LE DUC DALBE, DOMINGO
DOMINGO
Mn'avez-vous à me dire ?
At.BE.
j lue découverte importante que j'ai faite au - .lurd'hui, et d'après laquelle j'aurais une résolu- I prendre.
DOMINGO
yueflc découverte? et de quoi s'agit-il?
ALBE
Le prince Carlos, et moi nous sommes rencon-
tres ce malin dans le salon de la reine... Je suis offensé; nous nous animons, le débat devient bruyant, nous lirons nos cpées ; la reine a ce bruit sort de chez elle, s'avance entre nous, jette un regard sur le prince avec toute la confiance d'une autorité irrésistible : ce n'a été qu'un seul regard ; son bras demeure immobile, il vole dan? mes bras, il m'embrasse tendrement, il disparait.
DOMINGO, après un instant de silence.
Cela est fort suspect... Duc, vous me ramenez vers une idée, une idée que, je l'avoue, j'avais depuis long-temps conçue; j'avais chassé ce rêve, je ne l'ai jamais confié a personne. 11 y a des glaives à deux tranchans, des amis douteux , et je les crains ; il est difficile de connaître les hommes... encore plus difficile de les pénétrer : des paroles légèrement reportées peuvent ne paraître qu'une confidence injurieuse. J'ai donc enseveli mon se- . cret jusqu'à ce que le temps de le mettre au jour soit venu. 11 est certains services qu'il est dangereux de rendre aux rois... 11 y a des traits qui, lorsqu'ils manquent le but, reviennent frapper celui qui les a témérairement lancés. Ce que j'ai à dire, il faut pouvoir le jurer sur l'hostie. Un témoignage oculaire, un mot surpris, un écrit pèsent plus dans la balance que mon sentiment intime. Par malheur, nous sommes sur le sol de l'Espagne.
ALBE
Pourquoi par malheur?
DOMINGO
Dans toute autre cour , les passions pourraient s'oublier : ici tout leur rappelle la sévérité des lois; une reine d'Espagne a de la peine à faillir. Je suis convaincu, mais par malheur il s'agit jus-» tement, tout justement, d'une chose qu'un heureux hasard peut seul nous faire découvrir.
ALBE
Ecoutez-moi. Carlos a vu le roi aujourd'hui ; l'audience a duré une heure ; il demandait le gouvernement des Pays-Bas ; il le demandait avec chaleur et vivacité; je l'entendais du cabinet; ses yeux étaient rougis par les larmes, lorsque je mo suis rencontré avec lui à la porte. Le soir il avait un air de triomphe; il est ravi que le roi m'ait préféré; il est reconnaissant .. La chose est différente, dit-il, et tout n'en ira que mieux, il ne. sait pas feindre; d'où peut donc provenir celte contradiction?... Le prince est tout joyeux de ne pas avoir été préféré, et le roi m'accorde une grâce avec tous les signes de sa colère. Que doisje croire?... Vraiment, cette dignité nouvelle ressemble à un exil plutôt qu'à une faveur.
DOMINGO
La chose en serait à ce point? à ce point? un instant aurait renversé ce que nous avons construit durant des années? et vous êtes si calme, si résigné? Connaissez-vous ce jeune homme? prévoyez-vous ce qui arrivera s'il a jamais le pouvoir? Le prince ! je ne suis pas son ennemi, aucun autre souci ne trouble mon repos que le soin du
THÉÂTRE DE SCHILLER
trône, de Dieu et de son Eglise. L'infant! je le connais, j'ai pénétré son âme, il couve un horrible projet, duc, le projet épouvantable de se faire régent et de se soustraire à notre sainte foi. Son œur s'est enflammé pour des vertus nouvelles qui, orgueilleuses et s'assurant sur elles-mêmes, n'implorent aucune croyance. 11 pense; sa léte brille pour de bizarres chimères; il honore l'homme. Duc, convient-il pour devenir notre roi?
Al.BE.
Fantômes, et rien de plus! L'orgueil d'un jeune homme qui peut-être veut jouer un rôle, et qui n'a que ce parti à embrasser; tout cela passera quand une fois son tour de commander sera venu.
DOMINGO
J'en doute. 11 est lier de sa liberté, et ne se soumet point au joug par lequel on apprend à soumettre aussi les autres au joug. Convient-il à notre trône? Cet esprit audacieux et gigantesque franchira toutes les limites de notre habile politique. Vainement j'ai tenté d'énerver pendant sa jeunesse dans les voluptés ce courage orgueilleux; il a résiste à cette épreuve. On frémit de voir une telle âme avoir tant de vigueur et Philippe va avoir soixante ans.
ALBE
Vos regards s'étendent trop loin.
nOMIXGO.
Lui et la reine ne sont qu'un. Le poison des nouveautés s'est déjà glissé, s'est déjà caché dans leurs cœurs; il a bien rapidement conquis du terrain, et il atteindra le trône. Je connais cette Française. Craignons toute la vengeance de cette 'secrète ennemie si Philippe montre de la faiblesse. La fortune nous est encore favorable; prolilons-en. Enveloppons-les tous les deux dans
le même piège Qu'aujourd'hui un avis donné
au roi Prouvé ou non prouvé, ce sera gagner
beaucoup que de l'inquiéter. Nous, nous ne doutons pas. Lorsqu'on est convaincu, il n'est pas difficile de convaincre. 11 est infaillible que nous en découvrirons davantage, puisque nous sommes déjà assurés que nous avons des découvertes à faire.
ALBE
Mais il reste encore à régler la chose la plus importante. Qui prendra sur lui d'instruire le roi?
ItOMINCO.
Ni vous ni mol Apprenez aussi ce que depuis longtemps, plein de mes grands jirojets , j'ai su, avec une tranquille patience, prép.irer pour le succès. 11 manque encore, pour compléter notre ligue, un troisième personnage : le plus important. Le roi aime la princesse Éboli. Je nourris cette passion qui sert mes vues. Je suis chargé de ses intérêts; je l'entraînerai dans notre projet. Celle jeune dame, si mes soins réussissent, sera notre auiili.iirc, deviendra notre reine. Peut être
en une seule nuit une fille espagnole brisera-t-el les lis des Valois.
ALBE
Qu'entends-je? est-ce une réalité? ai-je bi( entendu? Parle ciel! je demeure étonné! Ou le coup est décisif. Mon père, je suis en adm ration devant vous. Maintenant la partie est nous.
DOMI.N'GO
Silence! qui vient? C'est elle... elle-même.
ALBE
Je serai dans la pièce voisine, et lorsque...
DOMINGO
Fort bien. Je vous appellerai.
Le duc d'Albe sort.
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SCEîsE XJ.