LE ROI, CARLOS
CARLOS. Aussitôt que le Duc est sorti, il s'eut vers le livi, et se précipite à ses pieds avec pression d'une grande sensibilité.
Maintenant voici mon père, maintenant retrouve. Que de reconnaissance pour celi veurl... Votre main, mon père... ô jour he
DON CARLOS
(x-ltc grâce a été long-temps refusée à votre fils. l>ourquoi, mon père, m'avez-vous si Iong-tem;^s repoussé de votre cœur? qu'ai-je fait?
^ LE KOI.
Infant, ton cœur est inhabile à de tels artifices ; épargne-les, je ne les aime point.
CAULOs, .^e levant.
C'est cela! J'entends le langage de vos courtisans. Mon père, cela n'est pas juste ! ô mon Dieu! tout n'est pas vrai, tout ne l'est pas dans ce qua dit un prêtre ! tout ne l'est pas dans ce que disent les créatures d'un prêtre! Je ne suis point pervers, mon père; un sang bouillant, voilà mes torts; ma jeunesse, voilà mon crime. Je ne suis point pervers, non vraiment, je ne suis point pervers; si d'impétueux mouvemens s'élèvent souvent dans . mon cœur, mon cœur est bon.
LE ROI
Ton cœur est pur, je le sais... comme tes vœux.
CARLOS
Maintenant ou jamais! nous sommes seuls, les ( iroilcs limites de l'étiquette ont disparu entre le père et le fils. Maintenant ou jamais! un céleste rayon d'espérance a lui sur moi , un doux pressentiment a traversé mon cœur; le ciel et le chœur sicré des anges descendent sur nous; le Toutl'uissant regarde avec miséricorde cette grande et touchante scène. Mon père, réconciliation. 11 se jette à ses pieds.
LE ROI
Laisse-moi, et lève-toi.
Réconciliation!
LE ROI, se dégageant de lui.
Quelle impudente comédie!
CARLOS
Une impudence? .. l'amour de ton fils '
LE ROI
Des larmes! quel misérable spectacle! sors de ma présence.
CARLOS
Aujourd'hui ou jamais, réconciliation, mon
•Vf.
LE ROI
Sors de ma présence. Si tu revenais d'un noble mbat vaincu et humilié, mes bras pourraient luvrir pour te recevoir. Tel que tu es, je te repousse; il n'y a qu'une lâche faute qui puisse produire une douleur si honteuse. Celui que son repentir ne fait pas rougir , ne saura jamais s'épnrgner un remords.
CARLOS
Quel est-il donc? par quelle méprise, lui, étranger à l'humanité, peut-il se trouver parmi les hommes? Le symbole éternel de l'humanité, ce i sont les larmes; son œil est sec; ce n'est pas une
( femme qui l'a enfanté! Ah! laissez vos yeux
toujours arides apprendre aujourd'hui à verser des pleurs; peut-être plus tard aurez-vous à y recourir dans de plus cruelles heures.
Penses tu dissiper par de belles paroles les pénibles doutes de ton père?
CAKI.OS.
Du doute! je le détruirai ce doute, je m attacherai au cœur de mon père; oui, je briserai cette enveloppe de pierre dont le doute a entouré votre cœur. Qui sont-ils, ceux qui m'ont chassé de la faveur de mon roi? que pourrait offrir ce moine à un père, en place de son fils? quelle consolation Albe donnera-t-il à votre vie triste et dé|iouillée d'enfant? Vous voulez de l'amour?... Ici, dans ce cœur, la source en est plus vive et plus pure que dans ces cœurs ignobles et sombres qui ne s'ouvrent qu'à l'or de Philippe.
LE ROI
Arrête, téméraire ! les hommes que tu oses flétrir sont des serviteurs éprouvés et de mon choix, tu dois les honorer.
CARLOS
Jamais! je me connais. Ce que peut faire votre duc d'Albe, Carlos le peut aussi, et Carlos peut encore plus. Qu'importe à un mercenaire un royaume qui jamais ne sera le sien? que lui importe de voir blanchir les cheveux gris de Philippe ? Votre Carlos vous eût aimé... Pour moi, je recule devant la pensée d'être seul et isolé, seul sur un trône.
LE ROI, frappé Je ces paroles, demeure pensif faisant un retour sur lui-même , puis apri:s un instant de silence :
Je suis seul!
CARLOS, s'approcharit de lui avec chaleur et vivacité.
A'ous l'étiez. Ne me haïssez plus, je vous aimerai comme un fils, je vous aimerai ardemment!... seulement ne me haïssez plus. Combien il est ravissant de nous sentir honorés dans une àmc noble, de savoir que notre joie anime d'autres regards, que nos angoisses oppressent un autre cœur, que nos souffrances font couler d'autres larmes! Combien il est beau et glorieux pour un père, la main serrée par la main d'un fils bien-aimé, de recommencer avec lui la route fleurie de la jeunesse, de rêver encore une fois le rêve de la vie ! Combien il est grand et doux de se perpétuer immortel et impérissable par la vertu de son enfant, de faire le bien pour un siècle entier! Combien il est beau de planter ce qu'un fils chéri moissonnera, de semer ce qui produira pour lui, de se figurer combien grande alors sera sa reconnaissance! Mon père, vos moines ont eu la précaution de ne vous point parler'de C' bonheur céleste.
LE ROI, avec quelque émotion- 0 mon fils ! mon fils ! tu prononces loi-même ton arrêt! tu peins d'une manière ravissante un bon heur que tu ne m'as jamais donné!
CARLOS
Que le Tout-Puissant en soit juge! vous-même m'avez interdit votre ccrur et toute part à votre autorité, et jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à ce jour (et cela était-il juste et raisonnable?) jusqu'à ce
jour il m'a fallu, moi, prince d'Espagne, demeurer étranger à l'Espagne , prisonnier dans ce royaume où je dois être un jour souverain. Cela était-il juste? cela était-il convenable? 0 combien souvent, mon père, combien souvent j'ai rougi d'humiliation lorsque les ambassadeurs des puissances élran?:crcs, lorsque les gazettes m'apprenaient les détails de la cour d'Aranjuez! LE iioi.
Ton sang est encore trop bouillant : tu ne saurais que détruire.
Eh bien ! employez-moi à détruire. Mon sang est trop bouillant! j'ai atteint ma vingt-troisième année, et je n'ai encore rien fait pour l'immortalité. Mon âme s'éveille, je îe sens. Ma vocation à la royauté me réclame comme son débiteur, et me trouble dans mon sommeil Toutes les heures perdues de ma jeunesse se présentent à mon esprit comme une dette d'honneur. Il est venu ce grand et noble moment où je dois enfin rendre compte avec usure de ce trésor précieux. L'histoire du. monde, la renommée de mes aïeux, les trompettes éclatantes de la gloire m'appellent. L'instant est arrivé d'ouvrir pour moi les glorieuses barrières de la renommée. Oserai-je vous soumettre, ô mon roi! la prière qui m'a amené ici?
LE ROI
Encore une prière? explique-toi.
CARLOS
La rébellion fait d'effrayans progrès en Brabant. L'opiniâtreté des rebelles exige une forte et pru dente résistance. Pour dompter la fureur des fanatiques, le duc doit conduire une armée en Flandre : il a reçu du roi un plein et souverain pouvoir. Combien cette mission est glorieuse, combien elle semble faite pour introduire votre fils au temple de la gloire! 0 mon roi! confiezmoi cette armée : je suis aimé des Flamands. J'ose garantir leur fidélité sur ma tète.
LE ROI
Tu parles comme un rêveur. Cette mission demande un homme, et la jeunesse...
CARLOS
Elle demande un homme, mon père, et c'est cela justement qu'Albc n'a jamais été !
La terreur seule peut contenir la révolte : la pitié serait folie. Ton âme est faible, mon fils; le duc d'Albe sera redouté. Renonce à ta demande.
CARLOS
Envoyez-moi en Flandre avec l'armée, confiezvous à celte Ame faible; le nom seul du fils du roi, volant au-devant de mes étendards, soumettra ce que les bourreaux du duc d'Albe ne sauraicniqne détruire. Je vous le demande à genoux : c'est la première grâce que j'ai implorée. Mon père, confiez-moi la l'iandre.
LE ROI , examinant le Prince avec un regard pénétrant.
Donner tout-à-coup ma meilleure armée à ton ambition 1 le couteau à mon meurtrier!
THÉÂTRE DE SCHILLER
CAKLOS.
0 mon Dieu! ne suis-je pas pluS avancé, et se rait-ce là le fruit de ce précieux instant si long temps désiré? {Après un moment de réflexion, i continue d'un ton sérieux, mais plus doux.) Par lez-moi plus doucement. Ne m'éloignez pas aiii^i Je ne voudrais point vous quitter après cette nislre réponse; je ne voudrais pas vous quiiu avec un cœur si douloureux. Traitez-moi ave plus de faveur : c'est ma dernière exigence, c'es la dernière tentative du désespoir. Je ne puis sou tenir, je ne puis endurer, avec une fermeté virile que vous me refusiez tout, absolument tout. No compris, désabusé de raille douces espérance.*, vais m'éloigner de vous. Votre duc d'Albe, v<' Domingo, vont régner orgueilleusement au lie où votre fils a gémi dans la poussière. La tourb des courtisans, la foule tremblante des grands, 1 pâle troupe des moines, étaient présens quand vou m avez accordé cette audience solennelle. N m'humiliez pas ; ne me faites pas une mortell blessure, en me livrant, comme victime hontci à la raillerie insolente de la cour; qu'il ne &;. pas dit que, tandis que des étrangers abusent d votre faveur, Carlos ne peut rien obtenir. Pot preuve que vous voulez me traiter honorablemeniji envoyez-moi en Flandre avec l'armée.
LE RDI.
Ne reviens plus sur cela, ou la colère de to roi...
CARLOS
Je brave la colère de mon roi et je vous sup plie pour la dernière fois. Confiez-moi la Flandre il faut, je le dois, quitter l'Espagne. Vivre ici c'est pour moi respirer sous la hache du bout reau. Le ciel de Madrid pèse sur moi comme remords d'un crime. Un prompt changement ( climat peut seul me guérir : si vous voulez n sauver, envoyez-moi sans retard en Flandre. LE ROI, avec une douceur contrainte.
Des maux comme les tiens, mon fils, exigei un bon régime et la présence du médecin. Tu di meureras en Espagne; le duc ira en Flandre.
CARLOS
Maintenant, anges protecteurs, veillez sur rao
LE KOI, faisant un pas en arrière.
Arrête! qu'exprime une telle physionomie?
CARLOS, d'une voix tremblante.
Mon père, cette décision est-elle irrévocable?
LE ROI
Le roi l'a prononcée.
Mon sort est décidé.
Il sort dans une vifc émotion.
DON CARLOS
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