‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 192 sur 637 · JEANNE, MONTGOMERY · texte numérisé non relu

JEANNE, MONTGOMERY

Tu appartiens à la mort ! n'est-ce pas une mère anglaise qui t'a donné le jour?

MONTGOMERY tombe à ses pieds.

Arrête, guerrière redoutable. N'égorge pas un malheureux sans défense : j'ai jeté mon bouclier et mon épée ; je tombe à tes pieds, désarmé et suppliant. Laisse-moi la lumière du jour; accepte une rançon ; mon père, possesseur de riches do-

LA PUCELLE D'ORLEANS

aiaines, habite le beau pays de Galles, où la Saverne roule ses flots argentés en serpentant dans les prairies. Cinquante villages le reconnaissent pour seigneur. Sitôt qu'il apprendra que je vis encore, prisonnier dans le camp des Français, il rachètera, au prix de beaucoup d'or, son fils chéri.

JEANNE

Espérance vaine et insensée ! Tu es tombé sous la main implacable de la Pucelle; il n'y a plus ni délivrance ni salut à espérer. Si le malheur t'avais mis en la puissance du crocodile ou sous la griffe du tigre impitoyable, si la lionne t'avait saisi après t'avoir vu enlever ses petits, peut-être trouverais-tu la clémence ou la pitié. La mort est assurée pour celui qui rencontre la Pucelle. Une promesse terrible et inviolable m'engage à l'esprit puissant et invincible qui me conduit. Cette épée doit donner la mort à tous ceux que l'arbitre suprême du sort des combats envoie devant moi.

j MONTGOMERY.

I Tes paroles sont cruelles ; cependant ton regard est doux. De plus près ton œil n'inspire pas la terreur, et mon cœur est attiré par cette aimable apparence. Au nom de la tendre affection Je tes parens, laisse-toi fléchir ; prends pitié de ma jeunesse.

JEANNE

N'implore pas le nom de mes parens ; ne di» jas que je suis une femme. Semblable à ces esprits incorporels qui ont cependant une appaence humaine, je ne tiens à aucune famille 5armi les hommes, et sous cette cuirasse il n'est )as de cœur.

MONTGOMERY

Oh ! par cette loi sacrée et souveraine, par cette ci d'amour à laquelle tous les cœurs rendent Jommage, je t'implore; j'ai laissé dans ma patrie me aimable fiancée, belle comme toi, et brillante le tous les charmes de la jeunesse; elle attend [ans les pleurs le retour de son bien-aimé. Oh ! si u as l'espoir de connaître un jour l'amour, si tu spères y trouver le bonheur, ne sois pas assez ruelle pour séparer deux cœurs qu'unit un lien acre d'amour.

JEANNE

Tu réclames des dieux terrestres et étrangers [ui n'ont rien de sacré ni de respectable pour ]noi. J'ignore ce que sont les liens de l'amour, au om desquels tu me conjures; jamais je ne conaîtrai ce vain esclavage. Défends ta vie, car la riort t'appelle.

MONTGOMERY

Ah I prends pitié du désespoir de mes parens, ue j'ai laissés dans la maison paternelle. Et toi ussi, sans doute, tu as abandonné des parens ue ton absence fait gémir d'inquiétude.

Malheureux! pourquoi viens-tu me rappeler que ans ce royaume de nombreuses mères pleurent

laus ce ro

leurs enfans, que de tendres enfans ont perdu leur père, que des épouses chéries sont dans le veuvage, et que vous en êtes la cause ! Les mères anglaises éprouveront aussi le désespoir; elles apprendront à connaître les larmes qu'ont versées les tristes épouses françaises I

MONTGOMERY

Ah ! qu'il est dur de mourir, sans être pleuré, sur une terre étrangère.

JEANNE

Qui vous a appelés dans cette terre étrangère pour y détruire les travaux d'une heureuse industrie, pour nous enlever nos fidèles troupeaux, pour répandre le feu de la guerre dans les asiles paisibles de nos cités? Dans les vaines illusions de votre cœur, vous songiez déjà à précipiter dans un honteux esclavage les libres habitans de la France, et vous comptiez régir ce vaste royaume comme une barque enchaînée à votre orgueilleux navire. Insensés ! les lis de la France sont attachés au trône de Dieu, et vous auriez plutôt arraché une étoile à la constellation du chariot céleste, qu'un seul village à ce royaume, dont le destin éternel est de ne pas être divisé. Le jour de la vengeance est arrivé; vous ne repasserez plus vivans cette mer sacrée que Dieu a placée comme barrière entre vous et nous, et que vous aviez injustement traversée.

MONTGOMERY çu**«e la main de Jeanne qu'il avait saisie.

Il faut donc mourir l Déjà la cruelle mort s'empare de moi.

Meurs, ami l pourquoi se montrer si timide, et trembler devant la mort et l'inévitable destin? Regarde-moi ! je ne suis qu'une jeune fille , qu'une simple bergère; ma main n'estpas accoutumée à porter le glaive ; elle n'a jusqu'ici soutenu que la douce et innocente houlette ; cependant , abandonnant les embrassemens de mes sœurs chéries, les caresses de mon père, et ma vallée natale, je suis venue ici : il le faut; la voix de Dieu, et non pas mon propre choix, m'y a conduite. Pressés par un fantôme terrible, nou sommes venus, toi pour ton malheur, et mo sans espoir de bonheur, répandre la mort, et ensuite lui servir de victime; car jamais je ne verrai le jour heureux du retour. Je donnerai la trépas à beaucoup d'entre vous encore. Je ferai couler encore les larmes de plus d'une veuve, el enfin, moi aussi, j'aurai achevé et accompli mon destin. Achève aussi le tien. Prends ton épée, et voyons à qui restera la vie, le plus doux prix de« combats.

MONTGOMERY, se relevant.

Eh bien, puisque comme moi tu es mortelle, et que le glaive peut te blesser, c'est peut-être à mon bras qu'il est réservé de l'envoyer aux enfers et de terminer le malheur des Anglais. Je confie mon destin aux mains bienfaisantes de Dieu ;

THÉÂTRE DE SCHILLER

loi, réprouvée, appelle à ton secours tes esprits

iiireriiaux ; défends ta vie.

Il reprend son épée et son bouclier, et fond sur elle. On entend dans le lointain les sons d'une musique guerrière. Aprèî un instant de combat, Montgomery tombe.

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