SCENE III
Une galerie dans le ehàlcau.
LE BRIGAND MOOR, AMÉLIE. Ils entrent.
AMlh.lE.
Et sauriez-vous reconnaître son image parmi ces portraits?
Moon.
Oh! très-certainement! son image est vivante dans mon souvenir. (// parcourt les portraits.) Ce n'est pas le sien.
AMÉLIE
Vous avez raison. - C'est l'aïeul et la lige de cette maison souveraine. 11 tint sa noblesse de Barberousse, pour l'avoir servi contre les pirates. MOon, parcourant toujours les portraits.
Ni celui là... ni celui ci... ni cet autre... Il n'est point parmi ces tableaux.
AMKI.IE.
Regardez mieux, je pense que vous le reconnaîtrez.
MOOR
Je le connais comme mon père : ce portrait n'a pas cette douce expression de la bouche qui me le ferait reconnaître entre mille; ce n'est pas lui.
AMÉLIE
Je m'étonne comment vous ne l'avez pas vu depuis dix-huit ans; et vous pourriez encore... Moou, toul-à-coup et avec une rougeur subite.
Le voici !
Il s'arrête devant avec émotion.
AMÉLIE
Un excellent homme !
MOon, absorbé dans celle contemplation.
Mon père, mon père, pardonne-moi... Oui, un excellent homme... (î7 essuie ses larmes) un homme divin.
AMÉLIE
Vous paraissez avoir pour lui beaucoup d'intérêt.
Ah! un excellent homme... Et il n'est plus?
AMÉLIE
Il n'est plus... Ainsi passent nos jours les ];lus heureux. {Elle lui prend doucement lamain.) Cher comte, aucune félicité ne mûrit sous le soleil.
MOOK.
Cela est vrai, très-vrai... et en auriez-vous déjà fait la triste expérience ? A peine avez-vous vingttrois ans.
AMÉLIE
Oui, j'en ai fait l'expérience : tout ne vit que pour mourir tristement; nous ne prenons intérêt à quelque chose, nous n'en jouissons que pour le perdre avec douleur.
iVOOFl.
Vous avez déjà perdu quelque chose?
AMÉLIE
Rien... tout... rien. Voulez vous que nous pas sions plus loin, monsieur le comte?
THÉÂTRE DE SCHILLER
Moon.
Sitûl? Quel est ce portrait-la, à droite? C'est, ce me semble, une physionomie bien triste?
AMÉI-IE.
Ce portrait à gauche est le fils du comte, le seigneur d'à présent. Venez, venez.
Mais ce portrait adroite?
AMÉLIE
Voulez-vous descendre dans le jardin?
MOOR
Mais ce portrait à droite?... Tu pleures. Amélie?
Amélie s'éloigne promptement.
MOOR
Elle m'aime, elle m'aime '....Tout son être semblait ne pouvoir supporter cette contrainte; ses larmes la trahissaient et coulaient sur ses joues: elle m'aime... Misérable ! l'as-tu mérité? Ne suisjc pas ici comme le condamné auprès du bloc fatal? N'est-ce pas ici ce sofa où je m'enivrai de bonheur en la tenant dans mes bras? N'est-ce pas ici le palais paternel? [Saisi de l'aspect du portrait de son père.) 0 toi ! ô toi ! quels éclairs lancent tes yeux!... Malédiction! malédiction! réprobation!... Où suis-je? La nuit se répand sur mes yeux. Dieu d'épouvante* moi, moi! c'est moi
qui l'ai tué...
Il sort précipitamment.
FRANÇOIS, plongé dans une réflexion profonde. Loin de moi cette image! loin de moi, lâche faiblesse ! Pourquoi trembles-tu, et devant qui ? Il n'y a que peu d'instans que le comte est entré dans ces murs, et il me semble qu'un espion de l'enfer s'est glissé pour suivre tous mes pas... Je dois le connaître: il y a quelque chose de grand, que j'ai déjà vu, dans son visage farouche brûlé du soleil, et qui me fail trembler.,. Amélie ncn plus ne l'a pas vu avec indifférence: elle a laissé errer avec curiosité sur ce drôle-là son regard languissant, dont elle est pourtant si avare avec tout le reste du monde... Ne l'ai-je pas remarqué? Elle a laissé furtivement tomber deux larmes dans ce vin que derrière moi il a avalé si ardemment! On eût dit qu'il voulait dévorer la coupe! Oui, j'ai vu cela dans un miroir qui réfléchissait cette scène à mes yeux. Holà, François, prends garde à toi; il se cachelà dessous quelque monstre qui porte ta ruine en ses flancs. [Use tient devant le portrait de Charles en l'examinant.) Ce long cou de cygne., ces yeux noirs et ardens... Hum, hum... ces sourcils obscurs et épais... [Frémissant tout-à-coup.) Enfer, dans ta maligne joie, est-ce toi qui m'envoies ce pressentiment? C'est Charles! oui, maintenant tous ses traits me reviennent vivement: c'est lui... en dépit de son déguisement, je le reconnais... C'est lui... sous ce déguisement... Mortct damnation! (// se promène çà et là d'un pas rapide.) Est-ce donc pour cela que j'ai prodigué tant de veilles? •st-ce pour cela que j'ai renversé des rochers et CAmblé des abîmes? Est-ce pour cela que je me
suis mis en rébellion contre tous les instincts de l'humanité? Et un misérable vagabond viendra écraser mon édifice artistement élevé?.. Doucement, doucement: il s'agitseulementde continuer le jeu... Ne suis-je pas déjà, sans cela, enfoncé jusqu'aux oreilles dans le péché mortel? Ne serait-il pas insensé de revenir sur mes pas, et de nager vers un rivage que j'ai déjà laissé si loin derrière moi?... H n'y a plus à penser au retour... la grâce divine elle-même serait réduite à la besace, et la miséricorde infinie serait en banqueroute, si elles se chargeaient d'acquitter mes fautes... Ainsi, en avant, soyons homme. [Il sonne.) Qu'il s'en aille rejoindre l'esprit de ses pères! et allons, je me moque des morts... Daniel! hé, Daniel ! Je parie qu'il l'a déjà excité contre moi ; il est tout mystérieux.
Daniel entre.
Qu'avez-Yous à m'ordonner, mon maître?
FRANÇOIS
Rien. Va me remplir cette coupe de vin; mais dépêche. [Daniel sort.) Attends un moment, vieux coquin ! je vais te saisir, et te regarder si fixement dans les yeux, que je pénétrerai jusqu'à ta conscience, et que je la verrai pâlir à travers ton masque! H doit mourir. — H n'y a qu'un imbécile qui, après avoir poussé son ouvrage jusqu'à la moitié, le laisse là, et regarde tranquillement d'un œil ébahi ce qui pourra en arriver.
Daniel rentre avec du vin.
FRANÇOIS
Mets-le ici! Regarde-moi bien aux yeux! Tes genoux fléchissent! tu trembles! Avoue-le-moi, vieillard ! qu'as-tu fait?
DANIEL
Rien, monseigneur; aussi vrai qu'il y a un Dieu et que j'ai une âme!
FRANÇOIS
Bois ce vin. Comment! tu hésites? Parle vite ! qu'as-tu jeté dans ce vin?
DANIEL
Dieu me soit en aide! Comment! moi? dans ce vin?
FRANÇOIS
Tu as jeté du poison dans ce vin. N'es-tu pas devenu pâle comme la neige? Avoue, avoue. Qui te l'a donné? N'est-ce pas vrai? c'est le comte, c'est le comte qui te l'a donné?
Le comte ! Jésus-Maria ! le comte ne m'a rien donné!
FRANÇOIS, le saisissant brutalement.
Je veux l'étrangler au point que tu en deviendras bleu, vieux menteur! rien? Et que cachezvous donc ensemble, lui, loi et Amélie? Que chuchotez-vous ensemble? dis-le-moi ! quel secret, oui, quel secret t'a l il confié?
DANIEL
Dieu, qui sait tout, sait qu'il ne m'a confié ai cun secret.
LES BRIGANDS
FRANÇOIS
Tu veux me le nier! Quels complots avez-vous tramés pour vous débarrasser de moi ? n'est-ce pas vrai? Est-ce de m'étrangler durant mon sommeil? est-ce de me couper la gorge en me rasant? de m'expédier dans du vin ou dans du chocolat? ou de m'administrer le sommeil éternel dans ma soupe? Dis-le-moi ! je sais tout.
DANIEL
Que Dieu me refuse assistance si je vous dis en ce moment autre chose que la pure et complète vérité!
FRANÇOIS
Je te le pardonnerai pour cette fois. Mais je gage qu'il a glissé quelque argent dans ta bourse. 11 t'a pressé la main plus fortement qu'il n'est d'usage : fortement, comme c'est la coutume à une vieille connaissance.
DANIEL
Jamais, mon maître.
FRANÇOIS
Il t'a dit, par exemple, qu'il t'avait déjà connu quelque peu...; que tu devais à peu près le connaître...; que le bandeau tomberait un jour de tes yeux... Comment, il ne t'aurait jamais rien dit de semblable?
DANIEL
Pas la moindre chose.
FRANÇOIS
Que certains motifs le retenaient...; que les hommes étaient souvent forcés de prendre un masque pour pouvoir s'approcher de leurs ennemis... qu'il voulait se venger... se venger cruellement?
DANIEL
Pas un mot de tout cela.
FRANÇOIS
Comment? rien du tout? rappelle-toi bien. — Qu'il avait bien connu l'ancien seigneur... connu particulièrement... qu'il l'aimait... qu'il l'aimait intimement... comme un fils?
DANIEL
Je me rappelle lui avoir entendu dire quelque chose de semblable.
FRANÇOIS, pâlissant.
il a dit cela?... Réellement il l'a dit? Comment? répète-moi encore... Il a dit qu'il était mon
frère ?
DANIEL, interdit.
Quoi, mon maître? non, il ne m'a pas dit cela ; comme Mademoiselle le conduisait dans la galerie, j'ôtais la poussière qui couvrait les noms des tableaux ; il s'est arrêté tout à-coup, comme frappé du tonnerre, devant le portrait de feu mon maître. Mademoiselle, en lui montrant le portrait, a dit: Un excellent homme! Oui, un excellent homme, a-t-il répondu; et il a essuyé des larmes.
FRANÇOIS
Ecoute, Daniel ! Tu sais que j'ai toujours été un bon maître pour toi, que je t'ai bien nourri et bien habillé, et que je n'ai point surchargé de travail la vieillesse affaiblie.
DANIEL
Que le bon Dieu vous en récompense! Et moi, je vous ai toujours servi fidèlement.
FRANÇOIS
C'est ce que j'allais dire. Tu ne m'as jamais contredit de ta vie, parce que tu sais bien que tu me dois obéissance en tout ce que je te commande.
DANIEL
En tout, et de grand cœur, quand ce n'est pas contre Dieu et ma conscience.
FRANÇOIS
Bêtise! quelle bêtise! N'as-tu pas de honte? Un homme âgé croire à ces contes de bonne femme! Daniel, c'est une réflexion stupide. Je suis ton maître ; c'est moi que Dieu et la conscience puniront, s'il y a un Dieu et une conscience.
DXîiWA., joignant les mains.
Dieu de miséricorde!
FRANÇOIS
Par l'obéissance que tu me dois! comprends-tu cette parole? par l'obéissance que tu me dois, je t'ordonne que demain matin le comte ne soit plus au nombre des vivans.
DANIEL
Bon Dieu ! venez à mon aide! Et pourquoi?
FRANÇOIS
Par l'obéissance aveugle que tu me dois, - et je m'en fie à toi.
DANIEL
A moi ? Secourez-moi, sainte mère de Dieu ! A moi? Quelle mauvaise action ai-je donc cornmise?
FRANÇOIS
Il n'y a pas à délibérer; ton sort est entre mes mains. Veux-tu passer ta vie dans le plus profond caveau de mon château, où la faim te forcera à ronger tes os, et la soif à boire ton sang? Ou bien veux-tu manger ton pain paisiblement, et jouir du repos dans tes vieux jours?
DANIEL
Comment, mon maîti'e ? La paix et le repos dans mes vieux jours? Un assassin?
Réponds à ma question.
DANIEL
31 es cheveux blancs! mes cheveux blancs!
FRANÇOIS
Oui ou non?
DANIEL
Non. Dieu! ayez pitié de moi!
FRANÇOIS , faisant mine de s'en aller.
Bon, tu te souviendras décela.
Daniel le retient, et se jette à ses pieds
DANIEL
Mon maître, ayez pitié de moi !
FRANÇOIS
Oui ou non !
DANIEL
Monseigneur, j'ai aujourd'hui soixante et dix ans; j'ai honoré père et mère, et dans toute ma vie .je n'ai fait, à ma coimaissance, tort d'un d©-
THEATRE DE SCHILLER
nier à personne; j'ai sincèrement et fidèlement gardé ma foi ; j'ai servi votre maison pendant quarante -quatre ans, et maintenant j'attends tranquillement une heureuse fin. Hélas ! mon maître, mon maître! [Il embrasse ses genoux.) Et vous voulez me dérober cette dernière consolation dans la mort; vous voulez que le serpent rongeur de la conscience me dépouille de ma dernière prière; vous voulez que je m'endorme éternellement chargé d'un crime devant Dieu et devant les hommes ! Non, non, mon cher, mon excellent maître : vous ne voulez pas cela, vous ne pouvez pas vouloir cela d'un vieillard de soixante et dix ans.
FRANÇOIS
Oui ou non? sans tant de bavardage.
DANIEL
Je vous servirai avec encore plus de zèle; mes muscles desséchés seront infatigables comme ceux du dernier manœuvre ; je me lèverai plus tôt, je me coucherai plus tard; je ferai mention de vous dans ma prière du matin et du soir, et Dieu ne rejettera point la prière d'un vieillard.
FRANÇOIS
L'obéissance est au dessus du sacrifice. As-tu jamais entendu dire que le bourreau fit des façons quand il y a une sentence à exécuter?
DANIEL
Ahl sans doute; mais égorger un innocent, un...
FRANÇOIS
Suis-je tenu à te rendre compte? La hache deraande-t-elle au bourreau pourquoi elle frappe là, et non pas ici? Mais regarde quelle est ma générosité : je te promets une récompense pour ce que tu dois faire par devoir.
Mais j'espère bien demeurer chrétien en faisant mon devoir envers vous.
FRANÇOIS
Sans contredit; je te donne encore tout un jour pour y réfléchir. Penses-y bien : le bonheur ou le malheur ; tu entends bien, tu comprends bien : le plus grand bonheur ou le plus grand malheur. Ahî tu serais puni d'une façon surprenante. DANIEL , après quelque réflexion.
Je le ferai. Demain, je le ferai.
Il sort.
FRANÇOIS
L'épreuve est forte, et il n'est pas né pour 6tre martyr de la foi... Ainsi, bonsoir, monsieur le comte. Selon toute apparence, vous irez demain au soir souper avec Lucifer. Eh I qu'importe ce qu'on peut penser de cela? Bien fou celui qui pense contre son intérêt! Le père, qui peut-être avait bu une bouteille de vin de plus, se sent une certaine velléité... Voilà un homme de fait, et un homme était, certes, la dernière chose à quoi l'on ■pensât en accomplissant ce grand œuvre. Maintenant il me vient aussi une velléité, à moi... Voilà un homme de moins; et certes en ceci il y aura plus de réflexion et de prévoyance qu'il n'y en
avait eu dans sa création. î.a naissance de l'homme est l'ouvrage d'une impulsion animale, un hasard ; qui pourrait donc se laisser persuader que la négative d'une naissance est quelque chose de coi:sidérable? Maudite soit la sottise de nos bonnes et de nos nourrices, qui ont perverti notre imagination par des contes efl'rayans, qui ont imprimé dans notre faible cerveau les horribles images de peines et de jugemcns; en telle sorte que des frissons involontaires, que des angoisses glaciales agitent nos membres, que notre hardiesse et notre resolution sont ébranlées, et que notre raison, en s'éveillant, se trouve chargée des chaînes d'une obscure superstition... Le meurtre ! Ne semble-t-il pas que toutes les furies de l'enfer voltigent autour de ce mot?... C'est pourtant comme si la nature avait oublié de faire un homme de plus... comme si l'on eût oublié de nouer le cordon à un enfant... Et ainsi s'évanouissent toutes ces ombres chinoises. C'était quelque chose, et ce n'est plus rien... Ne peut-on pas dire cela tout aussi bien que : Ce n'était rien, et ce n'est rien ?... Et à quoi bon parler de rien? L'homme sort de la fange, il barbotte pendant un temps dans la fange, il accroît cette fange, il retourne fermenter avec cette fange, jusqu'à ce qu'enfin il salisse les souliers de l'un de ses petits-fils. Et voilà la fin de la chanson... Voilà le cercle fangeux de la destinée humaine. Ainsi donc... bon voyage, mon cher frère. Que le moraliste podagre et hypocondriaque, armé de l'idée d'une conscience, chasse du mauvais lieu les filles quand elles sont ridées, qu'il torture les vieux usuriers sur leur lit de mort, soit... mais jamais il n'aura audience de moi.
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