SCÈNE XVIII
Les Priécédens , MAX PICCOLOMINL
MAX, s'avançant.
iOui, oui, le voici. Je ne puis continuer plus ong-temps à errer d'un pas timide dans ce pa- .ais, à m'y cacher pour attendre un instant favojcable. Cette attente et ces angoisses sont au-dessus ie mes forces. (// va vers Thécla, qui s'est jelée ^ns les bras de sa mère. ) Regarde-moi. ne dé-
tourne pas tes regards; ange du ciei, avoue-le librement devant tous. Ne crains personne , entende qui voudra que nous nous aimons. Qu'y a-t-il encore à cacher ? Le mystère ne convient qu'aux heureux : le malheur et le désespoir peuvent paraître sans voile devant toutes les clartés du jour. {Il remarque la Comtesse, qui regarde Thécla avec un visage de satisfaction. ) Non . madame, je n'attends rien, je n'espère rien. .le ne viens pas pour rester, je viens pour vous dire de derniers adieux. C'en est fait , il faut , il faut te quitter, Thécla, il le faut; accorde-moi encore un regard de pitié , je ne puis emporter ta haine Dis-moi que tu ne me hais pas; dis-le-moi, Thécla. {Il prend sa main, et paraît vivement cm'i.) 0 Dieu ! Dieu ! je ne puis m'éloigner de ces lieuv, je ne le puis; je ne puis quitter cette main. Dismoi, Thécla, que tu as pitié de moi ; dis-moi que tu es toi-même convaincue que je ne puis faire autrement. ( Thécla évite de rencontrer son regard. Elle lui montre de la main son père; il se retourne alors vers le Bue, qu'il n'avait pas encore semblé voir.) Vous ici! Ce n'est pas vous que j'y venais chercher, mes yeux ne devaient plus vous revoir; je voulais ne voir qu'elle seule : je souhaitais d'entendre son cœur s'expliquer librement ; je n'ai rien à attendre d'aucun autre que d'elle.
WALLENSTEIN
Penses-tu que je sois assez insensé pour te laisser partir, et que je veuille ici faire parade de grandeur d'âme? Ton père m'a indignement trah tu n'es plus à mes yeux que son fils, ce n'est pas vainement que tu te trouves en mon pouvoir. Ne crois pas que j'aie égard à la vieille amitié qu'il ■a si lâchement anéantie : le temps de l'amitié et des généreux ménagemens est passé ; c'est maintenant le tour de la haine et de la vengeance.
MAX
Vous disposerez de moi, je suis en votre pouvoir. Vous savez bien que je ne brave ni ne redoute votre colère; ce qui m'a retenu ici, vous le savez. { // prend la main de Thécla.) Voyez tout, tout ce que j'aurais voulu vous devoir; j'aurais voulu devoir à votre main paternelle le sort des bienheureux. Vous avez détruit ce bonheur, mais peu m'importe : vous avez, d'une âme indifférente , foulé dans la poussière la félicité dt tout ce qui vous entoure. Le dieu que vous serve? n'est pas un dieu de miséricorde. Pareil à cet élé ment aveugle et terrible que ne gouverne aucur instinct, qu'aucun lien ne peut arrêter, vous nt suivez que les farouches impulsions de votr« cœur. Malheur à ceux qui placent sur vous leur confiance, et qui, séduits par votre accueil hospi talier , fondent sur votre amitié l'édifice de leur bonheur! Tout-à-coup, inopinément, au milieu du calme de la nuit, on entendra bouillonner la gouffre enflammé ; un torrent destructeur s'élancera avec une . force impétueuse , et renversera tous les travaux des hommes.
WALLENSTKIN.
C'est le cœur de Ion père que tu viens de peindre. C'est la noire hypocrisie de son cœur, c'est son àme tout entière que tu as décrite... Ah ! j'ai été trompé par l'art des enfers : l'abîme m'a envoyé le plus dissimulé, le plus fourbe des mauvais esprits, et l'a placé comme ami à mes côtés. Qui aurait pu résistera la puissance infernale?.... Je portais le serpent sur mon sein, je le nourrissais de la substance de mon cœur, il se laissait ca- /resser en silène par mon amour, je n'eus jamais un soupçon contre lui , je le laissais lire librement dans ma pensée; j'avais rejeté toute réserve, toute prudence, toute précaution. Mes yeux cherchaient parmi les astres , ou dans la vaste enceintedu monde, l'ennemi que je portais renfermé dans le sanctuaire de mon cœur. Si j'eusse été pour Ferdinand ce qu'Octavioétaitpour moi, je ne lui aurais jamais déclaré la guerre, jamais cela ne m'eût été possible... il était pour moi un maître injuste, et non pas un ami. Jamais l'empereur ne s'était conflé à moi. La guerre était déjà allumée entre lui et moi quand il remit entre mes mains le bâton de commandement ; car la guerre est éternelle entre la méfiance et la dissimulation. La paix ne règne qu'entre la confiance et la bonne foi... Ah! que la race future puisse étouffer dans le sein de sa mère celui qui doit empoisonner la confiance !
MAX
Je ne justifierai pas mon père; par malheur cela est impossible. Des circonstances cruelles et malheureuses sont survenues. Une action criminelle se rattache toujours à une autre par une étroite et triste chaîne. Mais nous, nous qui ne sommes coupables de rien, pourquoi avons-nous été entraînés dans ce cercle de forfaits et de calamités? à qui avions-nous manqué de foi? pourquoi les attentats et la duplicité de nos pères nous ont-ils enlacés de leurs affreux serpens? pourquoi la haine implacable des pères nous a-t-elle cruellement séparés , nous que l'amour unissait?
Il serre Thécla dans ses bras avec désespoir.
wii.LBNSTEiN, après l'avoir regardé fixement et en silence, s'approche de lui.
Max, demeure près de moi... ne me quitte pas, Max... Te souviens-tu de ce jour où l'on t'apporta dans ma tente au camp de Prague? tu n'étais qu'un tendre enfant, peu accoutumé encore à la rigueur de nos hivers du nord ; tes inuins s'étaient roidies en portant une enseigne pesante que tu ne voulais pas quitter. Alors je te pris et t'enveloppai dans mon manteau, je te servis de garde-malade, je ne rougis pointde te rendre^esplus petitssuins, d'avoir pour toi l'empressement inquiet et attcnli d'imc mère; jusqu'à ce que, réchauffé sur mon rœur, tu eusses repris ta jeune vivacité. . Depuis lors ai-je changé de sentimetitpour toi? j'ai prodigué des richesses a des milliers d'hommes, je leur ai distribué des domaines, je les ai récom-
THKATRK DE SCHILLKIl
pensés par des postes honorables... Toi, je t'ai aimé, je t'ai donné mon cœur et tout moi-même. Les autres étaient des étrangers, tu étais l'enfant de la maison... Max, lu ne peux pas m'abandonner, cela ne se peut pas ; je ne puis, je ne veux pas le croire, que Max soit capable de m'abandonner.
MAX
0 mon Dieu !
WALLEXSTEIX.
Depuis les premiers pas de ton enfance, j'ai toujours été ton appui et ton guide : qu'a fait ton père pour toi queje n'aie pas fait aussi et au-delà? Je t'ai entouré des liens de mon amour; brise-les si tu peux. Tu es attaché à moi par les chaînes les plus sacrées, par les nœuds les plus intimes dont la nature peut unir les hommes l'un à l'autre... Va, abandonne-moi , sers ton empereur. Sa toison d'or et ses rubans seront la récompense que tu obtiendras pour avoir compté pour rien ton ami, le père de ta jeunesse, et tous les sentimens les plus sacrés.
MAX, vivement combattu.
0 mon Dieu! puis-je faire autrement ? ne le dois-je pas? mes sermons, mon devoir-..
WALLENSTEl.V.
Ton devoir envers qui? qui es-tu? Si ma conduite envers l'empereur est blâmable, le blâme est pour moi , non pour toi. T'apparliens-tu à toi-même? es tu maître de toi? es-tu placé comme moi dans le monde de manière à être i'auteur de tes actions? Tu dépends de moi, c'est moi qui suis ton empereur. M'obéir, m'appartenir, voilà pour toi la loi de l'honneur et de la nature... Si la planète où tu vis et que tu habites sort de son orbite, se précipite embrasée sur quelque monde voisin, et l'cndamme, dépend-il de toi de ne pasj la suivre? elle t'entraînera par la force de som impulsion , ainsi que son anneau et ses satellites. Tu es combattu par de vains scrupules... Le monde ne te blâmera pas , il le louera plulôt d'avoir cédé au pouvoir de l'amitié.
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