‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 462 sur 637 · C.AKLOS · texte numérisé non relu

C.AKLOS

Vraisemblablement l'histoire est déjà publique. .Vavais tout-;i-coup formé le projet d'aller en Hrabant pour... uniquement pour gagner mes cpirons... mon père ne le veut pas. Ce bon père craint que si je commande l'armée, ma voix ne se gâte.

LA PIUNCESSE.

Carlos, vous vous jouez de moi; vous voulez m'enlaccr dan.s vos artifices. Kcgardez-moi, hypocrite .. là en face. Celui qui ne songerait qu'aux exploits chevaleresques, celui-là, avouezle, desrendrait-il jusqu'à dérober avidement les rubans que laissent tomber les femmes, et, excusez-moi {elle écarte légèrement ta fraise de Carlos et saisit un nœud de ruban qui y était caché.) cl ^8 conserverait-il si précieusement? CAMLOs se recule avec surprise.

Princesse, c'en est trop; je suis trahi. On ne peut vous tromper , vous vous entendez avec les malins esprits.

LA PlU.NCESSh.

Cela vous surprend? rien que cela? Faisons la gageure, prince, que je rappelle à votre cœur des choses, ah!... bien des choses; essayez seulement. Faites-moi des questions. Si les prestiges même de l'imagination, si un accent passager et perdu dans l'air, si un sourire effacé à l'instant même par la rénexion, si un geste, si une attitude où l'âme n'était pour rien, n'ont pu m'échapper, jugez si j'ai compris ce que vous vouliez faire comprendre...

CARLOS

C'est vraiment se hasarder beaucoup; j'accepte la gageure, princesse. Vous me promettez de découvrir dans mon propre cœur des choses que moi-même je n'ai jamais sues?

LA PRINCESSE , un peu blessée , et d'un ion sérieux.

Jamais, prince; pensez-y mieux. Regardez autour de vous. Ce cabinet n'est pas l'appartement de la reine , et l'on n'est pas forcé ici à admirer son joli minois. Vous vous troublez... vous avez rougi tout-à-coup. Ah! certes , qui pourrait être assez pénétrant, assez téméraire, as-sez oisif pour é[)ier Carlos, lorsque Carlos se croit à l'abri? qui aurait pu remarquer comment, au dernier bal de la «our, il a quitté la reine dont il était le cavalier, et, traversant vivement, est venu prendre la main de la princesse Éboli au lieu de sa royale partenaire? Distraction, prince, que remarqua le roi lui-même, lorsqu'il parut en cet instant. CARLOS, avec un sourire ironique.

Et même le roi? En vérité, chère princesse, cela ne devait pas lui paraître singulier.

LA PRINCESSE

Pas plus que cette scène de la chapelle du château, dont le prince Carlos ne se souvient pas non })lus. Vous étiez prosterné aux pieds de la sainte Vierge, et absorbé dans la prière, quand tout-àcoup... était-ce votre faute? la robe d'une certaine dame fait du bruit derrière vous : alors voici le valeureux fils de don Philippe qui commence à trembler, comme un hérétique devant le saint office; la prière sans ferveur expire sur ses lèvres pâlissantes. Dans le transport de la passion... c'était une comédie attendrissante... vous saisîtes la sainte et froide main de la mère de Dieu , et des baisers brûlans s'imprimèrent sur le marbre.

CAR LOS

Vous me jugez mal, princesse ; c'était piété.

LA PRINCESSE

Oh! oui! alors, c'est tout autre chose. C'est sans doute aussi la crainte de perdre qui, lorsque Carlos était au jeu, avec la reine et moi, lui fit dérober mon gant avec une merveilleuse dextérité, {Carlos se lève tout troublé] et le moment d'après... il le jeta sur la table au lieu de sa carte.

CARLOS

0 Dieu ! Dieu ! qu'ai je fait là?

LA PRINCESSE

Rien que vous déviez désavouer, j'espère. Cum. bien je fus agréablement surprise, lorsque, sans

DON CARLOS

y penser, je t^ou^ai sous mes doigts un billet que vous aviez su cacher dans le gant : c'était la plus touchante romance. Ah ! prince !

CAULOS, l'interrompant luul-à-coup.

Des vers : rien de plus. 11 s'échappe parfois de mon cer\(;îiu des bluelles aussitôt éteintes qu'allumées, c'était tout. Ne [)arlons plus do cela. u PRINCESSE recule tout étonnée, et l'observant de plus loin pendant un iîistant.

Je suis a bout... Toutes mes tentatives glissent sur cet homme bizarre et ondoyaiU. [Elle se tait «n moment.) Mais quoi? ne serait-ce pas une prodigieuse vanité qui, pour rendre ses jouissances plus douces, aurait pris le masque de la timidité? Oui. {Elle s'approche du Prince et l'examina, d'un ah- de doute.) Enfin, prince, daignez m'éclaircir. Je suis arrêtée devant une porte enchantée, qu'aucune clef ne peut ouvrir. '

CARLOS

Comme moi devant vous.

LA PRINCESSE le quitte brusquement. Elle se promène en silence dans le cabinet, et parait préoccupée de quelque pensée forte. Enfin, après quelques instans, elle s'adresse à lui d'un ton sérieux et solennel.

Enfin il le faut : je dois me résoudre à parler. Je vous prends pour mon juge. Vous avez un noble cœur, vous êtes un homme, un prince, un (hcvalier : je me jette entre vos bras. Vous me sauverez, prince; et si je suis perdue sans ressource, vous prendrez part à mes peines... vous me pleurerez. (Le Prince se rapproche d'elle avec curiosité, intérêt et surprise.) Un impudent favori du roi recherche ma main : Ruy Goniez, comte de Sylva. Le roi le veut : le marché est conclu; je suis vendue à son valet.

CAiiLOS, vivement.

Vendue? et toujours vendre! et vendue par celui qui fait de tout, en Espagne, un illustre trafic!

LA PRINCESSE

Non; écoutez tout d'abord; ce n'est pas assez qu'on me sacrifie à la politique, on en veut encore à ma vertu. Tenez , cet écrit pourra dénias-', quer ce saint homme... Carlos prend le papier, mais son impatience ne lui permet pas de le lire, et il continue à écouter le récit de la Princesse.) Où trouver mon salut, prince? Jusqu'ici mon orgueil a sauvé ma vertu ; mais enfin...

CAR LOS

Vous avez cédé?.. Cédé, non, non, par le ciel!

non !

LA PRINCESSE

Cédé à qui ?... misérable calcul ! sottise de ces grands esprits ! Estimer les faveurs d'une femme, le bonheur de l'amour, à l'égal d'une marchandise qui peut être achetée! L'amour est la seule chose ici-bas qui ne souffre pas d'autre acheteur que lui même; l'amour est le prix de l'arnour. C'est le trésor inestimable que je veuxdonner, ou enfouir sans en jamais jouir, tel que ce célèbre marchand qui, insensible à tour l'or du Rialto, et

se raillant des rois, rejeta sa perle dans les trésors de la mer, trop fier pour la vendre au-dessous de sa valeur,

CARI.OS

Dieu tout-puissant: celte femme est belle!

LA PRLNCESSE.

On appellera cela caprice ou vanité ; qu'importe? Je ne veux point faire deux parts de mes plaisirs. Je donnerai tout, tout, à l'iiomme, au seul homme que je nie serai choisi : je donnerai une fois, mais pour toujours. Mon amour ne fer* qu'un heureux, qu'un seul, mais je veux que ce soit pour lui le bonheur céleste. La ravi.ssantc harmonie des âmes , les caresses , les douces voluptés d'un instant propice, la sublime, la divine magie de la beauté, sont le faisceau des couleurs d'un même rayon;' sont les feuilles d'une moine fleur; et moi, insensée, j'irais sacrifier et arracher de mon calice une des feuilles de cette noble fleur? J'irais dégrader la majestueuse dignité de la femme, de ce chef-d'œuvje du Créateur, jusqu'à récréer les derniers jours d'un \ieux débauché!

c.vni.os.

Cela est inouï!... Quoi! Madrid possédait une telle femme, et je m'en aperçois aujourd'hui ponr la première fois !

LA PRINCESSE

Depuis long-temps j'aurais abandonné la cour, abandonné le monde, je me serais ensevelie dans un saint cloître ; mais il me reste un seul lien... un lien tout-puissant qui m'attache à ce monde. Hélas! un fantôme peut-être, mais il m'est cher : j'aime, et je ne suis pas aimée.

CARLOS, avec feu, et s'approchant d'elle.

Vous l'êtes ! aussi vrai qu'un Dieu est au ciel... Vous l'êtes , et au-delà de toute expression !

LA PRINCESSE

Vous ! vous le jurez ! Ah ! c'est la voix de mon ange protecteur. Oui, si vous le jurez, Carlos, je vous croirai. Alors, je suis aimée.

CARLOS la presse dans ses bras avec tendresse.

Douce et noble fdle! adorable créature! te voir, t'entendre, tout me ravit, tout me confond d'admiration. Qui a pu te voir, qui a pu voir qu'il y avait sous le ciel un être tel que toi... peut-il se vanter de n'avoir jamais aimé? cependant ici, à la cour de l'hilippe; cependant ici, que viens-tu faire, ange charmant? Ici, parmi ces moines, et sous ce joug monacal ! ce n'est pas ici le climat dune telle fleur; ils la flétriraient! oui, ils la flétriraient! j'en suis sûr. Mais non, aussi vrai que je respire, non : je te prends dans mes bras, je te porterai dans mes bras à travers tous ces démons et leur enfer! Oui, je serai ton ange protecteur. LA PRINCESSE , rti'cc un regard d'amour.

Ah! Carlos, que je vous connaissais peu! combien votre noble cœur récompense magnifiquement ce qu'on a soulfert pour l'entendre!

Elle lui prend la main et veut la baisrr. i;ARLOS, retirant sa main.

Princesse, à votre tour, où donc étiei-rous ?

THÉÂTRE DE SCHILLER

LA PRINCESSE, ovec grâce et finesse, et regardant fixement sa main.

Que cette main est belle! qu'ellea de richesses! Prince! celle main a encore deux précieux dons à faire : une couronne, et le cœur de Carlos; et tous deux peut-être à une seule mortelle 1... à une seule, un si magnifique, un si divin présent! Eh quoi ! prince, si vous vous décidiez à faire un partage, les reines savent mal aimer; et la femme ijui sait aimer s'entend mal à régner. Ainsi, prince, il faut partager, et aujourd'hui, aujourd'hui môme... Comment! serait ce déjà fait? réellement déjà? Cela est encore mieux. Et connai- Irai-je l'heureuse personne...

CARLOS

Tu la connaîtras. Je me découvrirai à toi, noble rllle; je me découvrirai à ce cœur innocent, sincère et pur. Au milieu de cette cour, tu es la première, la seule qui soit digne de connaître mon aine tout entière. Oui, je ne le nie point, j'aime.

LA PRLNCESSIÎ.

Méchant homme! cet aveu était-il si pénible? Ah! j'étais digne de pitié quand tu me trouvais digne d'amour.

CARLOS, surpris.

Quoi ! que dites-vous?

LA PRlNCESsë.

Se jouer ainsi de moi!... Ah! vraiment, prince, cela n'était pas bien. Jusqu'à nier la clef!

CARLOS

La clef ! la clef. {Après un moment de réflexion.) Oui... ainsi c'était... Maintenant je vois... 6 mon Dieu!

Ses genoax fléchissent; il s'appuie à un fauteuil, et se cache le visage.

LA PRINCESSE , apfès uH long silence, pousse un cri et s'évanouit.

Malédiction ! qu'ai-je fait? CARLOS, se relevant, et avec un accent de vivo douleur.

Être ainsi précipité du ciel, que j'avais rêvé !... Ah ! cela est affreux !

LA PRI.NCESSE, 56 Cachant le visage.

Qu'ai-je déion vert? Dieu!

CAHI.OS se jette à genoux devant elle.

Je ne suis point coupable, prin cessée/' La pas- <ion..« une funeste méprise... l'ar le ciel! je ne suis point coupable!

LA PRi.^jcEssE le repoisse.

Au nom de Dieu ! laissez-moi.

CARLOS

Jamais! Vous abandonner dans ce trouble affreux !

LA PRI.NCESSE, le repoussant avec violence.

Par générosilé, par compassion, laissez-moi.... Voulez-\ous me tuer par votre odieux aspect? ( Carlos veut sortir. ) Uendez-moi ma iellre cl la clef. Où est l'autre lettre?

CARLOS

t'tutrc lettre? quelle autre?

LA PRINCESSt.

CARLOS

Celle du roi.

De qui?

LA PRINCESSE

Celle que vous tenez de moi à l'instant.

Du roi? et à qui? à vous ?

LA PRI.NCESSE.

0 ciel! dans quel horrible embarras je suis, I.a lettre... je veux la ravoir.

CARLOS

Du roi, et à vous?

LA PR1.\CESSE

La lettre, au nom du ciel !

CARLOS

Celle qui devait démasquer quelqu'un à mes yeux.

LA PRINCESSE

Je suis morte... Rendez-la-moi.

CARLOS

La lettre?

LA PRINCESSE, Se tordant les mains de désespoir. Insensée ! dans quel péril je me suis jetée !

CARLOS

La lettre?... Elle vient du roi... Ah! princesso. cela change tout. La voici {il. la tient à la mait et la regarde avec joie ) cette inestimable, celu terrible, cette chère lettre; toutes les couronnes de Philippe auraient trop peu de poids, trop peu de valeur pour la raciieter, cette lettre!... je la tiens.

LA PRINCESSE, se jetant au-devant de lui. Grand Dieu! je suis perdue!

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SGÈiNE IX.

LA PRINCESSE, «eu/fl.

Elle (lenipure un moment interdite et hors d'elle-même, puis, après que le Prince est sorti, elle s'élance sur ses »•' pas et veut le retenir.

Prince, encore un mot; prince, écoutez-moi... Il s'éloigne... Et encore cela!... Il me méprise... Me voilà dans un isolement affreux, rcpousséc, reji

tée {Elle tombe dans un fauteuil, puis opri ^

un moment de silence : ) Non... mais sacriliér, sacriliée à une rivale, il aime ; plus de doute ; luimême en a fait l'aveu... Mais quelle est cette heureuse femme?,.. Il est visible que son amour est contraire à son devoir : il craint d'être découvert; sa passion se c.iche du roi... Pourquoi du roi, qui, au contraire, désirait le voir amoureux? ou bien dans son père, ne serait-ce pas le père qui l'e' fraie? .. Quand je lui ai révélé les honteuses pr^ positions du roi, sa physionomie a exprimé la joli il a semblé content et heureux... D'où vient qn' sa vertu sévère n'a pas fait entendre un blâme sur cela... sur cela même? Quel avantage lui en reviendrait-il, si le roi, inlidèle à la reine... {File s'arrête tout-ù~coiip comme saisie dune idée tow

DON CARLOS

daine; en même temps elle tire de son sein le ruban qu'elle a pris à Carlos , l'examine et le reconnaît.) Insensée que j'étais! Maintenant enfin, maintenant... Où avuis-jc l'esprit? Maintenant mes yeux s'ouvrent. . Ils s'aimaient long-temps avant que le roi l'eût choisie. Jamais le prince ne m'a vue sans elle... et moi qui me croyais si véritablement, si ardemment adorée, lorsque c'était d'elle qu'il s'agissait! 0 tromperie sans exemple! Et je lui ai décelé ma faiblesse!,.. {Elle se taitun tVisfanf.) Aimerait-il sans aucune espérance?... Je ne puis le croire... Un amour sans espoir n'eût point résisté à cette épreuve. Posséder un cœur qui repousse et dédaigne le plus puissant monarque du monde : on ne fait pas un tel sacrifice à un

amour sans espérance Que d'ardeur dans son

embrassement!... avec quel charme il m'a pressée jsur son cœur palpitant! Ah! la tentation eût été trop forte pour une fidélité romanesque, si elle l'était pas payée de retour!... 11 a pris la clef ■ommes'il eût été persuadé que la reine la lui eniroyait : il croyait donc son amour au point de 'ranchir cette dernière limite... 11 est venu, il est ■ enu en elTct, pensant que la femme de Philippe jivait abjuré les lois de la raison. Comment l'eût- I osé, si de fortes preuves ne l'eussent encouagé?... Cela est clair. 11 est écouté; elle aime... i*ar le ciel, cette sainte est devenue sensible. )u'elle est habile !... Moi-même je tremblais deant l'apparence hautaine et imposante de sa ertu: je m'humiliais devant cet être supérieur; 3 m'effaçais devant sa gloire; j'enviais à sa beauté [e calme céleste affranchi de toutes les agitations ela nature humaine... et ce calme n'était qu'une pparence, et elle voulait s'accorder à la fois une louble jouissance; elle voulait conserver les deors imposans de la vertu, et ne point se refuser 'S plaisirs secrets du vice. Telle était son audace ; ; iitte hypocrisie resterait inconnue et jouirait u smcès! du succès!.... et cela parce qu'aucun ■iii-'cur ne se rencontrerait! Non, certes... Je la v( rais... cela demande vengeance. Le roi saura ttc fourberie... le roi.... (Après un moment de /?'rion.) Oui... c'est un moyen d'obtenir sa coniii'i.'.

Elle sort.

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