‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 36 sur 637 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

Le lieu de la scène est le même que dans la deuxième scène de l'acte précédent.

LE VIEUX MOOR, assis sur une pierre; LE BRI- GAND IMOOR, en face de lui; des Voleurs çà et là dans la forêt.

MOOR

Il ne vient pas!

Il frappe de son poignard sur une pierre, et il en jaillit des étincelles.

Que mon pardon lui serve de châtiment!... qu'une affection plus grande soit ma seule vengeance !

MOOR

Non, par la fureur de mon âme, cela ne sera pas. Je ne le veux pas ; il faut qu'il descende dans l'éternité chargé de ce grand crime. Pour quel autre motif le ferai-je périr?

LE VIEUX MOOR, fondant en larmes.

0 mon fils!

MOOR

Comment! tu pleures sur lui... et cette tour?

LE VIEUX MOOR

Miséricorde ! 6 miséricorde ! ( Joignant les mains. ) C'est maintenant, c'est donc maintenant que mon fils est jugé!

MOOR, avec effroi.

Lequel ?

LE VIEUX MOOR

Que signifie celte question?

MOOR

Rien, rien.

LE VIEUX MOOR

Voudrais-tu te railler de mon désespoir?

MOOR

Ah! la conscience nous trahit! — Ne prenez pas garde à mes paroles.

LE VIEUX MOOR

Oui, j'ai persécuté un fils, et un fils me pers cule. C'est le doigt de Dieu... 0 mon Charles, mon Charles! si du séjour de la paix lu viens planer au-dessus de moi, pardonne-moi, oh ! pardonne-moi !

MOOR, involontairement.

Il vous pardonne. [Interdit.) S'il est digne dl se nommer votre fils... il doit vous pardonner

LE VIEUX MOOR

Ah! il était trop magnanime pour moi... Mai je me jetterai à ses pieds, je lui dirai mes larmes mes nuits sans sommeil, mes rêves déchirans j'embrasserai ses genoux; je crierai... je crierai i haute voix : J'ai péché contre le ciel et contre toi

LES BRIGANDS

ne suis pas digne que tu me nommes ton

Moon, très-ému.

11 vous était cher, votre autre (ils?

LE VIEUX MOOU.

Tu le sais, ô ciel ! Pourquoi me suis-je laissé

■ -poser par les artifices d'un mauvais fils? J'étais

[ière heureux entre les pères de ce monde. Les

;nt croissaient autour de moi dans la fleur de

crance. Mais... ô moment fatal!... le mau-

is esprit se glissa dans le cœur de mon second

lils; je me confiai à ce serpent: j'ai perdu mes

li'iix enfans.

Il se cache le visage.

MOOU, s'éloignant de lui.

l?ierncllement perdus!

LE VIEUX MOOR

Ali ! je sens profondément ce qu'Amélie me (lis.iit: l'esprit de vengeance a parlé par sa bou- ' : en vain tu tendras vers ton fils une main uante, en vain lu croiras sentir la main brûe de ton Charles, jamais il ne viendra près de lit. [Le brigand Moor lui tend la main en •iirnant la tête.) Si c'était la main de mon îles!... Mais il est gisant dans l'étroite demeure; il dort déjà du sommeil de fer; il n'entend plus la voix de ma douleur. — Malheureux I mourir dans les bras d'un étranger... Plus de fils, plus de fils pour me fermer les yeux !

MOOK, dans la plus vive émotion.

Oui, maintenant, oui, il le faut. ( Aux Brigands.) Laissez-moi... — Kt cependant... puis-je lui rendre son fils? Je ne puis lui rendre son fils. Non, je ne le ferai pas.

LE VIEUX MOOR

Quoi! mon ami, que murmures-tu?

MOOR

Ton fils... oui, vieillard... (d'une voix entrecoupée) ton fils... est... éternellement perdu.

LK VIEUX MOOR

Éternellement?

MOOR, dans une terrible angoisse et regardant le ciel.

Oh! pour cette fois seulement... ne permets pas que mon âme succombe... pour cette fois seulement soutiens-moi.

LE VIEUX MOOR

Éternellement, dis-tu?

MOOR

Ne me le demande plus: éternellement, dis-je.

LE VIEUX MOOR

Étranger, étranger, pourquoi mas-tu tiré de la tour?

MOOR

Eh quoi?... si je lui dérobais sa bénédiction; si, comme un voleur, je la lui dérobais pour m'enfuir ensuite chargé de ce céleste larcin... Ijl bénédiction d'un père n'est jamais perdue, dit-on.

LR VIEUX MOOR.

Et mon François perdu aussi?

MOOR, se jetant à genoux devant lui.

J'ai brisé la porte de ton cachot... donne-moi ta bénédiction.

LE VIEUX MOOR, avec douleur.

Et tu veux exterminer le fils, toi le libérateur du père... Regarde, la miséricorde divine est infatigable, et nous autres, pauvres vermisseaux, nous nous endormirions sur notre colère ! (//pose SCS mains sur la tétc du brigand.) Qu'il te soit accordé autant de bonheur que tu auras de pitié! MOOR, se relève attendri.

Oh!... Où donc est ma fermeté? Je sens mes fibres se détendre, le poignard tombe de mes mains.

LE VIEUX MOOR

Ah! elle est douce comme la rosée qui rafraîchit la montagne de Sion, la concorde entre le» frères... Apprends à mériter un tel bonheur, jeune homme, et les anges du ciel se réjouiront dans les rayons de ta gloire. Que ta sagesse soit pareille à la sagesse des cheveux blancs ; mais ton cœur... ah ! que ton cœur soit pareil au cœur de l'enfant innocent.

MOOR

Donne-moi un avant-goût de ce bonheur: embrasse-moi, divin vieillard.

LE VIEUX MOOR, l'embrassant.

Pense que c'est le baiser d'un père, et moi je penserai que j'embrasse mon fils... Tu sais donc pleurer?

MOon.

Je pensais que c'était le baiser d'un père... Malheur à moi, s'ils l'amenaient maintenant!... [Les compagnons de Schweizer reviennent comme un triste et morne cortège ; leurs yeux sont baissés sur la terre ; ils se cachent le visage.) Ciel ! Il recule avec elTroi et cherche à se cacher ; ils vont à lui :

il détourne les yeux. Profond silence. Les brigands

sont immobiles.

GRiMM, d'une voix défaillante.

Mon capitaine !

Moor ne répond rien et s'éloigne d'eux.

SCHWARZ

Mon cher capitaine I

Moor s'éloigne encore.

GRIMM

Nous ne sommes pas coupables, mon capitaine I

MOOR , sans les regarder.

Qui êtes-YOus?

GRIMM

Tu ne nous regardes pas : nous sommes tes fidèles compagnons.

MOOR

Malheur à vous, si vous m'avez été fiui^Vs!

GRIMM

Nous t'apportons les derniers adieux de ton serviteur Schweizer... Il ne reviendra j)!t«, ton serviteur Schweizer.

MOOR, treisaillant.

Ainsi vous ne l'avez pas trouva?

THÉÂTRE DE SCHILLER

SCIIWARZ.

Nous l'avons trouvé mort.

MOOH, avec un mouvement de joie.

Grâces te soient rendues, souverain ordonnateur des choses! - Embrassez-moi, mes enfans... Que la miséricorde soit désormais le dénoûment... Maintenant ce pas aussi serait franchi... tout serait franchi.

D'autrc5 brigands, Ainclic.

TES BRir. V.M)S.

Hurra! hurra! Une capture! une superbe capture !

AMÉLIE, les cheveux épars.

Les morts, disent ils, ont ressuscité à sa voix... Mon oncle est vivant... dans cette forêt... où est-il ? Charles ? mon oncle ? ah !

Elle se précipite vers le vieillard.

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