ne peut mûrir que peu à peu; maintenant elle aime encore à vivre sur la montagne ; elle craint de quitter les vastes bruyères pour s'abaisser dans l'humble séjour des hommes, au milieu des soins vulgaires qui les occupent. Souvent du fondde la vallée, surpris et immobile, je la regarde s'avancer dans quelque prairie élevée. 4e la vois au milieu de son troupeau avec sa noble contenance et abaissant son regard imposant sur l'humble sol que nous habitons; elle m'apparatt comme un être supérieur ; il me semble qu'elle appartient à un autre monde.
THIBAUT
^t c'est cela qui ne me plalt point. Elle fuit la douce (ociété de ses sœurs; elle cherche les sommet* déserts; long-temps avant l'aube, elle se dérobe de sa couche, et pendant ces heures d'effroi où l'homme s'enferme près des autres hommes, telle qu'un oiseau solitaire, elle s'échappe vers les lieux sombres et terribles que fréquentent les fantômes. Klle s'écarte des chemins tracés, et converse gccrèlcmcnt avec l'esprit de la montagne. Pourquoi cherche-t-clle toujours ce lieu? {K)urquoi y conduit-elle toujours son troupeau? Je la vois pendant des heures entières, tèTeuse, sous cet arbre antique des druides qu'évitent toutes les créatures heureuses ; c'est la que reviennent les esprits; un malin esprit fait sa demMire dans cet arbre depuis les siècles antiques de l'idolâtrie. Les anciens du village racontent sur cet arbre des histoires eiïrayantes. Souvent, du milieu de ses sombres rameaux, des
THEATRE DE SCHILLER
acceng luncbres, des voix terribles se sont fait entendre ; moi-même, en passant une fois à l'entrée de la nuit auprès de cet arbre, j'aperçus un spectre de femme qui y était assis. Elle tira de son ample vêtement une main desséchée qu'elle étendit lentement vers moi comme pour me faire signe : je pressai ma marche et je recommandai mon âme à Dieu.
BAYMOND, montrant l'image qui orne l'oratoire. La protection bienfaisante de cette sainte image, qui répand en ces lieux la paix du ciel autour d'elle, attire ici votre fille ; ce n'est pas l'œuvre de Satan.
THIBAUT
Non, non, ce n'est pas en vain que je suis averti par des songes et par d'inquiètes visions. Par trois fois, je l'ai vue assise sur le trône de notre roi à Reims; un diadème de sept brillantes étoiles ornait sa tête; elle avait en sa main un sceptre où fleurissaient trois lis blancs ; et moi son père, ses deux sœurs, et aussi tous les princes, les barons, les archevêques, le roi même, s'inclinaient devant elle. Et comment des prodiges si éclatans viendraient-ils me chercher dans ma cabane ? Ah I ils présagent quelque chute profonde; ils m'instruisent, par ces emblèmes, des rêveries insensées ofi son cœur ose se livrer. Elle rougit de son état obscur. Parce que Dieu l'a douée de la beauté, qu'il a bien voulu lui accorder des dons célestes par-dessus toutes ses compagnes, elle nourrit dans son cœur un orgueil coupable. C'est par cet orgueil que les anges de ténèbres sont tombés et qu'ils entraînent les hommes dans l'enfer.
RAYMOND
Qui pourrait avoir des pensées plus vertueuses et plus pures que votre pieuse fdle? N'est-ce pas elle qui sert aveo plaisir ses sœurs aînées? Malgré les avantages qu'elle a sur toutes les autres, ne la voyez-vous pas s'acquitter, comme une humble servante, avec une soumission muette, des devoirs les plus pénibles? vos troupeaux et vos champs ne semblent-ils pas prospérer sous ses mains comme par miracle? Un bonheur inespéré et surnaturel se répand sur tout ce qui reçoit ses soins.
THIBAUT
Il est vrai, un bonheur inconcevable; mais cette prospérité même m'inspire une terreur secrète. N'en parlons plus, je me tais, je dois me taire. Est-ce donc à moi d'accuser ainsi ma chère enfant? Je lui donnerai des conseils seulement, et je prierai pour elle. Cependant je dois le le dire, ne va plus sous cet arbre, n'y demeure pas seule, n'arrache plus aucune plante, ne prépare aucun breuvage, ne trace pas des caractères surle sable; on pénètre facilement dans l'empire des esprits; ils sont toujours là et se tiennent prêts dans quelque embuscade voisine; au moindre bruit , ils s'élancent tout à-coup. Ne demeure pas seule, car c'est dans le désert que Satan osa s'attaquer au souverain des cieux lui-même.
LA PUCELLE
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