‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 290 sur 637 · SCÈNE VIL MARIK, MELVIL · texte numérisé non relu

SCÈNE VIL MARIK, MELVIL

MARIE

Maintenant j'ai réglé tous mes intérêts terrestres, et j'espère sortir de ce monde quitte envers les hommes. 11 ne me reste plus qu'une chose, Melvil, qui empêche mon âme oppressée de s'élever avec joie et liberté.

MELVIL

Dites-Ia-rooi, soulagez votre cœur, confiez vos ■oucis à un tidèlc ami.

MARIE

Me voici sur le bord de l'éternité; bientôt je vais comparaître devant le souverain juge, et je n'ai pu encore me réconcilier avec le saint des MinU. On me refuse un prêtre de mon église; je rejellc la céleste nourriture du divin sacrement

offerte par les mains d'un faux prêtre. Je yeux mourir dans la croyance de mon église, car elle est la seule qui puisse conduire au bonheur éternel.

MELVIL

Calmez votre cœur ; le désir pieux et ardent est compté au ciel comme s'il était accompli. La puissance des tyrans ne peut- enchaîner que les mains, mais la dévotion du cœur s'élève toujours librementvers Dieu ; la lettre tue, et la foi vivifie.

MARIE

Hélas! Melvil, le cœur ne se suffit pas à luimême ; la foi a besoin d'un gage terrestre afin de s'approprier les choses célestes et sublimes. C'est ainsi que Dieu s'est fait homme et a mystérieusement renfermé les attributs célestes et invisibles sous une forme visible. C'est l'Eglise, l'Eglise sainte et sublime, qui forme l'échelle entre nous et le ciel; elle se nomme universelle, catholique , parce que la croyance de tous fortifie la croyance de chacun. Lorsque des milliers de fidèles sont assemblés pour la prière et l'adoration, alors la flamme s'élève du brasier, et l'àme, sur des ailes de feu , s'élance vers le ciel. Ah ! heureux ceux qui, réunis dans la maison du Seigneur, peuvent prier dans une douce communauté! l'autel est préparé, les flambeaux allumés, la cloche se fait entendre, l'encens est répandu, le prélat est revêtu dp ses habillcmens pontificaux; il prend le calice, il le bénit, il annonce le miracle sublime du changement de substance, et le peuple, plein de foi et de persuasion, se prosterne devant un Dieu présent. Hélas! je suis seule, renfermée, la bénédiction du ciel ne pénètre pas dans ma prison.

MELVIL

Elle pénètre jusqu'à vous, elle s'approche de vous; confiez-vous au Tout-Puissant. La verge desséchée peut pousser des rameaux entre les mains de celui qui a la foi, et celui qui fit jaillir la source du rocher peut élever ici un autel , peut tout-à-coup, pour vous, changer le breuvage terrestre de ce calice en un céleste breuvage. H prend la coupe qui est sur la table.

MARIE

Melvil, vous ai-je compris? Oui, je vous entends, ici il n'est point de prêtre, point d'église, point de sainte table. Cependant le Sauveur n'at-il pas dit : « Quand deux personnes seront assemblées en mon nom.je serai au milieu d'elles?» Qu'est-ce qui lait du prêtre l'organe du Seigneur? c'est un cœur pur , une vertu sans tache. Ainsi, soyez pour moi, encore que vous ne soyez pas consacré, soyez comme un prêtre, le messager de Dieu pour m'apporter la paix; je veux vous faire ma dernière confession et recevoir de votre bouche l'assurance du salut.

MELVIL

Puisque votre cœur est animé d'une telle fer- ' veur, sachez, reine, que Dieu peut opérer un miracle pour votre consolation. Il n'est point ici de

MARIE STUART

pnMre, dites-vous, point d'église, point d'hostie!

Aoiis vous trompez; ici est un prêtre, ici est le

. ips de Jésus-Christ. {Â ces mots il découvre sa ' et lui montre une hostie dans un vase d'or.) suis un prêtre, j'entendrai votre dernière con- -ion, je vous annoncerai la paix sur le chemin la mort. Ma tête a reçu les saintes onctions,

et je vous apporte cette hostie que le saint-père a

' iisacrée pour vous.

MARIE

Ainsi, sur le seuil même de la mort, un bonlicur céleste m'était réservé. Telle une créature immortelle descend d'un nuage d'or: tel l'ange l'tlivra jadis l'apôtre des chaînes et de la prison ; s qu'aucun verrou, sans que le glaive des gar- •is pût l'arrêter, il s'avança sans obstacle à travers les portes épaisses, et parut radieux au milieu du cachot; tel un messager du ciel arrive ici inattendu , tandis que tous les terrestres libérateurs m'avaient abusée. Vous, autrefois mon snvitcur, vous êtes maintenant le serviteur du I itu tout-puissant et son saint organe; autrefois NOUS courbiez le genou devant moi, aujourd'hui je me prosterne à vos pieds dans la poussière.

Elle se met à genoux.

MELViL fait sur elle le signe de la croix. Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Marie, reine, avez vous interrogé votre cœur, jurez-vous et promettez-vous de confesser la vérité au Dieu de vérité?

MARIE

Mon cœur est ouvert devant lui et devant vous.

MELVIL

Parlez : quels péchés vous reproche votre conscience, depuis la dernière fois que vous vous êtes réconciliée avec Dieu?

Mon cœur fut rempli de haine et d'envie, et des pensers de vengeance s'agitèrent dans mon sein... Moi, pécheresse, j'espérais le pardon de Dieu, et je ne pouvais pardonner à mon ennemie.

MELVIL

Vous repentez-vous de votre faute, et sentezvous la ferme résolution de quitter ce monde sans ressentiment?

MARIE

Que Dieu me retire son pardon , si je n'y suis sincèrement résolue.

MELVIL

De quel autre péché vous accuse votre cœur?

MARIE

Hélas ! ce n'est pas par la haine seule que j'ai ofTensé la divine bonté de Dieu. J'ai péché plus encore par unamoijr coupable; la vanité de mon cœur fut séduite par un homme qui m'a infidèlement abandonnée et trahie.

MELVIL

Vous repentez-vous de votre erreur? et votre cœur a-t-il quitté la vaine idole pour retourner vers Dieu ?

MARIE

Ce fut un dur combat que j'ctis à livrer; mais enfin le dernier lien terrestre est rompu.

MELVIL

Quelle autre faute encore vous reproche votre conscience?

MARIE

Hélas! une sanglante faute, confessée depuis long-temps, revient me frapper d'une nouvelle terreur, au moment de ce dernier examen, (t semble se placer comme un ange sinistre entre les portes du ciel et moi ; j'ai laissé frapper le roi mon époux, j'ai accordé mon cœur et ma main à son meurtrier. J'ai expié ce crime par les plus rigoureuses punitions de l'Église, cependant le serpent qui dévore mon cœur n'a pu s'apaiser.

MELVIL

Et votre cœur fie vous accuse d'aucune autre faute, que vous n'ayez ni confessée, ni expiée?

MARIE

Maintenant vous savez tout; j'ai soulagé mon cœur.

MELVIL

Vous allez paraître devant celui qui sait tout, songez-y, songez aux peines dont la sainte Église menace une confession imparfaite. C'est une faute qui mérite la mort éternelle, car c'est pécher contre le Saint-Esprit.

MARIE

Si je vous ai rien tu de ce que je savais, puisse l'éternelle bonté ne pas m'accorder la victoire dans ce dernier combat.

MELVIL

Eh quoi ! cachez-vous à votre Dieu le crime pour lequel les hommes vous punissent? Vous ne me dites rien de votre sanglante participation aux complots de Parry et de Babington? Vous perdez pour cette action la vie terrestre : voulez-vous qu'elle vous coûte encore la vie éternelle ?

MARIE

Je suis prête à entrer dans l'éternité.. Encore une minute, et je paraîtrai devant le trône de mon juge; cependant je le répète, je n'ai rien omis dans ma confession.

MELVIL

Songez-y bien! le cœur a ses détours. Peutêtre par un double sens adroit avez-vous évité de prononcer les paroles qui vous auraient rendue coupable. Mais la volonté suffit pour qu'on soit criminel... Sachez qu'aucun subterfuge ne peut échapper au regard de feu qui lit au fond de notre âme.

MARIE

J'ai imploré tous les princes pour qu'ils m'asfranchissent d'indignes liens. Mais jamais, ni d'effet, ni de pensée, je n'ai attenté à la vie de mon ennemie.

MELVIL

Ainsi le témoignage de vos secrétaires est faux?

MARIE

Je vous ai dit la vérité... Que Dieu juge leur témoignage.

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THEATRE DE SCHILLER

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