‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 182 sur 637 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

lES Précédens, JEANNE accompagnée des Magistrats et de plusieurs Chevaliers qui occurpent la scène ; elle s'avance avec une noble contenance, et parcourt des yeux tous les personnages rangés devant elle.

DUNOIS, avec une voix grave et solennelle.

Vous êtes celte jeune fille si étonnante... JEANNE le regarde avec noblesse et tranquillité.

Bâtard d'Orléans, vous voulez tenter Dieu. Laissez cette place qui n'est pas la vôtre ; je suis envoyée à plus grand que vous.

Elle marche d'un pas assuré vers le Roi, fléchit le genou devant lui, se relève, puis se retire. Tous les assistans la regardent avec étonnement. Dunois quitte son siège, fait place au Roi.

LE ROI

Tu voyais mon visage aujourd'hui pour la première fois ; d'oîi vient que tu m'as reconnu ?

JEANNE

Je vous ai vu dans un moment où Dieu seul vous voyait. [Elle s'approche du Roi, et lui dit à voix basse.) Souvenez-vous que pendant la nuit dernière, tandis que tout était enseveli autour de vous dans. un profond sommeil, vous sortîtes de votre couche, et que vous adressâtes à Dieu une ardente prière. Ordonnez qu'on se retire, et je vous répéterai les paroles de cette prière.

LE ROI

Ce que je confie au ciel, je ne souhaite pas le cacher aux hommes. Redis-moi les paroles de ma prière, et alors je ne douterai plus que Dieu l'inspire.

JEANXR.

Vous files trois prières; écoulez, dauphin, si je les répète exactement. Vous demandâtes d'abord que si quelque iniquité émanée de votre couronne, si même quelque autre tort commis sous le règne de votre père et non encore expié, avait attiré cette douloureuse guerre, vous fussiez choisi pour victime au lieu de votre peuple, et vous suppliâtes le ciel de répandre sur vous seul tous les fléaux de sa colère.

Chacun montre de l'étonnement.

LE ROI recule de surprise.

Qui es-tu, être surnaturel? D'où viens-tu ?

JEANNE

Puis vous files cette seconde demande : Que, si par les décrets souverains et la volonté du ciel, le sceptre devait être enlevé à votre race, si tout ce que vos pères avaient possédé en ce royaume devait vous être enlevé, vous désiriez seulement que trois choses vous fussent conservées : une conscience paisible, le cœur de vos amis, et l'amour de votre Agnès. [Le Roi cache son visage pour dérober son émotion ; les autres personnages laissent voir un profond étonnement. Après un instant de silence, Jeanne continue.) Dois-je vous répéter la troisième prière?

LE ROI

Assez! je te crois! cela passe le pouvoir des hommes! le Dieu tout-puissant t'a envoyée.

t'ARCIIEVÊQUE.

Qui es-tu, étonnante et sainte fille ? quelle heureuse terre t'a vue naître? Parle, quels parens bénis du ciel t'ont donné le jour?

JEANNE

Honorable seigneur, on me nomme Jeanne. Je suis l'humble fille d'un berger de Domremi, d'un village qui appartient à mon roi dans le diocèse de Toul. Depuis l'enfance, je gardais le troupeau de mon père , j'entendais parler de ces insulaires qui étaient venus sur leurs vaisseaux pour nous faire reconnaître un souverain étrangenqui n'aime point le peuple. On racontait qu'ils s'étaient déjà emparés de la grande ville de Paris et du royaume ; j'allais prier la sainte mère de Dieu de nous préserver de la honte du joug étranger et de nous conserver notre roi français. Au-devant du village où je suis née est placée une antique image de Notre-Dame que viennent adorer beaucoup de pieux pèlerins, et non loin de là on voit un chêne consacré que beaucoup de miracles ont rendu célèbre; j'allais souvent par un penchant involontaire m'asseoira l'ombre de ce chêne pendant que mon troupeau paissait : si un de mes agneaux s'égarait sur la montagna, toujours un songe me le montrait revenant à moi, quand je m'endormais sous cet arbre. Une fois que, pendant une longue nuit, j'étais venue dans de saintes pensées me placer sous ce chêne, sans m'abandonuerau sommeil, la sainte Vierge se montra

THÉÂTRE DE SCHILLER

à moi; elle porluil une épée et un drapeau; du reste, elle était rommc moi vétuc en bergère ; elle me parla ainsi : « C'est moi ; lèvc-toi, Jeanne, B laisse ton troupeau, le Seigneur t'appelle à d'au- >> ires soins; prends cette bannière, cuiiis cette » épée; tu l'en serviras pour exterminer les en- » nemis de mon peuple; lu conduiras à Reims u le fils de ton roi, et tu placeras la couronne u royale sur sa tête. » Je répondis: « Comment » une jeune fille qui ne connaît point l'art trrrible ») des batailles pourra-t-elle accomplir de telles cho- « ses?» El elle ajouta: «Une vierge pure, qui sait )> résister à l'amour terrestre, se rend digne d'un » pouvoir suprême. Regarde-moi ! j'ai été comme » toi une simple et chaste fille, et j'ai donné le » jour au divin Sauveur; moi-même je suis diu \ine maintenant. » Elle toucha ma paupière; alors, je vis au dessus d'elle le ciel rempli d'anges qui portaient dans leurs mains des lis éclatans, et j'entendis une douce harmonie se répandre dans les airs. Pendant trois nuits consécutives la sainte Vierge se montra à moi, toujours disant : « Lève-loi, Jeanne, le Seigneur t'appelle à d'au- » 1res soins. » La troisième nuit qu'elle m'apparut, elle me parla avec reproche et sévérité, et me dit : « Le devoir d'une femme sur la terre,

• c'est l'obéissance; des devoirs pénibles sont le

* loi qui lui est échu : elle doit être éprouvée par » une pénible soumission; mais celle qui obéit » ici-bas sera grande dans l'autre vie. » Ainsi disant, elle se dépouilla de ses vêtemens de bergère, et semblable à la reine du ciel, resplendissante de lumière, elle s'éleva sur des nuages dorés, et regagna lentement le séjour de la félicité.

Toos les a^istans sont émus; Agnès ne peut retenir ses pleurs, et cache son visage sur le sein du Roi.

L'ARCRETftQL'E, opxki un assez long silence.

Tous les doutes de la raison humaine doivent »e taire devant ce divin témoignage. L'événement confirme qu'elle dit vrai. Dieu seul peut produire un tel miracle.

DONOIS. 1

Ses yeux me persuadent plus que ce prodige. Quelle pure innocence se montre dans ses traits ! j

LE ROI

Et moi, pécheur, suis-je digne d'une telle grâce? Toi qui vois tout et dont l'œil ne peut être trompé, lu connais mon coeur, tu sais quelle est ! non humble soumission. I

JEANNE. I

L'humilité des grands de la terre est agréable au Seigneur, et il vous élève parce que vous vous abaisse!.

LE ROI

Ainsi, je pourrai résister à mes ennemis ?

;f*n.nr.

J'amènerai à vos pieds la France soumise.

LE ROI

El lu dis qu'Orléans ne succombera pas?

£* JliANNE.

Vous verriez plutôt la Loire remonter à hu source.

LE ROI

J'entrerai à Reims en vainqueur?

JEANNE

Je vous y conduirai à travers des milliers d'ennemis.

Tous les Chevaliers agi tentleurs lances et leurs boucllefs, en montrant une ardeur guerrière.

DUNOIS

Que Jeanne se mette à la tête de l'armée, nous suivrons aveuglément cette guerrière céleste. Son regard divin nous guidera, tandis que mon épée saura la défendre.

LA HIRE

Nous ne craindrions pas les armes de la terre entière si elle marchait devant nos bataillons; le Dieu des batailles marche à ses côtés. Aux armes ! l'héroïne nous conduit.

Les Chevaliers font retentir leurs armes, et se retirent.

LE ROI

Oui, sainte fille, tu commanderas mon armée, et les princes obéiront à tes ordres. Cette épée, signe de la plus haute dignité militaire, cette épée, que le connétable a quittée dans son dépit, passe dans de plus dignes mains. Reçois-la, favorite de Dieu, et qu'à l'avenir...

JEANNE

Je ne le puis, noble dauphin ; ce n'est pas avec ce signe d'une grandeur terrestre que je dois obtenir la victoire pour mon roi. Je sais une autre épée avec laquelle je dois combattre; je vais vous l'indiquer, d'après ce que l'Esprit saint m'a ensei> gné; ordonnez qu'on aille la chercher.

LE ROI

Dites, Jeanne.

JEANNE

Il y a une ancienne cité, nommée P'ierbois. Là, dans un caveau de l'église de Sainte-Catherine, est un amas d'armes, antiques dépouilles guerrières. Kn ce lieu est l'épée que je dois porter; on la reconnaîtra à trois fleurs de lis d'or gravées sur la lame. Faites apporter celte arme, car c'est elle qui vous donnera la victoire.

LE ROI

Qu'on y envoie, et qu'on se conforme a ce qu'elle dit.

JEANNE

Je voudrais aussi une bannière blanche entourée d'une bordure de pourpre. La reine du ciel doit y être représentée tenant l'enfant Jésus dans ses bras, et s'élevant au-dessus du globe de la terre ; car telle était la bannière que Notre-Dame m'a montrée.

LK ROI

Que cela soit comme tu le prescris.

LA PUCELLE D'ORLÉANS

JEANNE, d /' 4 rchevêque.

Ki'speciable prélat, étendez sur moi votre main

KiiiNJcréc, et donnez la bénédiction à votre fille. Elle se met à genoux.

l'archevêque.

Vous êtes venue apporter la bénédiction, non la recevoir. Que la force de Dieu vous accomjtagne; mais nous, nous sommes d'indignes pécheurs.

Elle se lève.

UN ÉCUYF.K.

Un héraut des capitaines anglais vient d'arriver.

JEANNE

Faites-le entrer, car c'est Dieu qui l'envoie.

Le Roi fait un signe à l'Écuyer; il sort.

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