‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 166 sur 637 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

BERTRAND entre avec un casque à la main; THIBAUT, RAYMOiND, JEANNE.

RAYMOXR.

Silence ! Voici Bertrand qui revient de la ville : voyez ce qu'il tient à la main.

BERTRAND

Vous me regardez avec surprise, et vous êtes étonnés de me voir porter ce casque?

THIBAUT

En effet, dites-nous comment il est venu entre vos mains? Qu'annonce cette triste armure dans le séjour de la paix?

Jeanne , qui dans les deux scènes précédentes était demeurée un peu à l'écart sans prendre part au dialogue, se montre attentive et s'approche.

BERTRAND

C'est à peine si je pourrai vous dire comment il se trouve en ma main. J'étais allé à Vaucouleurs pour acheter des instrumens de labour : une foule nombreuse se pressait sur la grande place; des fugitifs venaient d'Orléans, apportant de funestes nouvelles; tout le peuple était en tumulte, et j'essayais de me faire jour à travers la presse, lorsqu'une bohémienne, au teint basané, est venue à moi avec ce casque. Elle m'a regardé fixement, et m'a dit : Mon ami, vous cherchez un casque; je lésais, vous en cherchez un : prenez celui-ci; à un prix modique je vous le donnerai. Adressez-vous à un homme d'armes, luirépondiS'-je; je suis un laboureur, un casque me serait inutile. Mais, au lieu de me quitter, elle continua ainsi : Aucun homme ne peut dire à présent qu'un casque lui soit inutile : la tête est plus en sûreté maintenant sous cet abri d'acier qu'entre les murs d'une maison. Parlant ainsi, elle me suit dans les rues, me forçant d'accepter ce casque, que je refusais. Je regardais cette armure éclatante et polie, digne d'orner la tête d'un chevalier ; dans mon hésitation je l'avais prise en ma main, songeant à cette singulière aventure : cette femme s'était dérobée à ma vue, et s'était perdue dans la foule du peuple. C'est ainsi que le casque m'est demeuré. JEANNE, saisissant le casque avec empressement et curiosité.

Donnez-moi ce casque.

BERTRAND

Qu'en pouvez-vous faire ? ce n'est pas une pane déjeune fille.

JEANNE, lui arrachant le casque.

Ce casque est à moi, il m'appartient.

THIBAUT

A quoi songe cette enfant?

RAYMOND

Laissez-la faire : cet ornement guerrier lui sied

D'ORLEANS 15f)

Dien, car son sein renferme une ùme virile. Souvenez-vous comment elle sut vaincre ce loup, ce féroce animal qui semait la terreur et*dévastait nos troupeaux: seule la jeune fille nu cœur de lion lui arracha l'agneau que dans sa gueule ensanglantée il emportait déjà. Ce casque ne saurait orner un front plus noble que le sien.

THIBAUT

Pariez ; quelles tristes nouvelles avez-voussues? Que racontaient ces fugitifs?

BERTRAND

Dieu secoure notre roi, et prenne pitié dupaysî Nous avons été vaincus dans deux grandes batailles : l'ennemi occupe le centre de la France ; il a déjà conquis toutes les provinces jusqu'à la Loire. Maintenant il a réuni toutes ses forces autour d'Orléans, qu'il assiège.

THIBAUT

Dieu sauve le roi !

BERTRAND

Une artillerie innombrable s'est rassemblée de toutes parts. Tels que des essaims d'abeilles qui se pressent en nuages obscurs autour de leur ruche pendant un jour d'été; tels que ces milliers de sauterelles qui, poussées par un vent funeste, fourmillent sur nos champs et couvrent des lieues entières à perte de vue ; telles se sont assemblées vers les campagnes d'Orléans les armées de toutes les nations, et le bruit confus de leurs langages divers retentit sourdement dans leur camp. Le puissant duc de Bourgogne y a conduit toutes les forces de ses vastes domaines; Liège, Luxembourg, le Hainaut, y ont envoyé leurs soldats; les peuples qui habitent l'heureux Brabant, ceux qui dans l'opulente cité de Gand s'enorgueillissent de leurs vêtemens de soie; les villes élégantes qui dans la Zélande s'élèvent au milieu des flots ; les Hollandais qui s'enrichissent du lait de leurs troupeaux; Utrecht, la lointaine Ost-Frise, et même les contrées voisines des glaces du pôle, ont recruté cette année : tous suivent les vassaux du redoutable seigneur de la Bourgogne et veulent soumettre Orléans.

THIBAUT

Oh! quelle odieuse et déplorable discorde tourne contre la France des armes françaises!

BERTRAND

On dit que la reine-mère elle-même, l'orgueilleuse Isabelle, cette étrangère, parcourt les camps à cheval, couverte d'une armure. Par des paroles envenimées elle excite tous ces peuples contre le fils qu'elle a porté dans ses flancs.

THIBAUT

Qu'elle soit maudite ! Et puisse le Seigneur la punir quelque jour comme une autre Jézabel !

BERTRiVND.

Salisbury, ce redoutable destructeur des villes,

• conduit le siège. Avec lui, on voit Lionel si digne

de son nom, et Talbot, dont l'èpée meurtricro

abat les guerriers dans les combats. Dans Icui

THEATRE DE SCHILLER

rage exécrable, ils ont juré de déshonorer toutes .«s vierges et de sacrifier à l'épée tout ce qui peut porter Hépéii. Ils ont fait élever quatre hautes tours qui dominent In ville. De là Salisbury, d'un œil avide de meurtres, observe tout, et compte jusqu'aux habitans qui traversent rapidement les rues, wya plusieurs milliers de pesans boulets ont été lancés dans la ville ; les églises couvrent le sol de leurs débris, et la royale tour de Notre- Dame incline son sommet élevé. Ils ont aussi creusé de profondes mines; la ville maintenant repose sur ces cavernes infernales, et dans son anxiété craint à chaque heure de les voir s'cnnammer avec le bruit de la foudre.

Jeanne écoute avec une avide attention, et place le casque sur sa tôtc.

THIBAUT

Et que sont devenues les terribles épées de Saintrailles, de la Hire, de ce bâtard au cœur héroïque, le boulevard de la France? S'ils étaient là, l'ennemi pourrait-il ainsi pénétrer partout sans obstacle? et le roi lui-même resle-t-il oisif en voyant les malheurs de ses états et la chute de son royaume?

BERTRAND

Le roi tient sa cour à Chinon, il n'a plus de soldats, et ne peut tenir la campagne. Que sert le courage des chefs et le glaive des héros, quand la pâle frayeiir a glacé les soldats? Une terreur, qui semblerait envoyée par Dieu môme, a saisi le cœur des plus braves. En vain les princes convoquent leur arrière-ban. De même que les brebis timides se pressent l'une contre l'autre quand le hurlement des loups se fait entendre; de même les Français, oubliant leur antique gloire, courent s'enfermer dans les villes pour y chercher leur sûreté. Cependant on m'a conté qu'un chevalier va encore amener au roi le faible secours de quelques hommes qui marchent sous seize bannières.

JEANNB, vivement.

Comment se nomme ce chevalier ?

BERTRAND

Baudricourt. Encore échappera-t-il difficilement k la recherche de l'cniiemi qui le suit de près avec deux corps de troupes.

JEANNE

Où Mt ce chevalier ? dites-le-moi si vous le savez.

BERTRAND

Il est à peine à une journée de Vaucouleurs.

THiBiuT, d Jeanne.

Que t'importe cela? Tu fais des questions, ma flile, qui ne te conviennent point.

BERTRAND

Voyant l'cnnomi si puissant, et le roi si peu eapatOe de se défendre, ils ont formé à Vaucoulenrs le dessein unanime de se livrer aux Bour- ^igoons : ainsi , nous ne passerons pas sous un

joug étranger, nous resterons unis à notre antique monarchie , et peut-être pourrons-nous revenir à nos anciens maîtres, si un jour la Bourgogne et la France se réconcilient.

JEANNE, avec inspiration.

Non, point de capitulation I point de traité! Le libérateur va venir ; il s'apprête déjà au combat. Devant Orléans échouera la fortune des ennemis; la mesure est comblée, et la saison est arrivée où ils seront moissonnés. La vierge va prendre la faux pour trancher leurs tiges orgueilleuses : elle est envoyée du ciel pour détruire leur gloire, qu'ils croyaientavoir élevée jusqu'aux nues. Ne craignez plus, cessez de fuir; avant que les épis aient jauni, avant que le disque de la lune soit rempli, les coursiers anglais ne s'abreuveront plus dans les flots de la riche et majestueuse Loire.

BERTRAND

Hélas ! le temps des miracles est passé.

JEANNE

Non, vous verrez encore des miracles. Une blanche colombe, avec l'audace d'un aigle, attaquera dans son vol ce vautour qui est venu déchirer notre patrie : elle triomphera de cet orgueilleux duc de Bourgogne, traître à son pays, de ce Talbot terrible et infatigable, de ce Salisbury le profanateur des temples, et de tous ces arrogans insulaires , aussi facilement qu'elle chasse devant elle un troupeau d'agneaux. Le Seigneur, le Dieu des armées sera avec elle; il choisira une tremblante créature ; il se glorifiera par une faible jeune fille, car il est le Tout-Puissant.

THIBAUT

Un esprit se serait-il emparé de cette enfant?

RAYMOND

C'est ce casque qui lui a inspiré ce transport guerrier. Regardez votre fille , son œil étincelle, un feu subit a animé tous ses traits

JEANNE

Ce royaume doit-il tomber? Cette contrée glorieuse, la plus belle que le soleil éternel éclaire dans sa course, ce paradis sur la terre, que Dieu chérit comme la prunelle de ses yeux, pourrait porteries chaîncsd'un peuple étranger! N'est-ce pas celle qui la première abjura l'idolâtrie? C'est là que fut plantée la première croix , et qu'on commença à révérer les saintes images ; n'est-ce pas là que reposent les cendres du saint roi Louis IX? Nest-ce pas de là qu'on est parti pour conquérir Jérusalem?

BERTRAND , avec surprise.

Ecoutez-vous ses discours? D'où lui viennent ces hautes révélations? Thibaut, Dieu vous a donné une étonnante fille.

JEANNE

Eh quoi! nous n'aurions plus de roi à nous, de souverain né sur notre soll le roi qui ne ir.curt

LA PUCELLE D'ORLÉANS

jamais disparaîtrait de notre pays ! lui qui protège la charrue sacrée, qui défend nos pâturages et rend nos terres fertiles, qui rend les serfs à la liberté, qui entoure son trône de cités florissantes, qui secourt les faibles et effraie les méchans, qui ne connaît pas l'envie parce qu'il est le plus grand , qui est homme, et qui cependant est un ange de miséricorde parmi les animosités humaines! Ce trône royal, qui étincelle d'or, est l'asile des infortunés : la force et la miséricorde y sont assises ; le coupable n'en approche qu'en tremblant; mais le juste y aborde avec confiance, et les lions qui entourent ce trône ne l'épouvantent pas. L'étranger qui veut régner sur nous pourrait-il aimer une terre où ne reposent pas les dépouilles de ses ancêtres? Notre langage pourrait-il être entendu de son cœur? A-t-il passé ses premières années au milieu d'une jeunesse française, et peut-il être le père de nos enfans ?

THIBAUT

Dieu sauve la France et le roi 1 Nous sommes de paisibles paysans ; nous ne savons ni manier l'épée, ni guider un coursier belliqueux : attendons avec obéissance celui que la victoire nous donnera pour roi. Le destin des combats est dans la main de Dieu; notre roi, c'est celui qui recevra l'huile sacrée et qui placera la couronne sur sa tête à Reims. Retournons à nos travaux ; allons, et que chacun ne songe qu'à ce qui le touche de près. Laissons les princes et les grands de la terre se la disputer entre eux : nous pouvons tranquillement contempler les ravages de la guerre ; ils ne peuvent détruire cette terre que nous cultivons. Si la flamme réduit notre village en cendres, si nos moissons sont foulées aux pieds des chevaux, un nouveau printemps nous rendra de nouvelles moissons, et nos cabanes seront promptement reconstruites.

Ils s'en vont, et laissent Jeanne seule.

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