‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 28 sur 637 · SCÈNE VJ · texte numérisé non relu

SCÈNE VJ

Unefor^t; il fait nuit. Au milieu de la scène un vieux château abandonné.

LA TROUPE DE BRIGANDS, couchée çà et là à terre.

LES nniGANDs chantent.

Assassiner et ravager, Piller, brûler et saccager, A cela se passe la vie Des chevaliers du grand chemin.

Si l'on doit nous pendre demain, Tenons-nous l'âme réjouie.

Libres, contens comme des rois.

Nous couchons à l'ombre d'un bois; Nous soupons en bonne fortune; Le jour nous faisons peu de bruit; Mais nous travaillons bien la nuit.

Et notre soleil c'est la lune.

Aujourd'hui c'est un bon fermier, Demain c'est un bénéficier Qui fournira notre pitance.

Jamais n'ayant ni feu, ni lieu; Du reste nous fiant à Dieu Qui bénit toujours l'innocence.

Nous nous donnons ce qu'il nous faut, Nous nous tenons l'estomac chaud Pour soutenir notre courage ; Et comme les diables d'enfer, Nos confrères en Lucifer, Notre élément c'est le tapage.

Des mères les gémissemens.

Et les cris des petits enfans ; Les sanglots des jeunes fillettes!

Eh bien ! voilà tout justement La musique du régiment ; C'est notre fifre et nos trompettes.

Quand viendra le vilain moment Où l'on me prîra poliment D'entrer dans la triste voiture, Qu'on me donne un bon coup de vin.

Je saurai narguer le destin.

Et finir gaîment l'aventure.

SCinVEIZER.

Il fait nuit, et le capitaine n'est pas encore de retour.

RAZMAW.

Et il avait promis d'être de retour près de nous à huit heures sonnées.

SCHWEIZER

S'il lui était arrivé quelque chose... Nous broierions et égorgerions tout, jusqu'aux enfans à la mamelle.

spiEGELnERG, prenant liuzmann ù part.

Un mot, Itnzmann.

SCHWARZ. fi Grimm.

Veux-tu que nous allions à la découverte?

r.niMM.

Laisse-Ic! il aura fait quelque coup à se mettre à genoux devant.

SCIIWEIZEK.

Tu n'y es pas, de par tous les diables! il ne nous a pas quittés comme un homme qui eût en tête une entreprise de brigandage. As-tu oublié ce qu'il a dit quand nous traversions la forêt? « Si quelqu'un prend seulement uneravedans un » champ, et que je le sache, il la payera de sa tète, » aussi vrai que je m'appelle Moor. » Nous n'osons pas voler.

RAZMANN, bas à Spiegelberg.

Où en veux-tu venir? parle clairement.

SPIEGELBERG.

Chut, chut. Je ne sais pas quelles idées de liberté nous avons toi et moi ; mais le fait est que nous sommes attelés à la charrue, comme des bœufs, tout en déclamant merveilleusement sur l'indépendance; cela ne me plaît pas.

SCHWEIZER, à Grimm.

Que barbouille donc cet animal?

RAZMANN, à Spiegelberg, Tu parles du capitaine?

SPIEGELBERG.

Chut, chut donc!.., il a des oreilles tout autour dé nous pour nous écouter. Le capitaine, dis-tu? qui l'a fait notre capitaine? n'a-t-il pas usurpé ce titre, qui de droit était à moi? Comment! nous jouons notre vie comme à un coup de dé ; — nous essuyons tous les caprices du hasard ; et tout cela, pour avoir le plaisir de nous dire les serfs d'un esclave? Serfs, quand nous pourrions être des princes!,.. Par Dieu, Razmann, cela ne m'a jamais plu,

SCHWEIZER, à un autre.

Ah! oui, tu es un grand héros pour faire peur à des grenouilles à coups de pierres... rien que le bruit de son nez, quand il éternue, te ferait passer par le trou d'une aiguille.

SPIEGELBERG, à Razmann.

Oui... et il y a déjà un an que j'y songe: il faut que ça change, Razmann,.. si tu es ce que j'ai toujours pensé,,, Razmann !,.. il n'est plus là. , on le croit à moitié perdu... Razmann, j'ai idée que son heure fatale a sonné. Comment! la joie ne te monte pas au visage de ce que l'heure de la liberté est sonnée? as tu assez peu de courage pour ne pas entendre à demi-mot une pensée hardie?

RAZMANN.

Ahl Satan, tu entraînes mon âme.

SPIEGELBERG.

Eh bien, cela prend-il ? viens : j'ai remarqué par où il a passé... viens: deux pistolets manquent rarement leur coup, et alors... c'est nous qui les premiers aurons étranglé le louveteau. Il veut l'entraîner.

scinvEiZER, en fureur, tirant son coutelas. Ah ! coquin, tu me rappelles les forêts de la Bohême ; n'est-ce pas toi qui as fait le plongeon

LES BRIGANDS

dès qu'on a crié : Voilà 1 ennemi! J'ai de ce nio- •.nent-Ià juré sur mon àmc... Meurs, assassin!

Il \e tue.

LES BRIGANDS, en grand émoi.

Au meurtre! au meurtre! Schweizer! Spiegelberg!... séparez-les. '■■

SCHWEI7.ER, jetant son coutelas sur le corps de ' Spiegelberg. \

Là, crève... Soyez tranquilles, camarades; ne ; prenez pas garde à cette misère : cet animal était [ devenu jaloux du capitaine, et il n'a pas seulement une cicatrice sur tout le corps; encore une fois, restez en paix. Ah ! chien ; c'est par derrière qu'il voulait expédier les gens; tuer par derrière!... La sueur a-t-elle inondé par torrens notre visage, pour que nous rampions sur cette terre comme de misérables drôles ? l'animal !... avons-nous couché sous le feu et la flamme, pour finir par crever comme des rats?

GRIMM

Mais, de par tous les diables, camarades, qu'avez-vous ensemble? le capitaine sera furieux.

SCHWEIZER

C'est mon affaire. [A Razmann.) Et toi, coquin, tu étais son second; toi... ôte-toi de mes yeux... C'est comme cela qu'a fait ce Schufterle ; aussi est-il maintenant pendu en Suisse, comme mon capitaine le lui avait prophétisé.

On entend un coup de pistolet.

scuwARz, se levant.

Ecoutez; un coup... {un second coup) un autre!' Holà! le capitaine!

GRIMM

Patience; il faut le troisième coup.

Un troisième coup.

SCHWARZ

C'est lui... c'est lui... Sauve-toi, Schweizer ; laisse-nous répondre pour toi.

Us tirent des coups de fusil.

Moor et Kosinsky arrivent.

SCHWEIZER, allant au-devant d'eux.

Sois le bien venu, mon capitaine; j'ai été un peu vif pendant ton absence... [il le conduit devant le corps de Spiegelberg) tu seras juge entre moi et celui-ci... il voulait t'assassincr par derrière.

LES BRIGANDS, avec surpriSB.

Comment! le capitaine?

MOOR, absorbé un moment en contemplant le corps de Spiegelberg, et s'écrie :

0 doigt vengeur de l'inconcevable Némésis!... N'est-ce pas celui ci qui avec une voix de sirène... Consacrez ce couteau à la mystérieuse rémunératrice... Ce n'est pas toi qui as fait cela, Schweizer

SCHWEIZER

Par Dieu! &i, c'est bien moi qui l'ai fait, et, par tous les diabie.s ! ce n'est pas ce que j'ai fait de plus mauvais en ma vie.

Il se retire mécontent.

MOOR, réfléchissant.

Je conçois... Pouvoir céleste... je comprendsles feuilles tombent de l'arbre... mon automne est arrivé... Qu'on ôte cet homme de devant mes yeux.

On emporte le corps de Spiegelberg

GRIMM

Donne-nous tes ordres, capitaine. Que devonsnous faire?

MOOR

Bientôt... bientôt, tout sera accompli... Donnez-moi ma guitare... Je me suis perdu moi-même en venant ici... Ma guitare, vous dis-je... Il faut que je me berce dans le souvenir de ma force... Laissez-moi.

LES BRIGANDS

Il est minuit, capitaine.

Ce n'étaient que des larmes répandues à une représentation de théâtre... Je veux chanter les souvenirs de Rome ; cela réveillera mon génie assoupi... Ma guitare... Il est minuit, dites-vous?

SCHWARZ

Bientôt passé. Le sommeil pèse sur nous comme du plomb. Depuis trois jours, personne n'a fermé l'œil.

MOOR

Le baume du sommeil descend donc aussi sur les yeux du scélérat? Pourquoi fuit il de mes yeux? je n'ai pourtant jamais été un lâche, ni un misérable coquin... Allez dormir... demain au jour nous irons plus loin.

LES BRIGANDS

Bonne nuit, capitaine.

Ils se couchent par terre et s'endorment. Profond silence MOOR prend sa guitare et chante.

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