‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 323 sur 637 · PREMIER DRAGON · texte numérisé non relu

PREMIER DRAGON

C'est Friedland qui nous a rassemblés, nous suivrons sa fortune.

LE SERGENT-MAJOR

Laissez-moi vous expliquer; écoulez-moi. Tout ça ne se passera pas en parole, et je vois plus loin que les autres. Il y a quelque mauvais piège caché là-dessous.

PREMIER CHASSEUR

Silence! écoutez le livre de l'ordonnance.

LE SERGENT-MAJOR

Tiens, Justine, donne-moi un verre d'eau-de-vie pour me refaire l'estomac, et puis après je vous dirai mon sentiment là-dessus.

LA CANTIMÈRE, lut versant à boire.

En vérité, vous me faites trembler. Cependant il n'y a rien de malheureux dans tout cela.

LE SERGENT-MAJOR

Voyez-vous, messieurs, chacun ne songe qu'a ce qui est au bout de son nez ; c'est le mieux du monde. Mais, comme dit le général, il faut saisit . l'ensemble des choses. Nous autres, nous sommei de l'armée de Friedland, n'est-il pas vrai? Nou! prenons nos quartiers chez le bourgeois; il est notre serviteur, il nous fait la soupe. Le paysan traîne nos chariots de bagage avec ses chevaux et ses bœufs : il a beau se plaindre, il faut que ce soit comme ça. Qu'un caporal avec sept hommes se fasse seulement voir de loin à un village, il y est maître et seigneur; il y commande, il y gouverne selon son bon plaisir. Ehl parbleu, croyezvous que ces gens-là nous aiment? ils aimeruienl mieux voir la face du diable que nos casaques

jaunes. Kt pourquoi ne nous jettent-ils pas hors de chez eux? Corbleu! ils sont plus nombreux que nous ; et si nous portons l'épée, ils portent des bâtons! Pourquoi pouvons-nous nous moquer d'eux? c'est que nous composons une armée redoutable.

PREMIER CHASSEOR.

Ouï, oui, c'est l'union qui fait la force ; et Friedland le savait bien, quand, ily a huit ou neuf ans, il assembla une grande armée pour l'empereur. Ils ne voulaient d'abord entendre parler que de douze mille hommes. Je ne pourrai pas les nourrir, dit-il, mais j'en veux enrôler soixante mille, et je vous réponds qu'alors ils ne mourront pas de faim ; c'est comme ça que nous sommes devenus soldats de Wallenstein.

LE SERGENT-MAJOR

Par exemple, quelqu'un qui sur les cinq doigts de la main droite me couperait le plus petit, pensez-vous qu'il m'aurait seulement ôté un doigt? Non, de par tous les diables, je serais prive de toute ma main, ce ne serait plus qu'un moignon qui ne serait bon à rien ! Eh bien ! ces huit mille chevaux qu'on veut envoyer en Flandre, c'est le petit doigt de l'armée ! Qu'on nous les ôte, vous consolerez-vous en disant: Ce n'est que le cinquième de l'armée? Adieu le tout ; l'ensemble de la machine tombe : la crainte, le respect, la terreur, tout s'en va. Le paysan commencera à relever la tête ; la chancellerie de Vienne recommencera à régler nos cantonnemens, à taxer nos repas, et tout leur ancien train, et il ne se passera peut-être pas long-temps avant qu'ils nous ôtent notre général. Ils ne le voient déjà pas de trop bon œil à la cour. Alors tout se détraquera absolument. Qui aura soin de nous faire avoir notre argent? qui s'occupera qu'on nous tienne les engagemens pris avec nous? qui aura la force, le génie, la main assez ferme et l'esprit assez habile pour gouverner et maintenir cette armée composée de toutes pièces? Par exemple, toi, dragon, réponds-moi : de quel pays es tu ?

PREMIER DRAGOX.

Je suis venu de loin ici ; je suis d'Irlande. LE SERCEJCT-MAJOR , aux deux Cuirassiers. Vous, vous êtes Wallon, je le sais ; et vous Italien, ça se connaît à votre accent.

PREMIER CUIRASSIER

Qui je suis? Ma foi, je n'ai jamais pu le savoir, je suis un enfant volé, quand j'étais tout jeune.

I,E SERGENT-MAJOR

Et toi, lu n'es pas non plus du voisinage?

PREMIER AROUEBUSIER.

Je suis de Bachau, sur le lac Feder.

LE SERGENT-UAJOR.

Et toi, camarade ?

SBCONO ARQUEBUSIER.

Je vient de la Suisse.

LEStHCtNT-MAjoR, ou'tecond Chasieur.

El de quel pays cslu, toi, chasgcur?

SECOND CHASSEUR

Moi, j'ai mes parcns à Wismar.

THÉÂTRE DE SGHILLEft

LE SERGENT-MAJOR, montrant le Trompette.

Kt toi et moi nous sommes d'Égra. Qui croirait pourtant que nous avons tous été poussés et ballottés du Nord au Midi? Est-ce que nous ne semblons pas tous faits du même bois? est-ce que nous ne sommes pas serrés l'un contre l'autre devant l'ennemi? est-ce que nous ne sommes pas tous unis et fondus ensemble? Tout s'engrène et s'ajuste à la parole et au commandement, ni plus ni moins que les dents d'une roue de moulin; et qui nous a tous façonnés de façon qu'on ne voit plus de différence entre nous? Quel autre que Wallenstein?

PREMIER CHASSEUR

De mes jours ça ne m'était tombé dans l'esprit, et j'allais mon chemin sans prendre garde à la manière dont nous sommes arrangés.

PREMIER CUIRASSIER

Je suis là-dessus du même sentiment que le camarade. On voudrait ronger le militaire jusqu'aux os; on voudrait tenir la main haute aux soldats; ces gens-là voudraient qu'il n'y en eût que pour eux à commander. C'est un complot, une conjuration.

LA CANTINIÈRE

Une conjuration ! ah ! mon Dieu! est-ce que ces messieurs ne pourraient plus me payer après?

LE SERGENT-MAJOR

Sans doute, ce serait la banqueroute totale. Beaucoup des commaiidans et des généraux soldent leur régiment de leur propre bourse; ils veulent par là se faire remarquer, et ils veulent faire au-delà de leurs moyens, parce qu'ils pensent que ça leur attirera de grandes bénédictions. Si le chef, si le duc vient à tomber, ils en seront pour leur argent.

LA CANTINIÈRE

Ak! mon Sauveur, ce serait une malédiction; j'ai plus de la moitié de l'armée sur mon livre de compte. Le comte Isolani, ce mauvais payeur, y est encore pour deux cents écus à lui tout seul.

PREMIER CUIRASSIER

Qu'est-ce qu'il ya à faire à cela, camarades? Tant que nous serons unis, ils ne pourront nous faire de mal. Continuons à ne faire qu'un, et laissons-les faire tous leurs règlemcns et toutes leurs ordonnances; restons ferme plantés en Bohême; ne cédons pas, il ne faut pas marcher; maintenant le soldat combat pour son honneur.

SECOND CHASSEUR

Ne nous laissons pas mener à travers le pays. Qu'ils viennent seulement, et ils verront.

PREMIER ARQUEBUSIER

Cher camarade, réfléchissez donc à ça. C'est la , volonté et l'ordre de l'empereur !

LE TROMPETTE

Nous nous soucions bien de l'empereur.

PREMIER ARQUEBUSIER

Dieu me garde d'entendre un pareil propos I

LE TROMPETTE

Ca est pourtant comme je l'ai diL

LE CAMP DE WALLENSTEIN

PREMIER CHASSEUR

Certainement, certainement. J'ai toujours en- Bndu dire que c'était à Friedland seul à comlander ici.

LE SERGENT-MAJOR

Oui, ça est vrai. C'est là son droit et ses conitions. 11 a pouvoir absolu, comme vous devez le avoir, de conduire la guerre ou de conclure la laix. 11 peut confisquer argent et domaines, parlonner ou faire exécuter; il nomme les officiers t les colonels; en un mot, il a tous les privilèges ouverains : il les tient de la propre main de 'empereur.

PREMIER ARQUEBUSIER

Le duc est sûrement puissant et bien habile; nais, au bout du compte, il n'est, comme nous, u'un sujet de l'empereur.

LE SERGENT-MAJOR

Comme nous tous? oh! que non; vous n'y enendez rien : il est prince libre et immédiat de Empire, tout comme le Bavarois. Est-ce que je

ai pas vu moi-même, quand j'étais de garde à randeis, comment l'empereur lui permettait de e couvrir devant lui, comme prince?

PREMIER ARQUEBUSIER

Oui, à cause du pays de Mecklembourg que empereur lui a. donné en gage.

PREMIER CHASSEUR, au Sergcnt-major.

Comment! en présence de l'empereur? Voilà ui est particulier et surprenant.

IK SERGENT-xMAJOR, fouillant (latis sa poche.

Si vous ne voulez pas m'en croire sur ma pa- »le, je vais vous faire toucher la chose au doigt ,à fœil. {Il montre une pièce de monnaie.) u'est-ce que cette figure et cette inscription?

LA CAXTLMÈRE.

Montrez. Hé oui! c'est un wallenstein.

LE SERGE.NT-MAJOR

Eh bien, cola étant, que vous faut- il de plus ? est-il pas aussi bien prince que qui que ce it? Ne bat-il pas monnaie comme Ferdinand? a-t-ilpas des sujets et un état? Ne s'appelle- 1 pas altesse? Il peut donc bien avoir des solts!

PREMIER ARQUEBUSIER

[Je ne vous dispute pas ça. Mais, enfin, nous mes au service de l'empereur! Qui nous paye? st l'empereur.

LE TROMPETTE

\h ! pour ça, je vous le nieen face. Qui ne nous 'tas? C'est l'empereur. Ne nous promet-on lire solde depuis dix-huit mois, et toujours ement?

PREMIER ARQUEBUSIER

'liez, cet argent-là est en bonnes mains.

PREMIER CUIRASSIER

.^.llons donc! la paix, camarades. Voulez-vous 5 finir par vous battre? Est-ce qu'il y a à se puter pour savoir si l'empereur est notre mal- ? C'est justement pour ça que nous voulons on nous honore comme ses braves cavaliers, et 'on ne nous traite pas comme un troupeau. Nous

ne voulons pas nous laisser conduire et promener par une prêtraillede moine. Dites-le vous-mêmes: ça ne tourne-t-il pas au profit du maître, quand il a des soldats qui savent se tenir? Qu'est-ce qui fait de lui un grand potentat? c'est son armée. Pourquoi tient-il le haut bout dans la chrétienté? à cause de ses soldats. Ceux qui reçoivent ses grâces et qui dînent avec lui dans ses salons dorés, c'est-il ceux-là qui ont la charge? A nous autres, sa gloire et son éclat ne nous valent que de la misère et des coups; mais aussi nous sommes des gens qui tenons à l'honneur!

SECOND CHASSEUR

Tous les grands tyrans et empereurs savaient bien ça, et l'ont sagement pratiqué; ils auraient eu beau fouler aux pieds et écorcher le reste de la terre, leurs soldats les auraient portés aux, nues.

PREMIER CUIRASSIER

Un soldat doit savoir se sentir; et celui qui ne sait pas se conduire noblement et fièrement, aurait mieux fait de ne pas embrasser le métier. Si je risque légèrement ma vie, c'est qu'apparemmept il y a quelque chose que j'aime mieux : ou bien donc, il faudrait se laisser égorger comme un Croate ; je me mépriserais.

SECOND CHASSEUR

Oui, l'honneur va avant la vie.

PREMIER CUIRASSIER

L'épée ne se manie pas comme la bêche ou la charrue; il n'y a qu'un fou qui puisse en vouloir faire un instrument de labour. Aucun épi ne croît, aucune moisson ne mûrit pour nous. Le soldat ne doit point avoir de patrie ; il doit errer à l'aventure sur la surface de la terre, et ne jamais se réchauffer à son propre foyer. Il faut qu'il ne voie que de loin, et sans s'arrêter, la pompe des villes, la joie des villages, les vertes prairies, la vendange et la moisson. Dites-moi, si le soldat ne s'honorait pas lui-même, que posséderait-il? que vaudrait-il? Il faut bien qu'il tienne à quelque chose; sans quoi, il ne serait qu'un assassin, un brûleur de maisons.

PREMIER ARQUEBUSIER

Ah! Dieu lésait, c'est une misérable vie.

PREMIER CUIRASSIER

Je ne la changerais pour aucune autre, voyezvous. J'ai bien couru le monde, j'ai essayé de tout. J'ai servi la monarchie espagnole, la république de Venise et le roi de Naples; mais la fortune ne m'f fut jamais favorable. J'ai vu le marchand et le noble, le manœuvre et le moine; et parmi tous ces habits, il n'en est aucun qui m'ait plu autant que ma cuirasse de fer.

PREMIER ARQUEBUSIER

Ah ! je n'en puis pas dire autant.

PREMIER CUIRASSIER

Celui qui veut faire son cliemin dans le monde, il faut qu'il se donne du mouvement et de la peine. S'il veut parvenir aux grands honneurs et aux dignités, il faut qu'il se soumette à porter un joug doré. S'il veut jouir de la bénédiction paler-

THÉÂTRE DE SCHILLER

nelle et vivre au milieu de ses enfaiis et de ses neveux, alors qu'il exerce en paix un honnête métier. Moi, je n'ai aucun goût à cette vie-là. Je veux vivre et mourir indépendant; je ne veux ni hériter de personne, ni rien dérober à qui que ce soit, et du haut de mon cheval regarder en pitié toute cette race.

PREMIER CHASSECR.

Bravo! voilà justement comme je suis.

PREMIER ARQUEBUSIER

Vraiment oui, c'est assez agréable de marcher tomme cela sur le corps de tout le monde.

PREMIER CUIRASSIER

Camarade, les temps sont durs, et ce n'est plus la balance de la justice qui règlel'épée. Personne ne peut me blâmer de m'être mis du parti de l'épée. Je veux bien faire la guerre avec humanité, mais je ne veux pas laisser prendre ma peau pour un tambour.

PREMIER ARQUEBUSIER

A qui la faute, si nous autres soldats nous vexons et maltraitons le bourgeois? La cruelle guerre, la misère et tous les fléaux durent déjà depuis seize ans.

PREMIER CUIRASSIER

Camarade, le bon Dieu qui est là-haut ne favorise pas tout le monde à la fois. Les uns demandent du soleil, qui fait tort aux autres. Celuilà veut de la sécheresse, celui-ci veut de la pluie; quand tu parles de misères et de fléaux, moi je trouve que ce sont les plus beaux jours de ma vie. II en coûte au bourgeois et au paysan, et j'ai ma foi pitié d'eux, mais je ne puis rien changer à ça, voyez-vous. Tout ceci ressemble justement à une charge de cavalerie. Les chevaux sont lancés à bride abattue, tombe qui voudra au milieu de la course; fût-ce mon frère ou mon enfant chéri, quand ses cris me fendraient le cœur, il faut que je lui passe sur le corps ; je ne peux pas descendre pour le porter doucement à côté.

PREMIER CHASSEUR

Eh J certainement, est-ce qu'on se soucie de quelqu'un ?

PREMIER CUIRASSIER

Eh! puisque les choses sont arrangées do façon que l'occasion rit maintenant aux soldats, saisis- >uns-Ia à deux mains. On ne sera pas long temps avant de vouloir nous l'enlever. La paix arrivera un beau matin, et mettra fin à tout ceci. Cetera au soldat à débrider, au paysan à atteler; et les choses reprendront leur vieux train avant seulement qu'on ait eu le temps d'y penser. IVous sommes à présent rassemblés ici, et nous tenons encore le bon bout; ne nous laissons pas disperser, parce qu'alors on nous tiendrait la dragée haute.

PREMIER CHASSEUR

Non, il faut que cela ne soit jamais. Allons, Icnons-nous fermes et unis.

SECO.M) CHASSEUR

Oui, il nous faut prendre un parti; écoutei donc.

PREMIER ARQUEBUSIER, tirant Une bourse de c\ et parlant à la Cantinière.

Ma commère, qu'est-ce que je dois?

LA CANTIMIiKE'.

Ah ! ce n'est pas la peine d'en parler.

Ils comptent.

LE TROMPETTE

Vous faites bien de vous en aller, car vous i tes pas faits pour notre société.

Les arquebusiers s'en vont.

PREMIER CUIRASSIER

C'est ma foi dommage, car du reste ce sont braves gens.

PREMIER CHASSEUR

Ça a une façon de penser comme un gar boulanger.

SECOND CHASSEUR

A présent que nous voilà entre nous, voy comment nous empêcherons ce complot.

LE TROMPETTE

Comment ? nous refuserons de marcher.

PREMIER CUIRASSIER

Kien contre la discipline, camarades ; que c cun retourne à son corps, qu'il raconte ça à camarades, raisonnablement, de façon qu'ils Ci prennent et voient bien la chose. 11 ne faut i| risquer de plus que ça. Moi, je vous réponds Wallons; tous pensent comme moi.

LE SERGENT-MAJOR

Les régimens de ïcrzky, à pied et à che sont tous bien résolus.

SECOND CUIRASSIER, ttu premier.

Le Lombard ne se séparera pas du Wallon.

PREMIER CHASSEUR

La liberté est l'élément d'un chasseur.

SECOND CHASSEUR

Pour avoir la liberté, faut avoir la force veux vivre et mourir jmur Wallenstein.

Page 1