I.E VIEUX MOOR
Amélie! ma fille! Amélie!
MOOR, tressaille et recule.
Qui amène cette figure devant mes yeux?
AMÉLIE, laissant le vieillard, s'élance vers le brigand et le serre dans ses bras avec ravissement.
Je l'ai!... Étoiles du ciel... je l'ai!
MOOR, se dégageant de ses bras, et s'adressant aux /Irigands.
Partez, vous autres ! le mauvais esprit m'a trahi.
AMÉLIE
Mon époux, mon époux, tu es dans le délire! Hélas!... dans un tel ravissement, pourquoi donc suis-je si insensible? Pourquoi tant de froideur au milieu de ce torrent de bonheur?
LE VIEUX MOOR, revenant à lui.
Ton époux? Ma fille, ma fille! ton époux?
AMÉLIE
Toujours à lui ! Toujours, toujours, toujours à moi ! Ah! puissances du ciel, allégez un tel fardeau de bonheur, je succomberai, j'en mourrai !
MOOR
Arrachez-moi de ses bras! Tuez-la ! tuez-le ! et moi, et vous, et tous ! Que tout l'univers tombe dans l'abîme!
Il veut fuir.
AMÉLIE
Comment? où vas-tu? Amour! éternité! bonheur! joie infinie! et lu fuis.
MOOR
Va-t'en, va-t'en!... la plus malheureuse dos fiancées... Hegarde, interroge, écoute... à le plus malheureux des pères! Laissez-moi m'enfuir pour jamais.
AMÉLIE
Soutenez-moi! au nom du ciel, soutenez-moi! Mes yeux s'obscurcissent. — 11 fuit!
MOOR
Il est trop tard !... c'est en vain! Mon père, ta malédiction! ne m'en demande pas davantage... je suis... j'ai... Ta malédiction... Cette malédiction que Ton t'a surprise! — Qui m'a attiré ici? {Il tire son épée, et s'avance vers les /Irigands.) Qui d'entre vous, créatures de l'abtme. m'a attiré I
ici? Ainsi donc, meurs, Amélie!... Meurs, mon père! reçois de moi la mort une troisième fois!... Ceux que tu vois, tes libérateurs, sont des brigands et des assassins! ton Charles est leur capitaine. (Le vieux Moor expire. Amélie demeura muette, immobile et pétrifiée. Toute la bande 'le brigands garde un silence terrible, Moor, se frappant la tête contre un arbre.) Les âmes de ceux que j'ai éti angles dans l'ivresse de l'amour, de ceux que j'ai exterminés dans le sommeil sacré... de ceux, ah! ah! Entendez-vous celte tour des poudres écraser les malades dans leur lit? Voyezvous la flamme s'élancer dans le berceau de l'enfant à la mamelle? C'est le flambeau nuptial, ce sont les chants de noce... Oh! il n'oublie rien, il sait bien vous retrouver! c'est pourquoi plus de jouissances de l'amour pour moi ! C'est pourquoi l'amour n'a que des tortures pour moi ! C'est la rémunération.
AMÉLIE
Cela est vrai ! Souverain du ciel ! cela est vrai !.,. Qu'avais-jc fait, mon innocent agneau? J'ai aimé cet homme !
MOOR
C'est plus qu'un homme n'en peut supporter. J'ai vu cependant mille tubes de feu faire siffler la mort sur ma tête, et je n'ai pas reculé d'une semelle; dois-je aujourd'hui apprendre à trembler comme une femme, à trembler devant une femme? Non, une femme n'ébranlera point ce mâle courage. Du sang, du sang!... c'estune impression de femme... il faut que je m'abreuve de sang, et cela passera.
Il veut fuir.
AMÉLIE
Meurtrier, démon! Je ne puis te quitter, ange que lu es.
MOOR la repousse.
Laisse-moi, perfide serpent ! veux-tu donc te railler d'un furieux? mais je brave la tyrannie du sort... Comment, tu pleures? Oh! astres pleins de malices! elle fait semblant de pleurer, de pleurer sur mon âme. [Amélie le serre dans ses bras.) Qu'est-ce donc? elle ne me repousse point, elle ne me méprise pas... Amélie, as tu oublié?... Sais-tu donc qui tu tiens dans tes bras, Amélie?
AMÉLIE
Mon unique, mon indispensable ami!
MOOR, 5e laissant aller à l'extase de la joie.
Elle me pardonne, elle m'aime... je suis pur comme la lumière du ciel, elle m'aime! lîeçois les larmes de ma reconnaissance, miséricorde céleste! [lltombeà genouxenpleurant.) La paix est rentrée en mon âme, la soufTrance s'apaise, l'enfer se retire! Vois, vois, les enfans de la lumière embrassant en pleurant les enfans de l'abîme qui pleurent aussi. (S'adressant aujc Brigands, )V\eurcz donc aussi; pleurez, pleurez! N'êtes-vous cas bien heureux? 0 Amélie! Amélie! Amélie!
11 la presse tendrement dans ses bras et ils demeurent long-temps en silence.
u\ BKKiANO, s'avançant en fureur.
Cesse, perfide!... sors de ses bras à l'instant...
LES BRIGANDS
ou je le dirai une p<irole qui retentira dans tes oreilles, et te fera grincer des dents de désespoir. Il place son sabre entre les deux amans.
u\ BKiGANn âgé.
Pense aux forêts bohémiennes, entends-tu? et tu ne frémis pas?... Pense aux forêts bohémiennes, te dis-je! Parjure, où sont tes sermons? oublietion sitôt nos blessures? n'avons-nous pas risqué pour toi la fortune, l'honneur et la vie? ne nous sommes-nous pas tenus devant toi inébranlables comme des murailles? n'avons-nous pas reçu, comme des boucliers, les coups qui menaçaient ta vie? n'as-tu pas alors levé la main, et juré par un serment de fer que tu ne nous abandonnerais jamais, de même que nous ne t'avions pas abandonné? Homme sans honneur et sans foi, et tu veux nous trahir parce qu'une fille pleure!
va TROISIÈME BRIGAND.
Fi du parjure! L'ombre de RoUer immolé que tu pris à témoin dans l'empire même de la mort, sera honteuse de ta lâcheté, et sortira toute armée de son tombeau pour te châtier.
LES BRIGANDS , en fouîe et découvrant leurs poitrines.
Regarde ici, regarde! Connais-tu ces cicatrices? Tu es à nous ; nous t'avons acheté pour esclave au prix du sang de notre cœur; tu es à nous. Quand l'archange Michel devrait en venir aux mains avec Moloch! marche avec nous, sacrifice pour sacrifice, Amélie pour la bande.
MOOR, se dégageant des bras d'Amélie.
C'en est fait!... Je voulais changer lie route et retournera mon père; mais celui qui est dans le ciel a parlé : cela ne doit pas être. ( Froidement.) Misérable fou, pourquoi donc ai-je eu ce désir? Un grand pécheur peut-il revenir sur ses pas? Non, un grand pécheur ne peut pas revenir sur ses pas; c'est ce que j'aurais dû savoir depuis long-temps. — Sois calme, je t'en conjure, sois calme! Tout cela est fort juste. — Je ne l'ai f)as voulu quand il m'a recherché; maintenant je le. recherche, et il ne veut pas de moi ; quoi de plus juste?.,. Ne roule pas ainsi les yeux.— 11 n'a pas besoin de moi. N'a-t-il pas des milliers de créatures? il peut si facilement se passer d'une seule! Eh bien ! je suis celle-là. Allons, camarades !
AMÉLIE, s'attacliant à lui.
Arrête, arrête ! un seul coup ! le coup de la mort ! Encore abandonnée ! Tire ton épée, et prends pitié de moi.
MOOR
La pitié s'est réfugiée chez les tigres. — Je ne te tuerai point.
AMÉLIE , embrassant ses rjenoux.
Au nom de Dieu, au nom de toute miséricorde! Je ne veux plus d'amour; je sais bien que là-haut nos astres se repoussent avec inimitié... La mort est ma seule prière... Abandonnée, abandonnée! comprends toute l'horreur renfermée dans ce mot : abandonnée ! je ne le puis endurer ;
tu le vois, une femme ne le peut endurer. La mort est ma seule prière. Vois, ma main tremble; je n'ai pas le cœur de me frapper, l'éclat de ce fer me fait peur... Pour toi cela est si facile, si facile ! Tu es un si grand maître dans le meurtre I Tire ton épée, et je serai heureuse,
MOOR
Veux-tu être seule heureuse? Va-l'en, je ne tue pas de femmes,
AMÉLIE
Ah ! égorgeur ! tu ne sais tuer que les heureux! Tu laisses là ceux qui sont rassasiés de la vie! ( Se traînant vers les brigands.) Ayez donc pitié de moi, vous, élèves de ce bourreau!... 11 y a dans vos regards altérés de sang une compassion qui console les malheureux... Voire maître n'est qu'un lâche fanfaron.
MOOR
Femme, que dis-tu ?
Les brigands détournent les yeux.
AMÉLIE
Pas un ami! pas un ami parmi eux, (Elle se relève.) Eh bien, j'apprendrai de Didon à mourir!...
Elle veut sortir. Un brigand la couche en joue.
MOOR
Arrête ! Quelle audace 1 la bien-aimée de Moor ne doit mourir que de sa main !
II la tue.
LES BRIGANDS
Capitaine, capitaine! que fais-tu? Es-tu en délire?
MOOR , regardant fixement le corps d'Amélie.
Elle est frappée au cœur ! Encore cette convulsion, et c'en sera fait... Eh bien, vous le voyez : qu'avez-vous encore à demander? Vous m'avez sacrifié une vie, une vie qui n'était déjà plus à vous, une vie pleine d'horreur et d'opprobre... Je vous ai immolé un ange; cela est-il juste? n'êtesvous pas plus que satisfaits?
GRIMM
"Tu as payé ta dette avec usure. Tu as fait ce qu'aucun homme n'aurait fait pour acquitter son honneur. Viens maintenant.
MOOR
En conviens-tu? N'est-il pas vrai que donner la vie d'une sainte pour la vie de quelques scélérats est un échange inégal?... Je vous le dis en vérité: quand chacun de vous serait monté sur un sanglant échafaud, quand on vous eût arraché votre chair, morceau par morceau, avec des tenailles brûlantes ; quand cette torture aurait duré douze longs jours d'été, tout cela n'eût pas valu une des larmes que je répands. (Avec un sourire amer. ) Vos cicatrices des forêts bohémiennes! Oui, oui, elles sont sans doute bien payées.
SCHVi^ARZ,
Calme-toi, capitaine! viens avec nous; cet aspect n'est pas bon pour toi. Conduis-nous ai)-» leurs.
THÉÂTRE DE SCHILLER
Arrête... Encore «ii mot ! avant d'aller ailleurs... Ecoutez, joyeux exécuteurs de mes ordres barbares... Je cesse de ce moment d'être votre capitaine... je dépose avec honte et avec horreur ce commandement sanglant sous lequel vous vous imaginez être légitimement criminels, et faire pâlir la lumière du ciel devant vos œuvres de ténèbres... Dispersoz-vous à droite et à gauche.. . Nous n'aurons jamais rien de commun.
PLUSIEURS BRIGANDS
Ah! lâche! Où sont donc tes plans sublimes? T'étaient donc des bulles de savon, que le souffle d'une femme a dissipées?
MOOR
Ah! misérable fou, qui me suis imaginé perfectionner le monde par le crime, et rétablir les lois par la licence! j'appelais cela la vengeance et le bon droit... Je prétendais, ô Providence ! rendre le fil à ton glaive émoussé, et réparer ta partialité... .Mais... ù puérile vanité!... maintenant me voici au terme d'une vie abominable, et je reconnais avec des sanglots et des grincemens de dents, que deux hommes tels que mol renverseraient tout l'édiiice du monde moral. Grâce, grâce à cet enfant qui a voulu usurper sur toi... A toi seul appartient la vengeance; tu n'as pas besoin de la main des hommes ; sans doute il n'est plus en mon pouvoir de ressaisir le passe... ce qui est détruit est détruit... ce que j'ai renversé ne peut plus être relevé... Mais il me reste encore de quoi satisfaire à l'ordre troublé, de quoi me réconcilier avec les lois outragées : elles demandent une victime, une victime qui manifeste devant toute l'humanité leur indestructible majesté : je serai cette victime; il faut que je souffre la mort pour elles.
PLUSIEURS BRIGANDS
Otez-lui son épée, il veut se détruire.
MOOR
Imbéciles condamnés à un éternel aveuglement, pensez-vous donc qu'un péché mortel soit une compensation à des péchés mortels? pensez-vous que l'harmonie du monde fût rétablie par cette dissonance imiie? ( Il jette ses armes à leurs pieds d'un air de mépris.) Les lois doivent m'avoir vivant : je vais me remettre moi-même aux mains de la justice.
PLUSIEURS BRIGANDS
Attachez-le : il a perdu la raison.
MOOR
Non pas que je doute que la justice ne puisse m'atteindre dès que le pouvoir d'en haut le voudra ainsi, mais elle pourrait me surprendre dans mon sommeil, m'atteindre dans la fuite, ou s'emparer de moi par la force et par le glaive, et ainsi je serais dépouillé du seul mérite que je puisse avoir, du mérite de mourir volontairement pour elle. Dois je donc receler plus long-temps, comme un larcin, une vie qui déjà ne m'appartient plus, d''après les arrêts du céleste juge?
PLUSIEURS BRIGANDS
Laissez-le aller; c'est pour faire le grand homme : il veut sacrifier sa vie pour exciter l'admiration.
MOOR
On pourrait m'admirer pour cette action... (Après un moment de réflexion.) Je me souviens d'avoir parlé, en venant ici, à un pauvre diable qui travaillait à la journée, et qui a onze enfans vivans... on a promis mille louis d'or à celui qui livrera en vie le grand brigand : on peut faire du bien à cet homme.
11 soit
RN DES BRIGANDS
LA CONJURATION DE FTESQUE