SCÈNE V
Un jardin.
AMÉLIE
a Tu pleures, Amélie? » Et il a dit cela avec une voix! avec une voix !... H m'a semblé que la nature se réjouissait... A cette voix, j'ai vu poindre les jours écoulés du printemps et de l'amour! Le rossignol chantait comme autrefois... les fleurs exhalaient leur parfum comme autrefois... Il m'a semblé être ivre de bonheur dans ses bras... Ah! cœur infidèle et perfide! tu veux embellir ton parjure! Non ! non! fuis de mon âme, image criminelle ! dans le cœur où règne Charles, aucun fils de la terre ne peut habiter... Mais pourquoi mon âme, toujours et contre son gré, se reportct-ellevers cet étranger? N'est-il pas comme attaché étroitement à l'image de mon bien-aimé ? n'est-il pas comme un éternel compagnon de mon bien-aimé? « Tu pleures, Amélie? » — Ah! je veux le fuir... jamais mon œil ne reverra cet étranger. (Le brigand Moor ouvre la porte du
LES BRIGANDS
jardin. Elle s'écrie.) Écoutons, écoutons! la porte n'a-t-elle pas fait du bruit? {Elle voit Charles et s'élance.) Lui?... oîi?... comment?... Il m'a enlacée, et je ne puis fuir... Ne m'abandonne pas, Dieu du ciel... Non, tu ne m'arracheras point à mon Charles ! Il n'y a point de place en mon âme l>our deux divinités, je ne suis qu'une simple mortelle! {Elle prend le portrait de Charles.) Toi, mon Charles, sois mon génie protecteur contre cet étranger, contre ce corrupteur de mon amour!... loi! toi! je te regarderai fixement, et jamais un regard profane ne sera porté sur cet homme. l'.Ue s'assied, et regarde le portrait fixement en silence.
MOOR
Vous ici, mademoiselle?... et si triste?... Une larme est tombée sur ce portrait? [Amélie ne répond point.) Et quel est l'heureux homme pour qui une larme a brillé dans les yeux de cet ange? Oserais-je demander si une telle gloire...
Il veut regarder le portrait.
AMÉLIE
Non, non.
MOOR, se retirant.
Ah! et mérite-t-il cette adoration? la méritet-il?
AMÉLIE
Si vous l'aviez connu !
MOOR
Je l'aurais envié.
AMÉLIE
Adoré, voulez-vous dire.
MOOR
Ah!
Ah ! VOUS l'auriez tant aimé!... 11 y avait tant de choses dans l'expression de son visage, dans ses yeux, dans le son de sa voix, qui est si semblable à la vôtre, qui m'est si chère. {Mcor baisse les yeux vers la terre.) Ici, au lieu où tu es, il a été mille fois... et il avait près de lui celle qui, auprès de lui, oubliait le ciel et la terre... Ici, soti œil errait sur cette belle contrée... elle paraissait sentir le prix de ce noble regard, et s'embellir du plaisir qu'elle donnait à son plus bel ornement... Ici, par ses chants célestes, il captivait l'attention des habitans de l'air... Ici, à ce buisson, il cueillait des roses, et c'était pour moi qu'il cueillait des roses.. Ici il me prenait dans ses bras; sa bouche brûlante pressait ma bouche... et les fleurs étaient heureuses d'être foulées sous les pas de deux amans...
MOOR
Il n'est plus ?
AMÉLIE
Il s'est embarqué sur les mers orageuses... L'amour d'Amélie l'y a suivi... 11 a erré à travers les sables arides du désert... L'amour d'Amélie créait sous ses pas de frais gazons dans les sables brûlans, et couvrait ue fleurs les buissons épineux... Le soleil du midi brûlait sa tête découverte, les neiges du nord glaçaient ses pieds nus, la grêle
des orages pleuvait sur son front, et l'amour d'Amélie le berçait au milieu des tempêtes... Et la mer, et les montagnes, et l'horizon sont entre deux amans ; mais les âmes s'échappent de cette terrestre prison, et vont se rencontrer au paradis de l'amour. — Vous paraissez triste, monsieur le comte?
MOOR
Les paroles de l'amour font revivre mon amour.
AMÉLIE , pâlissant.
Quoi! vous en aimez une autre?... Malheureuse, qu'ai-je dit?
MOOR
Elle me croit mort et demeure fidèle ci celui qu'elle croit mort. Elle a appris que je vivais encore, et elle me sacrifie la couronne des saintes... Elle sait que je suis errant dans les déserts, que je suis vagabond et misérable, et son amour vole à ma suite dans les déserts et la misère. Elle s'ap pelle aussi Amélie, comme vous, mademoiselle.
AMÉLIE
Combien j'envie votre Amélie!
MOOR
Oh! c'est une fille bien malheureuse. Elle n'a d'amour que pour un ami, qui est perdu ; et jamais, et pour l'éternité, elle n'en aura la récompense.
AMÉLIE
Non, elle aura sa récompense dans le ciel. Ne dit-on pas qu'il y a un monde meilleur où les affligés se réjouissent, où les amis se reconnaissent?
MOOR
Oui, un monde où les voiles tombent, où les amis se retrouvent avec effroi... L'éternité est son nom... Mon Amélie, c'est une fille bien malheureuse.
AMÉLIE
Malheureuse ! et vous l'aimez ?
Malheureuse, parce qu'elle m'aime. Eh quoi ! si j'étais un meurtrier, eh quoi! mademoiselle, si votre bien-aimé pouvait, à chaque baiser, vous raconter un meurtre?... Ah! malheur à mon Amélie ! elle est une fille bien malheureuse !
AMÉLIE, avec un mouvement de joie.
Ah ! que je suis une fille heureuse! mon bienaimé est une émanation de la Divinité : et la Divinité n'est que douceur et miséricorde. Il ne pouvait pas voir une mouche souffrir... Son âme est aussi loin d'une pensée sanglante, que le railieu du jour du milieu de la nuit.
Moor se détourne rapidement , va sous un berceau, el regarde fixement.
AMÉLIE prend un luth et chante.
Hector, veux-tu t'arrachcr de mes bras ? Veux-tu braver l'homicide colère Que de Patrocle anime le trépas?
Songe à ton fils, conserve-lui son père. Ne doit-il pas apprendre sous tes yeux A servir Troie, à révérer les dieux ?
THEATRE DE SCHILLER
uoon yrend le luth en silence et chante en s' accompagnant. J'entends les cris d'un indolent vainqueur : Chiure Andromaque, apporte-moi ma lance.
Il jette le luth et s'enfuit.
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