D'ORLÉANS
guerrière de nos soldats. Elle retentit dans mon cœur, et elle annonce la victoire. Périsse l'Angleterre! victoire à la France! en avant les braves, en avant! La Pucelle est près de vous; elle ne peut, comme autrefois, porter devant vous sa bannière; d'étroits liens la retiennent, mais mon âme s'envole librement hors de ce cachot, entraînée par vos chants de victoire.
ISABELLE, à un soldut.
Monte au sommet de cette tourelle qui s'élève au-dessus de cette plaine, et tu nous diras quel est le succès du combat.
Le soldat sort.
Courage, courage, Français ! c'est ici le dernier combat. Encore cette victoire, et l'ennemi est abattu.
ISABELLE
Eh bien ! qu'aperçois-tu ?
LE SOLDAT
Les armn:es en sont aux mains ; je vois un furieux qui, monté sur un cheval barbe couvert dune peau de tigre, s'élance devant les hommes d'armes.
JEANNE
C'est le comte de Dunois! Courage, valeureux chevalier! la victoire t'accompagne.
LE SOLDAT
Le duc de Bourgogne attaque le pont.
ISABELLE
Puissent mille dards s'enfoncer dans le cœur perfide de ce traître!
LE SOLDAT
Lord Falstolf lui résiste vivement. Ils ont mis pied à terre. Les gens du duc et les nôtres combattent corps à corps.
ISABELLE
Ne vois-tu pas le Dauphin ? N'aperçois-tu aucun chevalier orné des signes de la royauté?
LE SOLDAT
Un nuage de poussière les dérobe tous à ma vue ; je ne puis rien distinguer.
Ah ! si j'étais comme lui sur le sommet de la tour, rien n'échapperait à mes regards. Mes yeux savent distinguer le faucon au plus haut des airs et compter les troupes des oiseaux sauvages au milieu de leur vol rapide.
LE SOLDAT
Quelle terrible mêlée auprès du ruisseau ! Les plus vaillans, les plus illustres, semblent combattre en ce lieu.
ISABELLE
Aperçois-tu encore notre bannière?
LE SOLDAT
Elle flotte encore dans les airs.
JEANNE
Ah! que ne puis-je apercevoir le combat à Ira-
sot
THÉÂTRE DE SCHILLER
rers le mur enlr'ouvert! je guiderais les combultans de mes regards.
LE SOLDAT
Malheur à moi ! Ah ! que vois-je? Notre général entouré par les ennemis.
ISABELLE tire le poignard sur Jeanne.
Meurs, malheureuse.
LK SOLDAT, avec empressement.
II est délivré. Le vaillant Falstolf a repoussé les ennemis, il a rompu leurs bataillons les plus serrés.
ISABELLE remet le poignard.
ToD ange protecteur a dicté ses paroles.
LE SOLDAT
Victoire 1 victoire! ils prennent la fuite.
ISABELLE
Qui prend la fuite?
LE SOLDAT
Les Français, les Bourguignons; la plaine est couverte de fuyards dispersés.
JEANNE
0 mon Dieu ! mon Dieu 1 m'abandonneras-tu ainsi?
LE SOLDAT
On rapporte vers nous un guerrier cruellement blessé. Que de gens s'empressent à le soigner 1 C'est un prince sans doute.
ISABELLE
Est-il des nôtres, ou bien est-ce un Français?
LE SOLDAT
On vient de lui ôter son casque ; c'est le comte de Dunois.
JEANNE
Et je ne suis maintenant qu'une femme enchaînée 1
LE SOLDAT
Qu'estrce? que vois-je? Quel est ce chevalier vêtu d'un manteau d'azur orné d'or?
JEANNE, vivement.
C'est mon maître, c'est mon roi I
LE SOLDAT
Son cheval effrayé se renverse, le précipite; il se relève avec peine. {Jeanne écoute ses paroles avec une émotion douloureuse. ) Nos gens s'approchent de lut et s'élancent dune course rapide; ils l'ont atteint, ils l'entourent.
JEANNE
L'ange de la France nous a-t-il abandonnés? ISABELLE avec un sourire de mépris.
Maintenant le moment est venu. Toi, leur libératrice, donne-leur ton secours.
JEAfiNE se précipite à genoux et prie dune voix forte et animée.
0 mon Dlcul écoute-moi; mon èmc s'élance Tcri toi et mes vœui les plu» ardens s'élèvent au ciel ; loi qui peux donner à un fil fragile la force 4e* cordages d un navire, c'est un jeu pour ta
puissance que de changer des liens d'airain en un ni fnigile : tu n'as qu'à le vouloir, ces chaînes vont tomber, ces murailles vont s'ouvrir. Jadis tu vins au secours de Samson lorsque, aveugle et prisonnier, il endurait les railleries amères de ses orgueilleux ennemis: mettant sa confiance en toi, il saisit fortement les piliers de sa prison, se courba et renversa l'édifice.
LE SOLDAT
Triomphe! triomphe!
Qu'est-ce?
LE SOLDAT
Le roi est pris.
JEANNE s'élance.
Que Dieu me soit favorable !
Ellea saisi ses chaînes avec force de ses deux mains, et les a brisées. Au même instant elle s'est précipitée sur un soldat, lui a arraché son épée : elle s'élance hors de la prison. Tous, immobiles d'étoonement , la regardent fixement.