‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 284 sur 637 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

AXNA KENNEDI , vêtue en grand deuil, les yeux humides de larmes, et accablée d'une douleur profonde, mais calme; elle est occupée à cacheter des papiers et des lettres. Souvent sa douleur la force à s'interrompre, et elle se met à prier. PAULET et DRURY, vêtus aussi de noir. Ils sont suivis de plusieurs domestiques qui portent des vases d'or et d'argent, des tableaux et autres objets précieux, dont ils remplissent le fond du théâtre. Paulet remet à la nourrice un écrin avec un papier, et lui fait signe que c'est la liste de ce qu'il contient. La vue de toutes ces richesses renouvelle le chagrin de la nourrice; elle retombe dans un profond désespoir. Pendant ce temps, chacun se retire en silence. MELVIL entre.

KEWKDi s'ccrie dès quelle l'aperçoit.

Mclvil... C'est vous!... Je vous revois.

MELVIL

Oui, chère Anna, nous nous revoyons.

KENNEDI.

Après une longue, longue et douloureuse séparation !

MELVIL

Quelle naalheureuse et déplorable réunion !

KENNEDI.

ODieu!.,. Vous venez...

MELVIL

. Recevoir de ma souveraine le dernier, l'éternel adieu.

KENiVEDI.

Enfin, aujourd'hui, le jour de sa mort, on lui accorde la présence long-temps interdite de tous ses serviteurs. Ah! cher Melvil, je ne vous demande pas quel a été votre sort, je ne vous raconte pas les souffrances que nous avons endurées depuis qu'on vous arracha d'auprès de nous. Hélas! il viendra un moment pour en parler... Ah! Melvil! Melvil!... nous fallait-il vivre pour voir l'aurore de ce jour !

MELVIL

Ne nous attendrissons pas l'un l'autre... Je pleurerai tant que durera ma vie ; jamais un sou-

rire ne sera sur mes lèvres, jamais je ne quitterai ces sombres vêtemens ; toujours ma douleur durera ; mais aujourd'hui je veux avoir de la fermeté. Promettez-moi de modérer aussi votre douleur, et quand tous les autres s'abandonneront sans contrainte à leur désespoir, nous, d'une contenance ferme et mâle, nous la précéderons, et dans le chemin de la mort nous lui servirons d'appui.

KENNEDI.

Melvil, vous êtes dans l'erreur, si vous pensez que pour marcher à la mort avec fermeté la reine a besoin de notre secours. Elle-même nous donnera l'exemple d'une noble assurance ; soyez sans crainte, Marie Stuart mourra en reine et en héros.

MELVIL

A-t-elle appris avec fermeté la nouvelle de sa mort? On dit qu'elle n'y était pas préparée.

Non, elle ne l'était point. Une toute autre crainte agitait ma chère maîtresse : ce n'était pas la mort qui l'épouvantait, c'étaient ses propres libérateurs. Notre délivrance nous était promise. Mortimer avait assuré que cette nuit môme il nous tirerait d'ici ; et flottant entre la crainte et l'espérance, incertaine si elle confierait son honneur et sa royale personne à cet audacieux jeune homme, la reine a ainsi attendu jusqu'au matin... A ce moment, nous avons entendu du tumulte dans le château, et le bruit de plusieurs coups de marteau a frappé notre oreille. Nous pensions que c'étaient nos libérateurs; l'espérance entrait dans notre cœur, l'amour invincible et involontaire de la vie s'emparait doucement de nous... La porte s'est alors ouverte. C'était sir Paulet... Il nous annonce que des ouvriers construisaient l'échafaud au-dessous de nos pas.

Elle se détourne, saisie d'une vive douleur.

MELVIL

Juste Dieu!... Ah! dites-moi... et comment Marie a-t-elle supporté cette terrible révolution ? KENNEDI , après un instant de silence, où, elle a tâché de reprendre quelque force.

On ne se détache pas peu à peu de la vie. C'est

THÉÂTRE DE SCHILLER

un coup subit, un instant rapide qui fait passer gnr-le-champ dp« choses terrestres aux choses èUcriietli's. et Dieu a fait ta grâce à ma chère maîf.resse qu'elle a pu en ce moment rejeter d'une âme ferme toute espérance humaine, et s'attacher au ciel avec une foi ardente; aucun symptôme de terreur, aucune pâleur, aucune plainte, n'a abaissé notre reine... Quand ensuite elle a appris l'infAme trahison de lord T.eicester, et le sort déjilorable de ce courageux jeune homme qui s'est sacrifié pour elle; quand elle a vu la profonde douleur de ce vieux chevalier à qui elle coûte le dernier espoir de sa famill(^ alors ses larmes ont coulé. Ce n'était pas son propre sort, mais la douleur d'autrui qui les lui arrachait.

MELVIL

Où est-elle maintenant? Pouvez-vous me conduire vers elle?

KEWEDI.

Elle a passé le reste de la nuit en prières. Elle a dit adieu par des lettres à ses plus chers amis. Elle a écrit son testament de sa propre main. Maintenant elle prend un instant de repos, et ranime ses forces par un dernier sommeil.

MELVIL

Qui est auprès d'elle?

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