‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 361 sur 637 · ACTE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

ACTE CINQUIÈME

Lg llicàtre représente un appartement de la maison de Piccolomini. Il fait nuit.

SCI- NE PREMIÈRE.

ua'AVIO PICCOLOMINI; UN DOMESTIQUE réduire. Un instant apris, MAX PICCOLO- MINI.

OCT.VVIO.

Dès que mon fils sera rentré, vous l'avertirez que je veux le voir. Quelle heure est-il?

LE DO.MKSTIQUE.

Le jour va paraître.

Laissez là votre lumière. Je ne me coucherai pas; vous pouvez aller dormir.

Le domestique sort. Octavio, pensif, se promène dans la chambre. Max Piccolomini entre. 11 n'est pas d'abord aperçu par son père, et le regarde un instant en silence.

MAX

Seiiez-vous mal disposé pour moi, Octavio? Dieu sait si j'ai eu le moindre tort dans cette odieuse querelle. J'ai bien vu que vous aviez signé. Ce que vous aviez fait, je pouvais le faire sans craintes. Cependant, vous le savez, dans de telles choses je ne puis suivre que mes propres lumières et non celles d'aulrui.

OCTAVIO l'a à lui et l'embrasse.

Continue toujours à les suivre, mon digne fils; elles t'ont aujourd'hui mieux guidé que l'exemple de ton père.

MAX

Expliquez-vous plus clairement.

OCTAVIO

Je vais le faire. Après ce qui s'est passé cette nuit, il ne doit plus y avoir aucun secret entre nous. {Ils s'asseyent tous les deux.) Max, dis-moi, que penses-tu de ce serment qu'on a présenté à notre signature?

MAX

Je le regarde comme sans danger, bien que la formule ne m'en plaise point.

Tu aurais, sans aucun autre motif, refusé la signature qu'on te pressait de donner?

MAX

C'était une affaire sérieuse. J'étais troublé. La chose ne me paraissait pas si pressante.

OCTAVIO

Sois franc, Max; tu n'avais aucun soupçon?

MAX

Sur quoi des soupçons? pas le moindre.

OCTAVIO

Remercie ton bon ange, Piccolomini. A ton insu il t'a retenu au bord de l'abîme.

MAX

Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

OCTAVIO

Je vais m'expliqucr. Tu aurais associé ton nom à une perfidie; d'un trait de plume tu aurais renié tes devoirs, tes sermens. / MAX 5e lève. /

Octavio !

OCTAVIO

Demeure assis; j'ai encore beaucoup à te dirj. Ami, tu as depuis des années ^écu dans un inconcevable aveuglement. Le plus noir complot s'ourdissait sous tes yeux, et une puissance infernale dérobait à ta vue la clarté et l'évidence. Je ne puis me taire plus long-temps; il faut que j'arrache le bandeau qui couvre tes yeux.

Avant de parler, pensez-y bien. Si vos discours ne sont que des conjectures, et je crains bien que ce ne soit rien de plus, épargnez-les; je ne suis pas disposé maintenant à les accueillir tranquillement.

OCTAVIO

Tu as de puissans motifs pour fuir la lumière; j'en ai de pressans pour te la montrer. Je pourrais me reposer tranquillement sur l'innocence de ton cœur, sur ta propre opinion ; mais je vois un piège dangereux préparé pour enlacer ce cœur... Le secret [il fixe sur lui un regard pénétrant) que tu me caches me force à révéler le mien.

Max essaie de répondre. Il fixe à terre des regards troublés, après les avoir levés un instant.

OCTAVIO, ajyrès un moment de silence.

Apprends donc que l'on te trompe, qu'on se joue impunément de toi et de nous tous. Le duc feint de vouloir abandonner l'armée; et dans ce moment même on travailleà dérober à l'empereur son armée, à la conduire à l'ennemi.

MAX

Je connais les mensonges que débitent les prêtres; mais je ne m'attendais pas à les entendre de votre bouche.

OCTAVIO

C'est parce que tu les entends de ma bouche que tu ne dois plus les prendre pour des mensonges de prêtres.

MAX

Dans quelle démence suppose-t-on le duc? Pourrait-il penser que trente mille braves éprouvés, que d'honorables soldats, parmi lesquels on compte plus de mille gentilshommes , quitteront le chemin de l'honneur, du devoir, des sermens, et s'accorderont entre eux pour une trahison?

THEATRE DE SCHILLER

OCTAVIO

Il je garde bien de solliciter une telle infamie. Ce qu'il demande de nous est revêtu de noms moins coupables. Il ne veut rien que donner la paii à l'empire; et comme cette paix est odieuse a I empereur, il veut... il veut l'y contraindre; il veut apaiser tous les partis, et pour prix de ses peines garder pour lui la Bohême, qu'il occupe (|{'ja.

MAX

A-t-il mérité de nous, Octavio, que nous pensions de lui de telles indignités?

OCTAVIO

11 ne s'agit pas iei de notre pensée: la chose parle d'elle-même, les preuves sont claires. Mon fils, tu n'ignores pas combien la cour est mécontente de nous. N'as-tu donc pas aperçu les artifices, les mensonges que l'on met en usage pour semer l'esprit de révolte dans le camp? Tous les liens qui attachent l'officier à l'empereur, tous les liens qui tiennent le soldat à l'intérêt de la patrie, sont rompus. Libre de tout devoir et de toute loi, il se fortifie contre l'État qu'il devrait défendre, et menace de tourner les armes contre lui. Cela va si loin, que l'empereur en ce moîiient tremble devant sa propre armée; que dans sa capitale, dans son château, il redoute le glaive de parjures. Oui, il s'apprête à dérober sa tendre famille, non pas aux Suédois, aux luthériens, non, à ses propres soldats.

MAX

Cesez, vous me déchirez, vous m'épouvantez. Je sai» bien que l'on peut être agité par de vaines craintes; cependant ces fausses illusions amènent des malheurs réels.

OCTAVIO

Il n'y a pas d'illusion. La guerre civile, la plus dénaturée de toutes, va s'allumer, si par un promjtt secours nous ne la prévenons pas. Les colonels sont gagnés depuis long-temps; la fidélité des subalternes est chancelante; déjà tous les régimens, toutes les garnisons s'ébranlent. Le» forteresses sont com.nandées par des étrangers. On a conGé au suspect Schafgotsch les levée» de la Silésie, à Tcrzky cinq régimens de fantassins et de cavaliers; àlllo, à Kinsky, à Bultler, a Isolani, les troupes les mieL!x équipées.

MAX

Ht à nous deux aussi.

OCTAVIO

Parce qu'on se croit sûr de no:is, parce qu'on s'imagine nous avoir séduits par de brillantes promesses. Il m'assigne la principauté le Glatz et de Sagan, et je voi» bien à quel app&t il compte le prendre.

MAX

Non, non, non, vous dts-je.

OCTAVIO

Ob', ouvre dor.- \cs yeux. Pour quel motif pentes-lu qu on nous ait rassemblé» à Pilsen ? Vour prendre no» conseil.'? Quand Friedland a-l-il eu bcMin de noi conseil»? Nou» sommes convo-

qués pour être achetés; et si nous refusons, pour être gardés en otages. C'est pour cela que le comte de Galas n'est point venu. Et tu ne verrais pas ici ton père, si des devoirs plus importaiis ne l'y tenaient enchaîné.

MAX

Nous avons été appelés ici pour lui; il n'en fait point de mystères. Il avoue qu'il a besoin de notre bras pour se maintenir. Il a tant fait pour nous, que ce nous est un devoir d'agir maintenant pour lui.

OCTAVIO

Et sais-tu ce qu'il faut que nous fassions pour lui? lllo, dans le désordre de son ivresse, a trahi le secret. Rappelle-toi donc ce que tu as entendu, ce que tu as vu. Cet écrit fafsifié, cette clause décisive soustraite, ne téinoigncnt ils pas qu'on voulait nous entraîner dans un coupable engagement?

MAX

Ce qui s'est passé cette nuit au sujet de cet écrit n'a paru à mes yeux qu'une mauvaise pratique de cet lllo. Cette race d'intrigans veut toujours se mettre à la tête de tout. Ils voient que le duc n'est pas en bonne intelligence avec la cour, et ils s'imaginent le servir en agrandissant !a plaie, en la rendant incurable. Le duc, croyezmoi, ne sait rien de tout cela.

OCTAVIO

Il est douloureux pour moi de renverser cette confiance si bien établie que tu as en lui. Cependant, je ne dois pas ici épargner ton opinion. Il faut promptement régler ta conduite, diriger lesj actions. Je t'avouerai donc que tout ce que je | t'ai confié, ce qui te semble si incroyable, je le tiens de... de sa propre bouche, de la bouche du prince.

MAX, vivement ému.

Jamais !

OCTAVIO

Lui-même m'a confié, ce que j'avais déjà découvert par une autre voie, qu'il voulait passer du côté des Saxons, et, à la tête des armées ré . nies, forcer l'empereur...

MAX

Il est violent. La cour l'a sensiblement offense. Peut être que dans un moment de chagrin il aura pu s'oublier une fois.

OCTAVIO

Il était de sang-froid lorsqu'il me fit cet aveu et comme il prit mon étonnement pour de I. crainte, il me montra avec confiance des lettnde Suédois et de Saxons qui lui donnaient l'espt rance d'un secours assuré.

MAX

Cela ne peut être, non, cela ne peut être, cel ne peut être. Voyez-vous, cela est impossible vous lui auriez témoigné votre horreur d'un It dessein; vous l'en eussiez dissuadé, ou vous. vous ne seriez pas ainsi tranquillement uuprf de moi.

LES PICGOLOMINI

,f lui ai bien laissé voir ma pensée. Je l'ai pressé: j 11 tenté des efforts pour le ramener : cependant, ] ai tenu profondément cachés mon horreur et le loiid de ma pensée.

MAX

Vous auriez eu cette fausseté? Cela n'est pas conforme à vous-même, mon père. Je ne croyais pas vos discours quand vous me disiez du mal de lui ; il m'est encore plus impossible de les croire quand c'est vous que vous calomniez.

OCTAVIO

.le n'ai pas cherché à pénétrer son secret.

MAX

Sa confiance méritait votre sincérité.

OCTAVIO

Il n'était plus digne de ma franchise.

MAX

La trahison était plus indigne encore de vous.

OCTAVIO

Mon noble fils, il n'est pas toujours possible dans la vie de garder cette candeur d'enfant que nous dicte une voix intérieure. Dans la continuelle nécessité de se défendre contre la ruse et l'artifice, le cœur ne peut pas demeurer sincère et confiant : c'est une malédiction attachée à tout ce qui est le mal ; sans cesse il se multiplie et engendre le mal. Je n'examine point : j'ai fait mon devoir; l'empereur m'avait prescrit ma conduite. Sans doute il serait mieux de suivre en tout le mouvement de son âme; cependant y renoncer pour parvenir à une bonne fin est encore au-dessus. Il s'agit, mon fils, de bien servir l'empereur; .qu'importe la voix de mon cœur?

MAX

Je ne puis aujourd'hui saisir ni concevoir vos discours. Le prince, dites-vous, vous a franchement ouvert son âme dans un dessein pervers; et vous, par un louable dessein, vous l'avez trahi. Cessez, je vous en conjure : vous ne sauriez me priver d'un ami; ne me ravissez pas un père. OCTAVIO, réprimant un mouvement de sensibilité.

Tu ne sais pas tout encore, mon fils; j'ai encore quelque chose à te révéler. [Après un instant de silence.) Le duc de Friediand a fait ses préparatifs. 11 se confie à son étoile : il pense nous surprendre à l'improviste. Il croit que d'une main assurée il va saisir la couronne ; il se trompe. Nous avons agi de notre côté, et c'est à son funeste et mystérieux destin qu'il va atteindre.

MAX

Ne hâtez rien, mon père. Au nom de Dieu, laissez-vous fléchir; point de précipitation.

OCTAVIO

Il chemine en silence dans une voie perverse. Silencieuse aussi et dissimulée, la vengeance le suit pas à pas. Déjà elle se tient près de lui cachée dans l'obscurité. Encore un pas seulement, et elle va l'atteindre d'une manière terrible. Tu as vu chez moi Questenberg : tu ne connais encore que sa mission ostensible ; il en a aussi une secrète, qui était pour moi uniquement.

Puis-je la connaître?

OCTAVIO

Max, d'un seul mot je vais mettre entes maln.s le salut de l'empire et la vie de ton père. Wal lenstein est cher à ton cœur; une forte chaîne d'amour, de vénération, t'attache à lui depuis ta tendre jeunesse; tu nourris le désir. I.iissc ; .ci prévenir l'aveu que ta confiance a différé; tu nourris l'espoir de lui appartenir de beaucoup plu.' près encore.

MAX

Mon père...

OCTAVIO

Je me fie à ton cœur. Mais puis-je être aussi certain de ta fermeté? Pourras-tu d'un visage tranquille paraître devant lui, quand je t'aur;ii révélé tout son destin?

MAX

Vous m'aviez déjà confié son crime.

Octavio prend un papier dans une cassette et le lui présente.

MAX

Qu'est-ce? Quoi l une lettre ouverte de l'empereur !

OCTAVIO

Lis.

MAX, après avoir jeté les yeux dessui.

Le prince condamné et proscrit!

OCTAVIO

Cela est ainsi.

HAX.

0 que les choses sont avancées! 6 malhi'ureuse erreur!

OCTAVIO

Continue de lire. Remets-toi.

MAX, après avoir lu, regarde son père a vt c

élonnement.

Comment? Quoi! Vous? Vous êtes....

OCTAVIO

Pour un moment seulement, et jusqu'à ce que le roi de Hongrie puisse paraître à l'armée, le commandement m'est confié.

MAX

Et croyez-vous le lui arracher? Ne le pensez pas. Mon père, mon père, on vous a donné une commission malheureuse. Cet ordre, i>rétendezvous l'exécuter, et désarmer le redoutable chef au milieu de son armée, entouré de ses milliers île braves? Vous êtes perdu, vous et nous tous.

OCTAVIO

Je sais le péril que j'ai a courir. Je .suis dai:s la main de la Providence, elle couvrira de son bouclier la pieuse maison impéiiale, et renversera l'œuvre des ténèbres : l'empereur a encore de fidèles serviteurs. Il y a encore dans le camp assez de braves qui combattront courageusement pour la bonne cause. Les sujets fidèles sont avertis: les autres sont surveillés; j'ottendsseuknient le premier p.is : et aussitôt..

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