‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 39 sur 637 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

LÉONORE, masquée; ROSE, ARABELLE, arrivent toutes troublées sur la scène.

LÉo.NORE , arrachant son masque.

C'en est assez! n'ajoutez pas un mot! voilà qui est évident. (Elle se jette dans un fauteuil-'^ J'en suis abattue.

Madame...

LÉONORE , se levant.

Sous mes yeux! la plus coquette de la ville! En présence de toute la noblesse de Gênes ! {Â'oec douleur. ) Rose, Arabelle ! et devant mes yeux en pleurs.

THÉÂTRE DE SCHILLER

ROSE

Prenez la chose pour ce qu'elle est réellement, de la galanterie.

LÉONORE

De la galanterie ? Et cet échange continuel de regards? cette attente inquiète avec laquelle il guettait un coup d'oeil? ce baiser si long-temps prolongé, donné à un bras nu, qui en a gardé la marque brûlante?... Et cette ivresse profonde et durable, où il semblait plongé, semblable à un époux heureux ; comme si l'univers entier eût disparu, et qu'il fût resté seul avec cette Julie dans le monde désert? De la galanterie! bonne fille qui n'as pas encore aimé, est-ce toi qui m'in struiras sur l'amour et la galanterie ?

ROSE

Eh bien! tant mieux, madame; perdre un mari, cela vous vaudra dix sigisbés.

L^ONORE

Perdre ! — parce que son cœur aurait cessé un instant de battre pour moi , aurais-je perdu Fiesque? — Va, langue de serpent; ne te montre jamais devant mes yeux. — C'était une agacerie innocente, peut-être de la galanterie. Ne le croistu pas, ma sensible Arabelle?

ARA BELLE

Oh ! oui, sans doute.

L^ONORE , perdue dans ses réflexions.

Mais si elle lisait en cflet dans son cœur?... Si ce nom se cachait derrière chacune de ses pensées?... S'il ne cherchait qu'elle dans toute la nature?... Qu'est ce donc? Où me suis-je égarée?... Si l'éclatante majesté de l'univers n'était pour lui qu'une pierre précieuse, où cette image, cette seule image serait gravée?... S'il l'aimait?... Julie!... Ah! soutiens-moi, Arabelle, soutiens-moi dans tes bras. { Silence. La musique se fait de nouveau entendre. ~~ Léonore se lève. ) Ecoute ! N'est-ce pas la voix de Fiesque que j'entends à travers le bruit? Peut-il rire lorsque sa Léonore pleure solitaire?... Non, mon enfant; c'est la voix grossière de Gianettino Doria.

ARABELLE

En efifet. — Mais passez dans un autre appartement.

LÉONORE

Tu pâlis ! Arabelle, tu me trompes... Je lis dans vos yeux, dans la physionomie de nos Génois, quelque chose... oui, quelque chose. (Ellese cache le visage avec ses mains.) Oh\ certes, l'on en sait à Gênes plus que l'oreille d'une épouse n'en doit entendre.

ROSE

Oh! comme la jalousie exagère tout!

LKONOKE, avec une vivacité douloureuse.

Je vois encore Fiesque venir souiî ces bosquets d'orangers où nous s utres jeunes filles allions folâtrer; c'était léclrit d'Apollon 'uni à la mâle beauté d'Antinous : sa démarche était fière cl impérieuse, comme si le destin de Gênes la superbe eût reposé sur sa jeunesse. Nos yeux le suivaient

a la dérobée, et se baissaient timidement, comme s'ils eussent été surpris en profanation, lorsqu'ils rencontraient l'éclair de son regard... Ah! Bella, comme nous guettions ses regards ! comme chacune comptait avec l'angoisse de l'envie ceux qui s'adressaient à sa voisine! Ils tombaient parmi nous comme autant de pommes de discorde ; nos tendres yeux brillaient de colère; nos cœurs paisibles palpitaient vivement, et l'envie avait rompu notre douce union.

ARABELLE

Je m'en souviens. Cette brillante conquête mit en rumeur tout le beau sexe de Gênes.

LÉONORE, avec chaleur.

Et pouvoir dire qu'il est à moi ! Bonheur inespéré, miraculeux! Il est à moi, le plus grand homme de Gênes, {avec grâce) l'homme le plus accompli qui soit sorti des mains de l'inépuisable nature; celui qui a rassemblé et confondu en sa personne toutes les grandeurs de sa race. (Avec mystère.) Ecoute, ma fille! Je ne puis plus le taire. Ecoute, ma fille, je veux te confier une pensée... une pensée qui me survint pendant que j'étais à l'autel près de Fiesque, et que ma main était dans la sienne ; — une pensée qu'il ne convenait pas à une femme d'avoir. — Ce Fiesque, me disais-je, dont la main presse maintenant la mienne, ce Fiesque qui est à moi... — mais silence; que personne ne puisse entendre combien nous nous enorgueillissons des derniers débris de cette supériorité! — ce Fiesque qui est le mien... — malheur à vous, si ce sentiment ne vous exalte pas 1 — il délivrera Gênes de ses tyrans. ARABELLE, étonnée.

Et cette image s'est présentée à une femme le jour de son mariage?

LÉONORE

Tu t'étonnes, Rose! Oui, à une fiancée, dans toute l'émotion d'un jour de noces ! ( Vivement.) Je suis une femme, mais je puis sentir la noblesse de mon sang : il ne peut endurer que cette maison Doria s'élève au dessus de nos aïeux... Cet André au cœur pacifique, qu'il continue à s'appeler le doge de Gênes! on y peut consentir avec plaisir. !\lais Gianettino est son neveu, son héritier, et Gianettino a le cœur orgueilleux et insolent. Gênes tremble devant lui, et Fiesque

( Elle tombe dans la tristesse. ) Fiesque, — ah ! pleurez sur moi, — Fiesque aime sa sœur.

ARABELLE

Pauvre malheureuse femme î

LÉONORE

Allez maintenant, et voyez ce demi-dieu des Génois, assis dans un cercle honteux de libertins et de coquettes, amusant leurs oreilles de vaines frivolités, et leur racontant les aventures des princesses enchantées... Et c'est là Fiesque! Ah! mes filles, ce n'est pas seulement Gênes qui a perdu son héros... Et moi aussi, j'ai perdu mon époux!

ROSE

Parlez plus bas. On vient par la galerie.

LA COxNJUHATION DE FIESQLIE

LÉo.NORE, avec effroi.

Kiosque vient. Fuyons, fuyons... Mon aspect |)Ourr^it lui donner un instant d'ennui.

liUo sort par une porte de côté; ses femmes la suivent.

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