SCÈNE PREMIÈRE
AMÉLIE, dans un jardin, jouant du luth. Qu'il était beau !... son œil si doux Brillait sous sa longue paupière.
C'était un ange de lumière Descendu du ciel parmi nous.
Il m'aimait tant !... Quand sur son cœur Il me pressait avec tendresse, En proie à notre double ivresse Du ciel nous goûtions le bonheur.
Et ses baisers !... Plaisir des dieux ! Tels deux flambeaux môlcnt leurs flammes ! Ain';! se confondaient nos âmes Conime deux sons mélodieux.
Ah ! douce extase du désir 1 Sitôt que ses lèvres brûlantes Approchaient de mes mains tremblantes, IVton cœur se sentait défaillir.
Il n'est donc plus I Je veux mourir.
Le rejoindre est ma seule envie.
Il n'est donc plus ! Hélas ! ma vie N'est plus qu'un triste souvenir.
François entre.
FRANÇOIS
Déjà de retour ici, fille opiniâtre et exaltée? tu t'es dérobée au joyeux festin et tu as troublé la joie des convives.
C'est dommage pour tes innocens plaisirs ! les chants funèbres qui ont accompagné ton père au tonxbeau doivent encore retentir à ton oreille.
FRANÇOIS
Veux-tu donc éternellement gémir? laisse dormir les morts, et rends les vivans heureux. Je viens...
AMÉLIE
v Et quand t'en iras-tu ?
FRANÇOIS
Ah ! malheur ! quitte ce regard orgueilleux et sombre! tu m'afQiges, Amélie. Je venais te dire...
AMÉLIE
Il faut bien que j'écoute; François ds Moor est devenu mon seigneur.
FRANÇOIS
Fort bien, c'est ce que je voulajs te faire com-
prendre. Maximilien est allé dormir au tombeau de ses pères. Je suis souverain. Mais pourrai-je l'être tout-à-fait, Amélie? tu sais que tu étais de notre maison, que tu étais regardée comme la fille de Moor ; son amour pour toi survit môme à la mort. C'est ce que tu n'oublieras jamais?
AMÉLIE
Jamais, jamais; qui pourrait être assez frivole pour écarter ce souvenir par de joyeux festins?
FRANÇOIS
Tu dois reconnaître l'amour de mon père dans la personne de ses fils, et Charles est mort... Tu t'étonnes? tu te troubles? cette pensée est si flatteuse, si élevée, qu'elle étonne même l'orgueil d'une femme. François foule aux pieds les offres des plus nobles demoiselles, François s'avance et présente son cœur, sa main, ses trésors, ses châteaux, ses forêts, à une orpheline pauvre et sans appui. — François, si envié, si redouté, se déclare volontairement l'esclave d'Amélie.
AMÉLIE
Pourquoi la foudre ne tombe-telle pas sur cette langue qui vient de prononcer de si infâmes paroles. Tu as assassiné mon bien-aimé! et Amélie t'appellerait son époux! toi!...
FRANÇOIS
Pas tant d'emportement, auguste princesse. Sans doute François ne rampe point devant toi comme un Céladon roucoulant; sans doute il ne sait pas, comme un langoureux berger d'Arcadie, faire répéter ses soupirs par l'écho des grottes et des rochers... François parle, et lorsqu'on ne lui répond pas, alors... il commande.
AMÉLIE
Toi, reptile, commander? me commander? Et si l'on reçoit tes commandemens avec un sourire de mépris? ^
FRANÇOIS
Tu ne le feras pas. Je sais encore le moyen do courber facilement i'orgueii d'un caractère opiniâtre et présomptueux... les murs d'un cloître î
AMÉLIE
Bien ! à merveille ! Dans les murs de ce cloître, je serais préservée de ton œil de basilic, etj'au-
rais le loisir de penser sans cesse à Charles. 11 sera bien venu ce cloître î Allons, enferme-moi dans ses murs !
FKANÇOIS.
•Vh! ah! cela est ainsi?... prends garde! maintenant j'ai appris l'art de te tourmenter... Mon aspect, semblable à une infernale furie, chassera de tes yeux cette éternelle pensée de Charles; la terrible image de François sera sans cesse en embuscade entre toi et l'image de ton favori, de même qu'un dragon enchanté se place sur le trésor souterrain... Je veux te traîner à la chapelle par les cheveux, l'épée à la main, arracher de ton âme le serment nuptial, entrer d'assaut dans ton lit virginal, et triompher de ton orgueilleuse pudeur par un orgueil plus grand encore.
AMi^LiE, lui donnant un soufflet.
Prends d'abord ceci pour dot.
FRANÇOIS, avec emportement.
Ah ! combien je me vengerai de ceci , dix fois et encoredix fois!... Tu ne seras point mon épouse... Tu n'auras point cet honneur... Tu seras ma maîtresse : les honnêtes paysannes te montreront au doigt quand tu te risqueras à travers la rue. Grince des dents, darde la flamme et le meurtre par tes regards... Je jouis de la colère d'une femme, elle m'en paraît plus belle, plus désirable. Viens, cette résistance fera mon triomphe, et je trouverai ma volupté dans les embrassemens de la violence... Viens dans ma chambre... Je brûle de désirs... il faut que tu me suives en ce moment même.
Il veut l'entraîner.
AMi^UE , se jetant à son cou.
Pardonne-moi, François! ( Il veut l'embrasser; alors elle lui arrache son épée et se dégage surle-champ de lui. ) Vois-tu, scélérat, ce que je puis maintenant te faire... Je ne suis qu'une femme, mais une femme furieuse... Ose donc, et ce fer percera ton infâme cœur; et l'ombre de mon oncle conduira ma main. Fuis de ce lieu.
Elle le chasse.
AMÉLIE
Ah! je me sens contente. — Maintenant je puis ibrcment respirer... Je me sentais, dans ma force, comme le cheval écumant d'ardeur; furieuse comme la tigresso quand elle poursuit le ravisseur rugissant qui a enlevé ses petits. — Dans un cloître, disait-il ; je te remercie pour cette heureuse idée! Maintenant l'amour sans espoir a trouvé son asile. La croix de notre Sauveur est l'asile de l'amour sans espérance.
Elle veut sortir. Ilermann arrive avec un air de précaution.
UBRRMANN.
IMademoiselIe Amélie ! mademoiselle Amélie !
AMltUE.
Malheureux I pourquoi viens-tu me troubler?
HERRMANN
Il faut que j'ôtc ce fardeau de mon -âme avant qu'il m'entraîne dans l'enfer {Il se jette à ses
THÉÂTRE DE SCHILLER
pieds. ) Pardon, pardon ! je vous' ai fait bien du mal, mademoiselle!