‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 218 sur 637 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

JEANNE , Peuple. Un instant après, LES SOEURS DE JEANNE.

JEANNE, s'écartant de la foule, arrive sur le devant de la scène.

Je ne pouvais y rester, il me semblait que des fantômes m'en éloignaient; les sons de l'orgue m'épouvantaient comme le bruit du tonnerre; je croyais que la voûte du dôme s'écroulait sur ma tête ; j'avais besoin de chercher la vaste enceinte ; du ciel. J'ai laissé ma bannière dans le sanctuaire ; I jamais, jamais cette main n'en sera chargée. Mais 'ai cru que mes sœurs chéries Louise et Marguetite avaient, comme un songe, passé devant mes 1 peux. Héla^g ! c'était une trompeuse apparence ; ;lles sont loin de moi, je ne les reverrai pas plus jue les jours de ma jeunesse et de mon bonheur nnocent.

MARGUERITE s'avance.

C'est elle, c'est Jeanne.

LOUISE, s'empressant à sa rencontre.

0 ma sœur !

JEANNE

\ Ce n'était point une illusion ; c'est bien vous ! ''est vous que j'embrasse, ma chère Louise, ma hère Marguerite ; dans cette foule étrangère, aste désert d'hommes, je serre dans mes bras un ein fraternel.

MARGUERITE

!:^lle nous connaît encore, elle est notre bonne

rur.

Et c'est votre tendresse qui vous a conduites

ici, si loin de la maison paternelle? Vous n'avez pas eu de ressentiment contre une sœur qui vous quitta froidement et sans adieu?

LOUISE

La volonté mystérieuse de Dieu te conduisait.

MARGUERITE

Ta renommée qui retentissait partout, ton nom que toutes les bouches répétaient, sont parvenus jusque dans notre paisible hameau et nous ont guidées dans cette fête solennelle. Nous voulions te voir dans ta puissance, et nous ne sommes pas venues seules.

JEANNE , vivement.

Mon père est avec vous? où est-il, où est-il? Pourquoi se cache-t-il ?

MARGUERITE

Mon père n'est pas avec nous.

JEANNE

11 n'y est pas? Il n'a pas voulu voir son enfant? Vous ne m'apportez pas sa bénédiction ?

LOUISE

Il ne sait pas que nous sommes ici.

JEANNE

Il ne le sait pas? et pourquoi vous êtes-vous troublées? Vous vous taisez et vous baissez les yeux; dites, où est mon père?

MARGUERITE

Depuis que tu es partie...

LOUISE lui fait un signe.

Marguerite !...

MARGUERITE

Mon père est tombé dans une sombre mélancolie.

JEANNE

Dans une sombre mélancolie?

LOUISE

Console-toi. Tu connais son cœur paternel, il reviendra à lui, son âme deviendra paisible quand nous lui aurons dit que tu es heureuse.

MARGUERITE

Tu es heureuse, n'est-il pas vrai ? Tu dois liétre: tant de grandeur et de gloire...

JEANNE

Oui, je le suis, puisque je vous revois, puisque j'entends le son chéri de votre voix et tout ce qui me rappelle le séjour paternel. Ah ! lorsque je conduisais encore mon troupeau sur notre montagne, j'étais heureuse comme dans le paradis. Ne puis-je pas revoir cet heureux temps? jamais.

EIIr cache son visage dans le sein de Louise. Claude- Marie, Etienne et Bertrand paraissent, et restent timidement au fond du théâtre.

MARGUERITE

Venez, Etienne, Claude-Marie, Bertrand. Jeanne n'a point d'orgueil, elle est aussi douce, elle nous

parle aussi tendrement que par le passé, lorsqu'elle était avec nous au village.

Us s'avancent et veulent prendre sa main. Jeanne les regarde d'un œil ûie, et tombe dans un profond étonneineot.

JBANNE.

OÙ étais-je? dites-le-moi! Tout cela était-il seulement un long rêve, et viens-je de me réveiller? Ai-je en effet quitté Domremy? Non, je m'étais endormie sous l'arbre miraculeux; je me réveille, et je me vois entourée d'être réels, de vous que je reconnais. Les rois, les batailles, les faits d'armes ont rempli mes songes. Ce n'étaient que des ombres qui ont passé devant moi, et que mon imagination s'est représentées vivement pendant que je dormais sous cet arbre. Comment seriez-vous venus à Reims? Comment y serais-je moi même? Jamais, jamais je n'ai quitté Domremy. Assurez-le-moi et répandez la joie dans mon cœur.

Nous sommes à Reims ; toutes ces choses ne sont point un rêve, tu les as réellement accomplies. Connais-toi, regarde à l'entour, vois cette brillante armure d'or dont tu es revêtue.

Jeanne porte sa main sur son cœur ; elle semble se ressouvenir et montre de l'effroi.

BERTRAND

C'est de ma main que vous prîtes ce casque.

CLAUDE-HARIE.

Il n'est pas étonnant que vous preniez votre sort pour un songe : ce que vous avez fait, ce que vous avez accompli, est plus merveilleux que les visions d'un rêve.

JEANNE, vivement.

Vener, fuyons, je vais avec vous, je retourne dans notre hameau, dans le sein de mon père.

LOUISE

Âh ! viens, viens avec nous.

JEANNE

Cette foule m'exalte au-dessus de mes mérites. Vous m'avez vue enfant, faible, timide; vous m'aimez, mais vous ne m'adorez pas.

MARGUERITE

Tu voudrais abandonner toute cette gloire ?

JEANNE

Je veux rejeter loin de moi cette odieuse parure, qui m'empêche de presser votre cœur sur mon cœur; je veux redevenir une bergère. Je vous servirai comme une humble servante, et j'expierai par une sévère pénitence le crime de m'être vainement élevée au-dessus de vous.

Les trompettes sonnent.

THÉÂTRE DE SCHILLER

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