‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 432 sur 637 · L.\ COMTESSE · texte numérisé non relu

L.\ COMTESSE

A ce repas avec lllo.

WALLENSTELN 56 lève, et fait quelques pas dans la salle.

La nuit est déjà obscure ; retournez dans votre appartement.

LA COMTESSE

Ah! ne m'ordonnez pas de me retirer; permettez que je reste près de vous.

WALLENSTEIN s'est avoncé vers la fenêtre.

Le ciel est orageux et troublé; le vent agite l'étendard placé sur la tour; les nuages passent rapidement ; le croissant de la lune jette à travers la nuit une lumière vacillante et incertaine. On ne voit pas une étoile ; la seule Cassiopée montre une obscure lueur; c'est la qu'est Jupiter; mais l'obscurité orageuse du ciel le cache entièrement.

11 tombe dans une rêverie profonde et continue h i-eganiej fixement.

THÉÂTRE DE SCHILLER

LA COMTESSE, apercevant su tristesse, lui prend la main.

Quelle est voire pensée?

WALLUNSTEI.N.

Je pensais que si je voyais cet aslrc , j'en ressentirais un heureux effet : c'est lui qui préside à ma vie; et souvent j'ai senti son aspect accroître merveilleusement ma force.

LA COMTESSE , après un long silence.

Vous le reverrez.

WAi.i.ENSTEiN , qui était retombé dans une profonde préoccupation, se retourne aussitôt vers la Comtesse.

Lo revoir? ah! jamais.

LA COMTESSE

Comment?

WALLENSTEl.N.

11 n'y est plus... II glt dans la poussière.

LA COMTESSE

A qui songez-vous donc?

WALLi:.\STKI.\.

Il est heureux; son destin est accompli. 11 n'a plus à attendre l'avenir. Le destin ne le séduira plus par aucun artifice. Sa vie pure et brillant d'un doux éclat est fixée pour toujours, et ne peut recevoir aucune tache. U ne sonnera point pour lui d'heures malheureuses. Il est maintenant au-dessus de la crainte et de l'espérance, et ne dépend plus en rien des planètes errantes et trompeuses. Ah ! c'est lui qui est heureux! qui sait ce que nous réserve l'heure qui va venir et que voile une sombre obscurité?

LA CO.MTESSE.

Vous pariez de Piccolomini... Eh bien! comment a-t-il péri ? l'officier sortait d'avec vous quand je suis entrée. ( Wallensteinlui fait signe avec la main de finir ce discours. ) Ah ! ne tournez pas vos regards en arrière, contemplons dans l'avenir des jours plus sereins; jouissez de la victoire, oubliez ce qu'elle a coûté : ce n'est pas aujourd'hui que votre ami vous a été enlevé ; il était mort pour vous du moment qu'il vous a abandonné.

WALLENSTEIN

Je supporterai cette douleur, je le sais bien; car que ne supporte pas l'homme ! 11 se déshabitue du plus beau sort comme du plus vulgaire, tant la force du temps le domine. Cependant, je sens bien tout ce que j'ai perdu en le perdant, la fleur de ma vie a disparu , et je vois devant moi un avenir froid et décoloré. 11 était là, près de moi, comme l'image de ma jeunesse; il changeait pour moi la réalité en un noble songe, et me faisait voir le train vulgaire des choses à travers les vapeurs dorées de l'aurore. La chaleur de «on tendre sentiment ennoblissait , à mes yeux surpris, le «peclacle monotonede la vie commune. El où maintenant peuvent tendre mes efforts? Le beau a disparu de mon existence pour ne plus revenir, car un ami est au-dessus de tout ce qui fait le bonheur, c'est lui qui le crée en le rcsseniaot, qui l'augmente en le partageant.

LA COMTESSE

Ne VOUS affaiblissez pas par le découragement; votre cœur est assez rempli pour se suffire à luimême. La vertu que vous aimiez, que vous ad* miriez en lui, c'était vous qui l'aviez cultivée el développée.

WALLENSTEIN , allant vers la porte.

Qui vient nous troubler encore à une heure A tardive?... c'est le commandant. Il apporte Ipi clefs de la forteresse. Laissez-nous, ma sœur; nous sommes déjà à la moitié de la nuit.

LA COMTESSE

Je ne puis me résoudre à vous quitter aujourd'hui ; je suis agitée d'inquiétude et de crainte.

WALLENSTEIN

De crainte! et pourquoi?

LA COMTESSE

Si vous partiez lout-à-coup cette nuit; si à notre réveil nous ne pouvions plus vous revoir!

WALLENSTEIN

Pure imagination.

LA COMTESSE

Mon âme est déjà depuis long-temps oppressée par de tristes pressentimens , et si pendant la veille je parviens à les combattre , ils reviennent pendant le sommeil accabler mon cœur par des rêves affreux. La nuit dernière je vous ai vu richement paré et assis à une table avec votre première épouse...

WALLENSTELN.

Ce songe ne peut avoir qu'un sens favorable; c'est ce mariage qui a servi de fondement à ma |

fortune.

LA COMTESSE

Et aujourd'hui , il me semblait dans mon rêve que j'allais vous chercher dans votre appartement, et comme j'y entrais, ce n'était plus votre appartement, c'était la chartreuse que vous avez fondée à Gitschin et où vous voulez être enseveli.

WALLENSTEIN

Et votre esprit est troublé par tout cela?

LA COMTESSE

Comment ! ne croyez-vous pas qu'il y a dans les songes un sens prophétique qui nous fait entendre sa voix?

WALLENSTEIN

Oui, sans doute, de telles voix se font parfois entendre, mais on ne peut les appeler prophétiques que lorsqu'elles annoncent un sort inévitable. De même que l'image du soleil se fait voir dans l'atmosphère avant même qu'il soit sur l'horizon, de même une sorte de pressentiment précède les grands événemens, et ce qui doit arriver demain se fait déjà sentir aujourd'hui. J'ai toujours reçu une impression particulière de ce que nous lisons de la mort de Henri IV. Ce roi sentit, dit-on , l'impression d'un poignard dans son sein long-temps avant que l'assassin llavaillac s'en fût armé; il ne pouvait trouver aucun repos; cette agitation le chassa de son Louvre, l'entraîna hors de la ville. Les appiéts du couronnement de la reine lui semblaient les apprêts d'un convoi fu-

LA MORT DE WALLENSTEIN

iK'brc, et il entendit d'une oreille inquiète les pas du meurtrier qui le cherchait à travers les rues de Paris.

LA COMTESSE

Et cette voix intérieure et prophétique ne vous dit rien?

WALLENSTEIN

Rien; calmez-vous.

LA COMTESSE , toujouTS obsorbée dans de sombres pensées.

Une autre fois vous couriez devant moi , je vous suivais d'un pas rapide, nous traversions une longue galerie, de vastes salles qui ne finissaient point; les portes s'ouvraient et se fermaient bruyamment; je marchais toujours après vous, respirant à peine et ne pouvant vous atteindre. Tout-à-coup je me suis sentie arrêtée en arrière par une main froide, c'était vous; vous m'avez embrassée , et alors une draperie rouge a semblé nous envelopper.

AVALLENSTEIN.

Mon appartement a une tenture rouge.

LA COMTESSE , la regardant.

S'il était en effet destiné à... si vous qui êtes en ce moment devant moi dans la force de la vie...

■ Elle se jette dans ses bras en pleurant.

WALLENSTEIN

C'est cette proscription de l'empereur qui agite vos esprits; un vain papier ne blesse pas, il ne trouvera pas d'assassin.

LA COMTESSE

S'il en trouvait, ma résolution est prise ; je porte avec moi de quoi me consoler !

Elle sort.

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WALLENSTEIN, GOHDON ; un instant après, un DOMESTIQUE.

WALLENSTEIN

Tout est tranquille dans la ville ?

GORDON

La ville est tranquille.

WALLENSTEIN

J'entends le bruit de la musique, le château est éclairé. Qui sont ces gens si joyeux?

GOHDON.

C'est un festin que l'on donne dans le château au comte de Terzky et au feld-maréchal.

WALLENSTEIN

C'est en l'honneur de cette victoire... ces genslà ne savent se réjouir qu'à table. { Il sonne , un Domestique vient.) Je veux me déshabiller pour aller dormir. { Il prend les clefs de Gordon.) Ainsi nous voici en sûreté contre les ennemis et enfermés avec de fidèles amis. En effet , ou la nature entière me trompe, ou un visage tel que celui-ci [montrant Gordon) n'est pas celui d'un hypociile. {Le Domestique lui Ole son manteau,

son hausse-col et sa (oison d'or.) Prenez garde, il vient de tomber quelque chose.

LE DOMESTIQUE

C'est la chaîne d'or qui vient de se rompre.

WALLENSTEIN

Ah ! elle a duré assez long-temps; donnez. ( // regarde la chaîne. ) C'est la première faveur que j'ai reçue de l'empereur ; pendant que nous faisions ensemble la guerre de Frioul et qu'il était encore archiduc, il la suspendit à mon cou, et je n'ai pas depuis cessé jusqu'à ce jour de la porter. C'est une superstition peut-être, mais elle a dû être pour moi un talisman, tant que j'ai pu m'en parer avec confiance, et le bonheur fugitif de ma vie a dû se rattacher à cette chaîne qui en avait été le premier gage. Eh bien ! c'en est fait ! il faut qu'une nouvelle fortune commence pour moi, puisque cet ancien talisman a perdu sa force. ( Le Domestique seretire emportant lemanleau. Wallenstein se lève, se promène dans la salle et enfin s'arrête tout pensif devant Gordon. ) Combien le souvenir de mes anciens temps me semble présent! Je me revois encore à la cour... où nous étions ensemble, jeunes enfans. Nous disputions souvent ensemble; ton esprit était sage, tu avais coutume de prêcher la morale , tu me blâmais d'aspirer sans modération aux choses les plus élevées , de me livrer à des songes exaltés, et tu me vantais les jours dorés de la médiocrité. Eh bien ! ta sagesse s'est méprise , elle a de bonne heure décidé et arrêté ton sort, et si tu ne l'étais pas séparé de l'influence magnanime de mon étoile, tu ne serais pas aujourd'hui enseveli dans une obscure retraite.

GORDON

Mon prince, le pauvre pêcheur vient sans peine rattacher sa frôle barque dans le port, et voit le puissant navire submergé par la tempête.

WALLENSTEIN

Ainsi tu es déjà dans le port, vieillard? et moi, une ardeur que rien n'a encore affaiblie me pousse avec force et autorité sur la mer orageuse de la vie ; c'est encore l'espérance qui est ma déesse, et me comparant à toi , je vois avec quelque orgueil que les années rapides ont passé sur ma tête sans la blanchir et sans exercer leur action. ( Il se promène à grands pas, puis s'arrête vis-à-vis de Gordon, de l'autre côté du théâtre.) Pourquoi dire que la fortune est trompeuse? elle a été fidèle pour moi, elle m'a élevé avec amour hors de la foule des hommes; d'un bras puissant et divin elle m'a fait gravir rapidement tous les degrés de l'existence; il n'y a rien de vulgaire dans la route qu'a suivie mon sort , dans le sillon qu'a tracé ma main. Qui pourrait appliquer à ma vie les règles de la sagesse humaine? Il est vrai qu'en ce moment je semble profondément déchu ; mais je vais me relever bientôt, et le flux va bientôt remonter la vague que le reflux avait abaissée.

CORDON

Et cependant je rappellerai ici l'antique maxime.

THÉÂTRE DE SCHILLER

qu'on ne doit pas s'niiiilamlir do la journée; avant que le soirsoil passé , un long bonlicur n'est pas un motif d'espérance; c'est plutôt pour les malheureux que l'espérance est faite; riiomme heureux doit vivre environné de crainte, car les vagues du destin sont mobiles et agitées.

WALLENSTEIX , SOUrtaUl.

Il me semble entendre encore le Gordon d'autrefois : je sais bien que les choses terrestres sont sujettes au changement, et que le dieu du mal a toujours ses droits à réclamer; les antiques païens ne l'ignoraient pas, lorsqu'ils s'imposaient un | malheur volontaire pour apaiser les divinités envieuses; et des victimes humaines ont ensanglanté l'autel de Typhon. (// se tait et reprend tristement. ) Aussi lui ai-je sacrifié. Mon plus cher ami a succombé par ma faute; aussi, depuis que ce combat m'a plonge dans la tristesse , ne puis-je plus jouir de la faveur du destin. La jalousie du sort doit être assouvie; une vie a racheté l'autre, et la foudre qui devait m'abattre et m'écraser est tombée sur sa tête innocente et chérie.

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SGÈJNE Y.

Les Précédens, SENL

wallenstei.n.

N'est-ce pas Seni qui vient à nous ? il semble hors do lui. Qui te conduit si tard ici, Baptiste?

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