‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 259 sur 637 · LEICESTER, MORTIMER · texte numérisé non relu

LEICESTER, MORTIMER

LEICESTER , élonné.

Que voulait dire le chevalier?

- MORTIMER

Je l'ignore. La confiance inattenaue que m'accorde la reine...

LEICESTER, U regardant avec pénétration.

Et méritez-vous, sir Mortimer, que l'on se confie à vous ?

MORTIMER, sur-le-champ.

Je vous ferai la même question, mylord Leicester.

Vous avez à me parler en secret.

MORTIMER

Assurez-moi que je puis l'oser.

LEICESTER

Et qui me donnera cette assurance pour vous ? Ne vous offensez pas de ma méfiance. Vous vous montrez ici sous deux faces différentes. 11 en est une qui nécessairement est fausse; mais quelle est la véritable ?

MORTIMER

J'en puis dire autant de vous, comte de Leicester.

LEICESTER

Lequel doit le premier abjurer la réserve?

MORTIMER

Celui qui court le moins de danger.

LEICESTER

Eh bien ! c'est vous.

MORTIMER

C'est vous au contraire. Le témoignage d'un lord puissant et considérable pourrait me perdre, et le mien ne pourrait rien contre votre rang et votre faveur.

LEICESTER

Vous vous trompez, sir Mortimer; en toute autre affaire, je suis puissant ici, mais sur le point délicat oii il faut que je me livre à votre bonne foi, je suis dans cette cour le moindre des hommes, et le plus méprisable témoignage pourrait me perdre.

MORTIMITB,

Le tout-puissant lord Leicester s'abaisse devant

j«^ THÉÂTRE DE

moi au point de me faire un tel aveu! J'ose présumer de moi davantage, et je lui donnerai un eieinple de grandeur d'ànie.

LEICESTEIl.

Montrez-moi de la franchise, je vous imiterai. MORTiMER, présentant avec promptitude la lettre.

La reine d'Ecosse vous envoie cette lettre. LEicESTER, effrayé, saisit la lettre précipitamment.

Parlez bas, sir Mortimer. Ahl que vois-je? lié- | las! c'est son portrait. j

MORTiMEK, qui pendant la lecture V a reg ardé at- ! tentivement. \

Mylord, maintenant je me fie à vous.

lElCKSTER, après avoir parcouru rapidement la

lettre. i

Sir Mortimer, vous savez ce que contient celte lettre?

MORTIMER

Je ne sais rien.

LEICESTER

Elle vous a sans doute confié...

Elle ne m'a rien confié : vous devez, a-t-el!e dit, m'éclaircir cette énigme. C'est en effet une énigme pour moi que de voirie comte de Leicester, le favori d'Elisabeth, un des juges de Marie, et compté parmi ses ennemis, être l'homme en qui la reine a placé l'espoir dune heureuse délivrance. Cependant, cela doit être ainsi, car vos yeux expriment avec trop de vérité ce que vous éprouvez pour elle.

LEICESTER

Découvrez-moi d'abord comment il se fait que vous preniez à son sort un intérêt aussi passionné, cl comment vous avez gagné sa confiance.

MORTIMER

C'est ce dont je puis, mylord, vous éclaircir en peu de mots. J'ai abjure ma croyance àllome, et je suis attaché aux Guise. Une lettre de l'archevêque de Uelms m'a accrédité auprès de la reine d'Ecosse.

LRICESTER.

Je savais votre changement de religion, et c'est ce qui vous a acquis ma confiance. Donnezmoi la main, pardonnez-moi mes doutes; je ne saurais user de trop de précautions. Walsingharn et Buricii{h me haïssent, je le sais, cl me tendent des embûches secrètes. Vous pouviez être leur créature, leur instrument, pour m'attirer dans le piège.

MORTIMER

Ah! qu'un si grand seigneur marche timidement dans cette cour! Je vous plains, comte.

LBICRSTSR.

Je me jette avec joie dans le sein d'un nmi 6dcle, cl je me soulage enfin d'une longue contrainte. Vouâ étci surpris, Murumcr, que mes scntimcns

pour Marie aient si rapidement changé; jamais, dans le fait, je n'avais eu de haine pour elle. La nécessite des temps m'avait fait son ennemi. Vous savez qu'il y a déjà bien des années qu'elle m'avait été destinée, avant qu'elle eût donné sa main à Darnley, lorsqu'elle brillait encore de tout l'éclat de sa grandeur. Je repoussai alors froidement ce bc^heur, et maintenant qu'elle est en prison, aux portes de la mort, je cherche à l'obtenir au péril de ma vie.

MORTIMER

Voilà une conduite généreuse.

LEICESTER

Depuis, les choses ont bien change de face. Celait l'ambition qui me rendait insensible à la jeunesse et à la beauté. Je ne trouvais pas alors l'hymen de Marie assez grand pour moi, j'espérais posséder la reine d'Angleterre.

MORTIMER

On sait qu'elle vous a préféré au reste des hommes.

LEICESTER

Cela semblait ainsi, sir Mortimer ; et mainte-' nant, après dix années perdues d'une infatigable assiduité, d'une détestable contrainte... Ah! Mortimer! il faut que je vous ouvre mon cœur; il faut que je me soulage d'une longue oppression. On me croit heureux! ah! si l'on savait ce que sont ces chaînes que l'on m'envie!... Quand j'ai sacrifié à l'idole de la vanité dix années amcres et éternelles ; quand, avec la complaisance d'un esclave, je me suis soumis aux variations de ses caprices despotiques ; quand j'ai été le jouet de sa bizarrerie et de ses moindres fantaisies; tantôt caressé par sa tendresse, tantôt repoussé avec une réî^erve orgueilleuse ; également vexé par sa faveur ou par sa sévérité; gardé comme un prisonnier par l'œil perçant delà jalousie; intcrrogésurmes actions comme un enfant ; outragé comme un valet... Oh! il n'est pas de parole pour peindre un tel enfer!

MORTIMER

Je vous plains, comte.

LEICESTER

Et quand je louche au but, on me ravit la récompense. Un autre vient m'enlcver les fruits d'une constance qui m'a tant coûté; je perds des droits établis depuis si long-temps; un époux, dans la fleur delà jeunesse, me les enlève. 11 faut que je descende de ce théâtre où si long-temps j'ai brillé le premier. Ce n'est pas sa main seule, c'est sa faveur que je suis menacé de voir pasjcr à ce nouveau venu. Elle est femme, et il est fait pour plaire.

MORTIMER

11 est fils de Catherine ; il a dû apprendre à une bonne école l'art de la séduction.

LEICESTER

Ainsi croulent mes espérances. Dans ce naufrage de ma fortune, je cherche une planche où

Marie stuart

iin

me sauver; et mes regards se reportent vers de premières et belles espérances. L'image de Marie, dans tout l'éclat de ses charmes, est venue se représenter à moi. La jeunesse et la beauté rentrèrent alors dans tous leurs droits ; ce ne fut plus une froide ambition, c'est le cœur qui compara, et je sentis quel trésor j'avais perdu. Je la vis avec terreur précipitée dans l'abîme du malheur, et précipitée par ma faute. Alors s'éveilla en moi l'espérance de la délivrer et de la posséder. J'ai pu , au moyen d'une main fidèle, lui révéler le changement de mon cœur. Cette lettre que vous m'apportez m'assure qu'elle me pardonne, et que si je la délivre, elle se donnera à moi pour récompense.

MORTIMER

Vous n'avez rien fait pour la délivrer. Vous l'avez laissé condamner, vous avez donné votre propre voix pour sa mort ! Il a fallu un miracle ; il a fallu que la lumière de la vérité touchât le neveu de son geôlier ; il a fallu que le ciel lui préparât au Vatican, à Rome, un libérateur inattendu, seulement pour qu'elle pût trouver un chemin jusqu'à A'ous.

LEICESTEH.

Hélas ! sir Mortimer, j'en ai ressenti assez de douleur. Vers ce temps-là, elle fut transférée du château de Talbot à Fotheringay, et confiée à la surveillance sévère de votre oncle. Toute voie pour arriver à elle fut interdite. Il me fallut continuer, aux yeux du monde, à la persécuter. Cependant ne pensez pas que j 'eusse jamais pu souffrir qu'elle allât à la mort. J'espérais, et j'espère encore prévenir de telles extrémités, jusqu'au moment où un moyen s'offrira de la délivrer.

MORTIMER

Le moyen est trouvé. Leicester, votre noble 1 confiance mérite un juste retour ; je veux la délivrer, c'est pour cela que je suis ici: les mesures sont déjà prises ; votre puissante assistance nous assure d'une heureuse réussite.

LEICESTER

Que dites-vous? vous m'effrayez ! Quoi I vous voulez...

MORTIMER

L'arracher de vive force de sa prison. J'ai des compagnons; tout est prêt.

LEICESTER

Vous avez des confidens de votre dessein? Malheur à moi! dans quel hasard vous m'entraînez ! lis savent aussi mon secret?

MORTIMER

N'ayez point de souci ; le projet a été formé sans vous, il sera accompli sans vous : mais elle a voulu vous devoir sa délivrance.

LEICESTER

Ainsi vous pouvez m'assurer avec toute certitude que mon nom n'a pas été prononcé dans votre conjurât ion?

MORTIMRR.

Soyez tranquille. Eh quoi, tant de scrupules inquiets sur une nouvelle qui vous est favorable! Vous voulez délivrer Marie et la posséder, vous trouvez tout-à-coup des amis sur lesquels vous ne comptiez point, un moyen subit vous tombe du ciel, cependant vous montrez plus de trouble que de joie.

LEICESTER

Il ne faut point de violence; une entreprise téméraire est trop dangereuse.

MORTIMER

La lenteur l'est aussi.

LEICESTER

Je vous le dis, Mortimer, cela ne peut pas être essayé.

MORTIMER, avec amertume.

Oui, par vous, qui voulez la posséder; mais nous qui ne voulons que la délivrer, nous n'avons point tant d'hésitation.

LEICESTER

Jeune homme, vous vous montrez trop passionné dans une affaire difficile et dangereuse.

MORTIMER

Et vous trop prudent, quand il y va de l'honneur.

LEICESTER

Je vois les filets qui nous environnent de toutes

parts.

MORTIMER

Je me sens le courage de les rompre tous.

LEICESTER

Ce courage est un délire, une folle témérité.

MORTIMER

Cette prudence n'est pas courageuse, mylord.

Souhaitez - vous donc de finir comme Babington ?

MORTIMER

Et vous, VOUS ne voulez point imiter la grandeur d'âme de Norfolk?

LEICESTER

Norfolk a-t-il réussi à conduire Marie à l'autel?

MORTIMER

Il a du moins montré qu'il en était digne.

LEICESTER

Ce n'est pas en mourant que nous la sauverons.

MORTIMER

Ce n'est pas en ménageant notre vie que nous la délivrerons.

LEICESTER

Vous ne réfléchissez point, vous n'écoutez point; votre aveugle et impétueuse vivacité va détruire tout ce qui était en si bon chemin.

MORTIMER

Et quel est ce si bon chemin que vous aviez

tracé ? qu'avez-vous fait pour la délivrer ? Eh quoi . si j'eusse été assez misérable pour l'assassiner, comme la reine me l'a ordonné, et comme à l'heure mèn)e clic espère encore que je le ferai, dites-moi, quel moyen aviez-vous préparé pour préserver sa vie?

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