‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 289 sur 637 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

Les Précédens, MARIE. Elle est vêtue de blanc et parée; un agnus Dei est suspendu à son cou par un collier ; un rosaire est attaché à sa ceinture ; elle tient un crucifix dans sa main; un diadème orne ses cheveux, et son grand voile noir est rejeté derrière elle. Quand elle entre, tous se rangent des deux côtés de la scène, en montrant la plus vive douleur ; Melvil, avec une émotion involontaire, tombe à genoux devant elle.

MARIE, avec une dignité tranquille, jette les yeux autour d'elle.

Pourquoi gémissez-vous? pourquoi ces pleurs? Ne devez-vous pas plutôt vous réjouir avec moi de ce que le terme de mes souffrances approche, de ce que mes liens sont brisés, de ce que ma prison est ouverte, de ce que mon âme affranchie va s'envoler sur les ailes des anges vers l'éternelle liberté? Quand j'étais en la puissance d'une or-

gueilleuse ennemie, quand j'endurais des outrages indignes de la majesté royale, ah I c'était alors qu'il fallait pleurer sur moi! La mort bienfaisante et salutaire vienj à moi comme un sévère ami, et sous l'abri de ses sombres ailes je n'ai plus d'affronts à redouter; l'homme est ennobli et relevé du plus profond abattement, dès qu'il touche à son dernier moment. Je sens un noble orgueil rentrer dans mon âme ranimée, et la couronne se replace sur mon front. ( Elle avance da quelques pas. ) Quoi! Melvil ici? Levez-vous, chevalier; levez-vous : c'est au triomphe de votre reine , non à sa mort, que vous assistez. C'est pour moi un bonheur, et je ne l'avais pas espéré, que la mémoire de mes derniers momens ne soit pas entièrement livrée aux mains de mes ennemis , et d'avoir pour témoin de l'heure de ma mort un ami qui professe la même croyance. Dites-moi, chevalier, depuis qu'on vous arracha d'auprès de moi, que vous est-il arrivé sur cette terre inhospitalière et ennemie? Cette inquiétude sur votre sort a souvent troublé mon cœnr.

MELVIL

Je n'ai senti dautre malheur que mon affliction sur vous, et l'impuissance de vous servir.

MARIE

Comment se porte Didier, mon vieux serviteur? Peut-être dort-il depuis long-temps de l'éternel sommeil, car il était avancé en âge.

MELVIL

Dieu ne lui a pas fait cette grâce; il vit pour voir succomber votre jeunesse.

MARIE

Ah ! que ne puis-je, avant ma mort, avoir le bonheur de presser dans mes bras quelqu'un de ceux auxquels je tiens par les liens chéris du sang! Mais il me faut mourir au milieu d'une terre étrangère, et je verrai seulement couler vos larmes. Melvil, je confie à votre cœur fidèle mes derniers vœux pour les miens. Je bénis le roi très -chrétien mon beau-frère, et toute la maison royale de France ; je bénis mon oncle le cardinal, et Henri de Guise, mon noble cousin ; je bénis *iussi notre saint-père, le vicaire de Jésus-Christ, qui m'a donné sa bénédiction, et le roi catholique, qui s'est généreusement offert à être mon libérateur et mon vengeur. Ils sont tous nommés dans mon testament : ils recevront des dons de mon amour; et tout modiques que soient ces présens, ils ne les estimeront pas moins. ( Se retournant vers ses serviteurs. ) Je vous ai recommandés à mon frère le roi de France; il prendra soin de votre sort, et vous rendra une nouvelle patrie. Si ma dernière volonté vous est sacrée, ne demeurez point en Angleterre; que le Breton ne repaisse pas son cœur orgueilleux du spectacle de votre malheur, qu'il ne voie pas dans la poussière ceux qui ont été » mon service. Promettez-moi, sur cette image de Jésus crucifié, que vous quitterez cette déplorable contrée dès que je ne serai plus.

HA

THÉÂTRE DE SCHILLER

MELVII., touchant le crucifix.

Nous vous le jurons pnr ce saint nom.

MARIE

Tout ce qui me reste encore à moi, misérable et dépouillée, ce dont je puis encore librement disposer, je l'ai partagé entre vous, et l'on respectera, j'espère, mes dernières volontés. Ce que je porte en marchant à la mort vous appartient aussi ; accordez-moi de m'orner encore une fois des parures de la terre, quand je vais entrer au ciel. ( A ses femmes. ) Ma chère Alix, Gertrude, Rosamonde, je vous ai destiné mes perles et mes vètemens : votre jeunesse se plaît encore à la parure. Toi, Marguerite, tu as de plus grands droits à ma générosité, car c'est toi que je laisse la plus malheureuse; mon testament fera voir que je ne veux pas venger sur toi le crime d'un époux. Pour toi, mon Anna , tu attaches peu de prix à 1 or, à l'éclat des pierreries, et mon souvenir fait ton plus précieux trésor; prends ce mouchoir, je l'ai de mes propres mains brodé pour toi pendant les heures de ma douleur; il a été trempé de mes larmes : tu me banderas les yeux avec ce mouchoir, quand le moment sera venu; ce dernier service, je veux le recevoir de mon Anna.

KENNEDI.

Ahl Melvil, je ne puis en tant supporter!

MARIE

Venez tous, venez, et recevez mon dernier adieu. ( Elle leur tend la main, et chacun à son tour se jette à ses pieds et lui baise la main en sanglotant.) Adieu, Marguerite; Alix, adieu. Je vous remercie de vos fidèles soins, Buigoyn, Ta bouche est brûlante, Gertrude; j'ai été bien haïe, mais aussi bien aimée. Puisse un noble époux rendre heureuse ma Gertrude, car son cœur passionné a besoin d'amour. Berthe, tu as pris la meilleure part, tu seras la chaste épouse du ciel ; hâle-toi d'accomplir ton vœu; les biens de ce monde sont trompeurs, ta reine peut te l'apprendre. C'est assez; adieu, adieu, éternel adieu. Elle s'éloigne d'eui. Tous se retirent, hormis Melvil.

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