‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 256 sur 637 · ELISABETH, MORTIMER · texte numérisé non relu

ELISABETH, MORTIMER

ELISABETH, après avoir pendant quelques mo^ mens fixé sur lui des regards pdnétrans. Vous avez montré un courage déterminé et un empire sur vous-même rares à votre âge. Celui

THÉÂTRE DE SCHILLER

qui sait déjà sitôt pratiquer l'art difficile de la dissimuialiDn mérite d'ôtre récompensé avant le temps, et abrège ses années d'épreuve. Le destin vous appelle à parcourir une belle carrière, je vous le prédis ; et cet oracle, je puis, pour votre bonheur, l'accomplir moi-même.

MOUTIMER.

Grande reine, ce que je suis, ce que je puis tHre est consacré à votre service.

ELISABETH

Vous avez connu les ennemis de l'Angleterre ; leur haine contre moi est irréconciliable, et leurs sanglaus desseins se renouvellent toujours. Jusqu'à ce jour, il est vrai, le Tout-Puissant m'a préservée. Cependant la couronne ne sera jamais affermie sur ma tête, tant que vivra celle qui sert de prétexte à leur zèle enthousiaste et qui nourrit leurs espérances.

MORTIMER

Dès que vous l'ordonnerez elle ne vivra plus.

lÊLISABETH.

Hélas! sir Mortimer, je croyais déjà me voir au but, et je ne suis pas plus avancée que le premier jour. Je voulais laisser agir les lois et conserver ma main pure de son sang : la sentence est prononcée, qu'ai-je gagné à cela? Il faut qu'elle s'accomplisse, Mortimer, et c'est moi qui dois ordonner son exécution. C'est toujours sur moi que retombe l'odieux; je suis contrainte à y donner mon aveu, et je ne puis sauver l'apparence. Voilà ce qui est le plus rude.

MORTIMER

Que TOUS importe une fâcheuse apparence , quand la chose est juste?

ELISABETH

Vous ne connaissez pas le monde, jeune homme; chacun vous juge sur ce que vous paraissez être, personne sur ce que vous êtes. Je ne puis persuader que la justice est pour moi; ainsi je dois apporter mes soins à cacher dans un doute éternel la part que j'aurai à sa mort. Dans de telles affaires, qui peuvent offrir deux aspects différcns, la seule ressource c'est de s'envelopper dans une ombre mystérieuse. Ce qui est fâcheux, c'est d'avouer publiquement les choses; tant qu'on se lient à l'écart, il n'y a rien de perdu. MORTIMER, la pénétrant.

Ainsi, le mieux serait... *

éLisABETH, vivement.

Assurément, ce serait le mieux. Oh ! c'est mon bon ange qui vous fait parler; poursuivez, achevez, cher .Mortimer. Votre esprit est ferme, vous pénétrez au fond ; vous êtes un tout autre homme que votre oncle.

MORTIMER, interdit.

Avez-vous montré au chevalier Paulet q[uel était votre désir ?

lf.LISABF.TH.

Je le regrette, mais je l'ai fait ainsi.

MOUTlMEll.

Pardonnez à ce vieillard ; les ans l'ont rendu scrupuleux. *De tels coups exigent la force d'esprit de la jeunesse.

ELISABETH, vivement.

Puis-je compter sur vous ?

MORTIMER

Je vous prêterai mon bras. Tâchez de sauver votre renommée.

ELISABETH

Ah! Mortimer, si un matin vous veniez me ré veiller avec cette nouvelle : Marie Stuart, votre sanglante ennemie, cette nuit a cessé de vivre...

MORTIMER

Comptez sur moi.

ELISABETH

Et quand pourrai-je enfin reposer d'un sommeil tranquille ?

MORTIMER

A la prochaine lune vos craintes seront finies.

ELISABETH

Adieu, sir Mortimer. Ne prenez aucun chagrin de ce que ma reconnaissance sera forcée d'emprunter le voile de la nuit. Le silence est un dieu qui protège le bonheur. Les liens les plus étroits et les plus délicats sont ceux qui sont

fondés sur le mystère.

Elle =ort.

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