‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 461 sur 637 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

LA PRINCESSE, et bientôt après DON CARLOS.

La Prince.îse s'est assise sur une ottomane et joue sur son luth. Carlos entre précipitamment ; il reconnaît la Princesse, et reste comme frappé de la foudre.

CARLOS

Dieu! où suis-je?

DON CARLOS

1 A PRINCESSE. Elle laisse tomber son luth et va d sa rencontre.

Eh ! prince ! il est donc vrai ?

CAULOS.

Oùsuis-je? détestable méprise! ce n'est point l'appartement que je cherchais.

LA PRINCESSE

Carlos sait bien aviser l'appartement où il doit trouver une femme sans témoins.

CARLOS

Princesse... excusez-moi, princesse : le premier salon était ouvert.

LA PRINCESSE

Cela est-il possible? je supposais cependant l'avoir fermé moi-même.

CARLOS

Vous supposiez : mais vous n'en êtes pas certaine... vous le supposiez seulement , et... vous vous êtes trompée. Vous avez voulu le fermer sans doute, et... je le crois... mais vous ne l'avez point fermé. Assurément... il était ouvert : j'ai entendu quelqu'un jouer du luth... N'était-ce pas du luth?... {// regarde autour de lui avec embarras.) En eiïet, il est encore là; et... le luth... Dii'u m'en est témoin... j'aime les sons du luth avec passion. J'étais tout oreilles, ravi, hors de inoi, et je nie suis élancé dans ce cabinet, pour \<>\r les beaux yeux de l'aimable chanteuse qui nip causait une émotion si vive et si délicieuse.

LA PRINCESSE

Charmante curiosité, qui cependant... s'est bientôt calmée, comme je puis voir. {Après un moment de silence, elle reprend d'un ton significatif.) Ah! je dois estimer l'homme délicat qui, pour épargner la pudeur d'une femme, s'embarrasse dans de tels détours.

CARLOS, avec confiance.

Prinrcsse, je sens moi-même que j'aggrave les torts que je cherche à excuser. Épargnez-moi un rôle que je ne saurais remplir. Vous cherchiez dans cet appartement un asile contre la foule; vous vouliez, loin des regards des hommes, vous livrer aux vœux secrets de votre cœur, et moi, l'enfant du mauvais destin, je me montre : aussitôt vos songes charmans s'évanouissent. Ainsi je dois m'éloigner sans tarder davantage.

Il veut sortir.

LA PRINCESSE, surprise et confondue, mais se remettant bientôt après. ' Prince ! ah ! cela n'était pas bien.

CARLOS

Princesse, je comprends ce que signifie votre présence dans ce cabinet, et je respecte cet embarras de la pudeur. Malheur à l'homme qu'enhardit la rougeur d'une femme : q,:and une femme tremble devant moi, je deviens timide.

LA PRINCESSE

Est-il possible?... quel scrupule sans exemple dans un jeune homme, dans le fils d'un roi! Oui, prince, maintenant vous devez rester près de moi ; maintenant, je vous le demande moi-même. Tant

tSi

de vertu rassurerait l'inquiétude d'une jeune fille. Save7-vous que votre soudaine apparition ma troublée au milieu de mon ariette favorite? [Elle le mène vers le sofa et rejjrend son luth.) Il faut, prince, que je la recommence, et votre punition sera de l'écouler.

CARLOS s'assied , non sans quelque contrainte , auprès de la Princesse.

Punition aussi désirable que la faute ellemême; et le sujet en était si beau, si céleste, que je l'entendrais volontiers pour la troisième fois.

LA PRINCESSE

Quoi ! vous aviez tout entendu?... Cela est affreux, prince. Les paroles, je crois , étaient sur/ l'amour.

CARLOS

Et, si je ne me trompe, sur l'amour heureux. Les plus belles paroles qui puissent sortir d'niif belle bouche; mais, sans doute, plus belles que vraies. *

LA PRINCESSE

Point vraies? Ainsi vous en doutez?

CARLOS, sérieusement.

Je doute que Carlos et la princesse d'Éboli puissent se comprendre lorsqu'ils parlent de l'amour. (La Princesse est interdite; il la remarque et continue avec un ton de galanterie légère.] Car qui pourrait croire, en voyant ces joues de roses, que les passions puissent agiter votre cœur? La princesse Eboli peut-elle courir le danger de soupirer en vain et sans retour? Celui-là seul connaît l'amour, qui aime sans espérance.

LA PRINCESSE, avcc la même gaieté qu'auparavant.

Finissez , prince! en vérité vous êtes lugubre. Ne semble-t-il pas que ce soit ce malheur qui précisément vous poursuive aujourd'hui? [Elle lui prend la main avec un tendre intérêt.) Vous n'êtes pas content, prince: vous souffrez... ô ciel! vous semblez très-souffrant. Est il possible? et pourquoi souffrir, prince?... Vous, appelé par un titre solennel à l'empire du monde... comblé de tous les dons de la prodigue nature , et de tous les droits aux joies de la vie, vous, fils d'un grand roi; bien plus encore, vous qui, dés le berceau, avez, par les heureux dons de la nature, effacé l'éclat éblouissant de votre rang; vous qui, dans l'opinion des femmes, dans ce tribunal souverain, avez séduit tous vos juges, ces juges qui décident sans appel du mérite et de la gloire des hommes; vous, qui n'avez qu'à jeter un coup d'œil pour triompher; qui savez enllanmier, même en restant froid; vous, dont l'amour donnerait le bonheur des dieux, ferait vivre dans le paradis... Quoi! l'homme que la nature a choisi entre mille pour le parer de dons sans pareils, pourrait-il être malheureux! 0 ciel ! toi qui lui donnas tout, pourquoi lui as-tu refusé de» yeux pour voir ses triomphes ?

THÉÂTRE DE SCHILLEïl

CAHLOS , qui pendant tout ce lemps-là était tombé dans une distraction profonde, est loulù coup rappelé à lui-même par le silence de la Princesse, el se relève en sursaut.

Charmiitit, lout-à-fait incomparable, princesse, r.liantez-moi ce passage encore une fois. LA PKiNCESSE le regarde avec surprise.

Carlos, où donc étiez-vous?

CAUi.os, se levant.

Oui, certainement; vous me le rappelez à propos. Je dois me rendre, me rendre au plus vite. LA l'KixcESSF. , le retenant.

Où donc?

CAïu.os, avec une cruelle perplexité.

Ici... dehors. Laissez-moi.... il me semble que l'univers embrasé m'enveloppe d'une sombre \apetn\

LA PKINCESSE le retient avec force.

Qu'avez-vous? quel est ce procédé bizarre et imprévu ? {Carlos reste pensif; elle saisit ce moment pour l'attirer vers le sofa.) Vous avez besoin de repos, cher Carlos; votre sang est agité; asseyez-vous près de moi, chassez ce sombre délire de la fièvre. Si vous vous demandiez avec bonne foi : ma tête sait-elle ce qui oppresse mon cœur?.... Lors même que vuus pourriez vous en rendre compte, n'y a-t il dans cette cour aucun chevalier, aucune femme qui puisse vous soulager... vous comprendre, ai-je voulu dire? aucun n'en est-il digne?

CAHLOS, avec distraction.

Peut-être la princesse d'Éboii.

LA PRINCESSE, vivement et avec joie.

Vraiment!

CAHLOS.

Remettez-moi une lettre, une recommandation pour mon père. Oui, donnez-la-moi; on dit que vous avez beaucoup de crédit.

LA PHINCESSE.

Uue dit-il?... Ah! c'est ce soupçon qui le rend

muet.

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