‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 26 sur 637 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Un autre appartement dans le château.

LE BRIGAND MOOR, d'un côté; DANIEL, de l'autre.

MOOR , avec empressement.

Où est mademoiselle Amélie?

DANIEL

Monseigneur, permettez à un vieillard de vous demander quelque chose.

MOOR

C'est accordé; que veux- tu?

Pas grand'chose, et tout; peu, et cependant beaucoup : laissez-moi vous baiser la main.

MOOR

Non, bon vieillard (t7 Z'emftrassc); toi que je pourrais nommer un père !

DANIEL

Votre main, votre main, je vous en nne.

MOOB.

Cela ne se peut pas.

DANIEL

11 le faut. ( // la saisit, la regarde, et tombe à genoux devant lui.) Mon cher Charles!

LES BRIGANDS

MOOR, effrayé, et d'un ton très-froid.

Ami, que dis-tu? je ne te comprends pas.

DAMF.I..

Ail! oui, niez-ic seulement; vous changez de ,:ia"e; bon! bon! vous êtes toujours mon bon, mon cher enfant... Bon Dieu! que j'aie pu avoir encore cette joie dans ma vieillesse!... Pauvre imbécile, qui n'a pas vu tout de suite que... Ah ! Dieu du ciel! ainsi vous voilà de retour, et notre vieux maître est enterré; et vous voilà de retour ici... J'étais donc un âne, un aveugle [se frappant la tête) de ne pas, au premier instant, vous avoir... Ah! ce que c'est que de nous!... Qui aurait pu imaginer?... ce que j'ai demandé avec tant de larmes... Jésus Maria. 11 est là, le voilà en personne dans notre vieille salle.

MOOR

Quels discours tenez vous? êtes-vous pris de la fièvre chaude? ou me répétez-vous un rôle de comédie ?

DANIEL

Fi donc ! fi donc ! cela n'est pas beau de se moquer ainsi d'un vieux serviteur... cette cicatrice! hé! ne vous souvenez-vous pas?... Grand Dieu! que vous me fîtes là une belle peur!... moi, qui vous ai toujours tant aimé, que vous avez manqué me faire de chagrin ce jour-là!... vous étiez assis sur mes genoux... eh bien, vous en souvenezvous? la, dans la chambre ronde... ah! ah! mon petit gaillard, vous l'avez peut-être oublié?... et ce coucou que vous aimiez tant à faire chanter? vous souvenez-vous à présent?... le coucou est cassé, il est tombé par terre... c'est la vieille Suzanne qui l'a jeté à terre en balayant la chambre... Vous étiez donc assis sur mes genoux, et vous avez crié pour avoir votre dada, et j'ai tout de suite couru pour aller chercher le dada... Jésus, mon Dieu!... il fallait que je fusse un vieil imbécile de m'en aller comme ça... Ce fut comme si on m'eût donné cent coups de bâton; j'entendis des cris, j'accourus tout de suite; et le sang coulait beaucoup; il y en avait par terre... Sainte mère de Dieu ! le froid me courut par tout le corps, comme si on m'eût jeté un seau d'eau froide. Mais voilà ce qui arrive quand on n'a pas toujours les yeux sur les eiifans. Mon bon Dieu, si c'eût été dans l'œil, mais ce n'était qu'à la main droite; par mon âme, dis-je, si jamais je laisse dans les mains dun enfant un couteau, des ciseaux ou rien qui coupe... Encore, par bonheur, monsieur et madame étaient en voyage... Oui, oui, par mon âme, dis-je, cela me servira d'avertissement... Hélas! mon Dieu! j'aurais bien pu perdre ma place, j'aurais bien pu... Dieu vous le pardonne, maudit enfant... Mais, Dieu soit loué! cela se guérit bien, et il ne resta que cette cicatrice.

MOOR

Je ne comprends pas un mol de tout ce que tu dis.

DANIEL

Ah ! bien oui? et dans ce temps-là encore, combien ne vous ai -je pas donné de morceaux de

sucre, de biscuits et de macarons! Je vous ni toujours bien gâté; et vous souvenez -vous encore de ce que vous me disiez dans l'écurie, quand je vous mettais sur l'alezan brûlé de votre vieux père, et que je vous faisais trotter autour de la grande prairie? Daniel, disiez-vous, quand je serai grand, tu seras mon intendant, et tu te promèneras en carrosse avec moi... Oui, disais-je en riant, si Dieu nous accorde vie et santé; vous ne rougirez pas de votre vieux Daniel, disais-je, et alors je vous prierai de me placer dans une petite maison du village... qui est même vide depuis un peu de temps... et je veux m'établirlà avec une vingtaine de barriques de vin pour tenir auberge dans mes vieux jours... Ah! riez donc, riez donc... Eh bien ! mon jeune maître, auriez-vous oublié tout cela ? On ne veut pas reconnaître le vieux Daniel, on lui fait une mine froide, une mine réservée... Ah! soyez donc encore mon bon jeune Charles... Vous étiez peut-être bien un peu léger... Ne prenez pas mal ce que je dis... ça arrive à toute jeunesse... et à la fin cela tourne toujours tout au mieux.

MOOR, se jetant à son cou Ah ! Daniel ! je ne veux pas mo déguiser plus long-temps. Je suis ton cher Charles, Charles que tu avals perdu. — Que fait mon Amélie? DANIEL se met à pleurer.

Ah! que moi, pauvre pécheur, j'aie pu avoir cette joie , et que mon défunt maître ait tant pleuré sans l'obtenir! Ah! tête blanchie! membres desséchés, descendez au tombeau avec contentement. Mon seigneur et mon maître est vivant; je l'ai revu de mes yeux!

MOOR

Et il tiendra ce qu'il a promis... Prends cela, digne vieillard, pour ces promenades sur le cheval alezan. (// lui met une bourse dans la main.) Je n'ai jamais oublié le vieux Daniel.

DANIEL

Comment? Que faites-vous? c'est trop; vous vous trompez.

MOOR

Je ne me trompe point, Daniel. [Daniel veut se ieter à ses genoux.) Relève-toi ; dis-moi ce que fait mon Amélie.

DANIEL

Bonté divine! bonté divine! Votre Amélie, ah! elle ne pourra y survivre, elle mourra de joie. MOOR , vivement.

Elle ne m'a pas oublié?

DANIEL

Oublié! que dites-vous? vous oublier? ah! si vous aviez pu être ici, si vous aviez pu voir sa physionomie quand arriva la nouvelle que vous étiez mort, quand mon maître la fit répandre!

MOOR

Que dis-tu? mon frère...

DANIEL

Oui, votre frère, mon maître, votre frère... Je vous en raconterai davantage une autre fois, quand nous aurons le temps... Et comment elle

THÉÂTRE DE SCHILLER

le reçoit de la belle façon, quand il vient, tous les jours que Dieu envoie, lui faire ses propositions; car il veut en faire sa femme. Oi)! il faut que j'aille, il faut que je coure lui dire... il faut que je lui porte cette nouvelle.

Il veut sortir.

MOOR

Arrête, arrête! Elle ne doit en rien savoir; personne n'en doit rien savoir, ni mon frère non plus.

DANIEL

Votre frère? ah! ne vous en inquiétez pas, il ne le saura pas... en aucune façon... s'il n'en sait pas déjà plus qu'il n'en devrait savoir... Ah ! je vous le dis, c'est un vilain homme, un vilain frère, un vilain maître. Mais moi, pour tout l'argent de la seigneurie, je ne veux pas être un vilain serviteur... Monseigneur vous tient pour mort.

MOOR

Hum! que bredouilles-tu là?

DANIEL

Et si vous n'aviez pas si mal à propos ressuscité... votre frère était unique héritier de mon défunt maître.

MOOR

Vieillard, que murmures tu là entre tes dents? Quelque monstrueux secret semble errer sur tes lèvres, un secret que tu voudrais, mais que tune peux cacher... Parle clairement.

Mais j'aime mieux que la faim me force h ronger mes os, j'aime mieux que la soif me force à boire mon sang, que de gagner mon bien-être

par un meurtre.

Il s'éloigne rapidement.

MOOR, après un silence terrible, s'écrie : Trahi! trahi! Cette pensée me frappe comme un éclair! Artifices criminels ! Ciel et enfer! Ce n'est pas toi, mon père! artifices criminels! brigand et meurtrier à cause de ces artifices criminels ! noirci à ses yeux ! Mes lettres supprimées, falsifiées!... Son cœur plein de tendresse... et moi, insensé, qui suis devenu un monstre... Son cœur paternel était plein de tendresse... 0 scé Icrntcssc! scélératesse! il ne m'en eût coûté que de me jeter à ses pieds, il ne m'en eût coûté que quelques larmes!... Oh! que j'ai été insensé! oh i misérable insensé ! ( Frappant sa tête contre le mur.) J'aurais pu être heureux... Ah! fourberie! fourberie! le bonheur de ma vie m'a été frauduleusement ravi. [Il se promène à grands pas avec raçje. Hrigand et meurtrier par des artifices criminels!... Il n'était point courroucé. II n'y a pas eu une pensée de malédiction en son cœur... 0 scélérat! inconcevable, horrible, perfide scélérat !

Kosinsky revient.

KOSINSKY.

Eh bien, capitaine, où te caches-tu? qu'est-ce donc? il me paraît que tu veux encore rester ici un moment?

MOOR

Partons ! selle les chevaux ! Il faut qu'au coucher du soleil nous ayons passé les frontières.

KOSINSKY.

C'est une plaisanterie.

MOOR , d'une voix impérieuse.

Dépêche, dépêche! ne tarde pas, que rien ne t'arrête. Prends garde de n'être vu de personne.

Kosinsky s'en va.

MOOR

Je vais fuir de ces murs. Le moindre retard pourrait me mettre en fureur, et il est le fils de mon père!... Frère! frère! tu m'as rendu le plus misérable de la terre; je ne t'avais jamais offensé; est-ce là se conduire en frère?... Recueille en paix le fruit de ton crime, ma présence ici n'en troublera pas plus long- temps la jouissance... Mais certes ce n'est pas là se conduire en frère!.., La nuit éternelle éteindra pour toujours cette jouissance, et la mort te la ravira.

Kosinsky revient.

KOSINSKY.

Les chevaux sont sellés, vous pouvez partir quand vous voudrez.

MOOR

Tu es bien pressé! pourquoi si tôt? ne la vcrrai-je donc plus?

KOSINSKY.

Je vais les débrider encore. Quand vous voudrez, vous m'appellerez, et ce sera fait à l'instant.

MOOR

Encore une fois! encore un adieu! je veux savourer le poison de cet instant de bonheur, et puis... Arrête, Kosinsky... dixminutes seulement... derrière la cour du château... et nous partirons de là.

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