SCÈNE IV
LElCESTER , seul; puis MORTIMER
LElCESTER.
Je suis découvert, on m'a pénétré! Comment ce malheureux a-t-il découvert ma trace? Malheur à moi s'il a des preuves ! Si la reine apprend qu'il existait des intelligences entre Marie et moi. Dieu! combien je lui paraîtrais coupable, combien sembleraient artificieux et perfides mes conseils et mes efforts pour la conduire à Fotheringay ! elle se verrait cruellement jouée par moi et trahie pour une odieuse ennemie. Oh! jamais, jamais elle ne pourrait me le pardonner; tout
lui paraîtrait concerté d'avance, et la tournure amère qu'a prise l'entrevue, et le triomphe de sa rivale, et ses outrages orgueilleux... Et môme ce terrible et affreux assassinat qu'un destin sanglant et inattendu a mêlé dans tout ceci, c'est moi qui l'aurai provoqué. Je ne vois pas de salut, je n'en vois aucun. Mais qui vient ici?
MORTIMER arrive avec une vive inquiétude et regarde avec crainte autour de lui.
Comte de Leicester, est-ce vous? sommes-nous sans témoins?
LElCESTER.
Malheureux, retirez-vous I que cherchez-vous ici?
MORTIMER
On est sur nos traces, sur les vôtres aussi. Songez à vous.
LElCESTER.
Retirez-vous ! retirez-vous I
MORTIMER
On sait que le mystérieux rassemblement a eu lieu chez le comte de l'Aubespine.
LElCESTER.
Que m'importe?
MORTIMER
Que le meurtrier s'y est trouvé.
LElCESTER.
C'est votre affaire. Malheureux 1 comment osezvous me mêlera votre sanglant attentat! Tâchez vous-même de vous tirer de votre mauvaise situation.
MORTIMER
Écoutez -moi seulement.
LElCESTER , daus un vif transport.
Fuyez aux enfers ! pourquoi vous attachez-vous à mes pas comme un mauvais esprit? Je ne vous connais point ; je n'ai rien de commun avec des assassins.
MORTIMER
Vous ne voulez point ra'entendre? J'étais venu vous avertir que vos démarches sont aussi découvertes.
LElCESTER.
Ahl
Le grand trésorier est allé à Fotheringay aussitôt après cette malheureuse tentative. La chambre de la reine a été sévèrement fouillée, et l'on y a trouvé...
LElCESTER.
Quoi?
MORTIMER
Une lettre commencée de la reine à vous.
LElCESTER.
L'infortunée !
MORTIMER
Oîi elle vous demande de tenir votre parole, vous renouvelle la promesse de sa main, rappelle le don du portrait.
THÉÂTRE DE SCHILLER
LEICESTER
Mort et damnation !
UORTIMER.
Lord Burleigh a la lettre.
LEICESTER
Je suis perdu!
Il se promène çà et là avec désespoir, pendant que Mortimer lui parle.
MORTIMER
Saisissez le moment, prévenez le coup; sauvezvous, sauvez-la ; dites-vous innocent, jurez que vous l'êtes, détournez le plus grand danger. Moimême je ne puis plus rien faire; mes compagnons sont dispersés de tous côtés, notre conjuration est dissoute ; je cours en Ecosse pour y rassembler de nouveaux amis. Pour vous, maintenant, essayez ce que pourra faire votre crédit, l'assurance de votre maintien.
LEICESTER s'arrête, puis avec une inspiration soudaine.
C'est ce que je veux faire. (// va à la porte, l'ouvre et crie.) Ilolà, gardes! {A un officier qui entre avec des yens armés.) Assurez-vous de ce criminel d'état, et gardez-le bien. Le plus infâme complot vient d'être découvert ; et je vais moimême en porter la nouvelle à la reine. MOiiTiMER demeure d'abord immobile d'étonne-
ment ; bientôt il se remet et lance à Leicester
un regard du plus profond mépris.
Ah ! infâme ! Mais je le mérite : qui a pu faire que je me confiasse à ce misérable? 11 m'écrase, me foule aux pieds, et fait de ma ruine l'instrument de son salut ! Va, sauve-toi, ma bouche restera fermée : je ne veux pas l'entraîner dans ma perte. Même dans la mort, je ne veux rien avoir de commun avec toi ; garde la vie, c'est l'unique bien desméchans. [A l'officier qui ^'avance pour le saisir.) Que veux-tu, lâche esclave de la tyrannie? je le méprise; je suis libre.
Il tire un poignard.
l'officier.
Il est armé; arrachez-lui son poignard.
Les soldats l'entourent ; il se dégage de leurs mains.
Dans ce dernier moment je veux ouvrir mon cccur et parler sans contrainte! Ruine et malédiction sur vous, qui avez trahi Dieu et votre véritable reine; qui avez trahi Marie, de môme que vous aviez abandonné sa céleste patronne, qui vous êtes vendus à une reine illégitime! l'officier.
Entendez-vous ses blasphèmes? Saisissez-le.
MORTIMF.R.
Reineadorée, si je n'ai pu te délivrer, du moins je vais tedonnerun exemple de courage ! Mère de Dieu, céleste Marie, prie pour moi, et appelle-moi à toi dans les cieux !
Il se frappe de son poignard, et tombe dans les Éras des gardes.
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