SCÈNE XV
)0N CARLOS ; LE MARQUIS DE POSA entre.
CARLOS
Ah ! te voici enfin !
LE MARQUIS
Quelle épreuve pour l'impatience d'un ami!.... )eux fois le .soleil s'est levé, deux fois la nuit est enue depuis que le sort de mon cher Carlos est lécidé. Et c'est maintenant, pour la première fois nainlenant, que je vais l'apprendre. Parle. Vous oilà réconciliés?
CARLOS
Qui?
Toi et le roi. Et quant à la Flandre, il est dé- :idé...
CARLOS
Que le duc s'y rendra demain. Cela est ainsi.
LE MARQUIS
• Cela ne peut être; cela n'est pas. Tout Madrid lerait-il dans l'erreur? Tu as eu une audience serète, dit-on ? Le roi...
CARLOS
Demeure inflexible; nous sommes divisés pour oujours, et plus que nous ne l'étions auparaant.
LE MARQUIS
Tu ne pars point pour la France ?
CARLOS
Non, non, non.
LE MARQUIS
0 mes espérances !
CARLOS
Laissons cela... 0 Rodrigue! depuis que nous lous sommes quittés, que de choses dans ma vie! rtais avant tout je te demande un conseil : je 'eux lui parler.
LE MARQUIS
A ta mère ? Non. Et pourquoi?
J'ai une espérance. Tu pâlis; calme-toi; je dois !tre heureux et je le serai... Mais ceci sera pour ine autre fois ; maintenant trouve un moyen pour lue je lui parle.
LE MARQUIS
Qu'est-ce donc? sur quoi se fonde ce nouveau èvedu délire?
CARLOS
1' n'est point un rêve!... par le Dieu des mirale n'en est pas un ; c'est la vérité, la vérité •'i présente la lettre du Roi à la princesse -i/t) : elle est attestée par cet important écrit. ine est libre aux yeux des hommes comme l'ux du ciel ; elle est libre. Lis cela, et tu cesi s d'être étonné.
LE MARQUIS, ouvrant la lettre.
Quoi! que vois-jc?.... La propre main du roi? Après quil a lu.) Et pour qui cette lettre?
CARLOS
A la princesse d'Éboli... Avant-hier un page de la reine me remet une lettre et une clef de la part d'une inconnue... On me désigne, dans l'aile gauche du palais, occupée par la reine, un cabinet où m'attend une dame que j'aime depuis longtemps. Je suis à l'instant cette indication.
LE MARQUIS
Insensé, tu la suis?
CARLOS
Je ne connaissais point l'écriture , je ne sais qu'une seule femme... quelle autre qu'elle pouvait se croire adorée de Carlos? Plein d'une douce ivresse, je vole au lieu indiqué; un chant céleste qui se faisait entendre de l'intérieur de l'appartement me sert de guide, j'ouvre la porte, et qui .vois-je ? juge de mon effroi !
LE MARQUIS
Ah! je devine tout.
CARLOS
J'étais perdu sans ressource, Rodrigue, si je n'étais tombé dans les mains d'un ange. Quel funeste hasard ! Trompée par le langage imprudent de mes yeux, elle s'abandonne à une douce illusion et se croit l'idole de mes regards ; touchée des tourmens secrets de mon âme , son cœur imprévoyant et généreux a la faiblesse de me récompenser par l'amour; la timidité lui parait être la cause de mon silence , elle a l'imprudence de le rompre , elle m'ouvre son noble cœur,
LE MARQUIS
Et tu racontes cela si tranquillement? La princesse d'Éboli t'a pénétré! Sans nul doute elle a démêlé les plus intimes secrets de ton amour. Tu l'as cruellement offensée : elle dispose du roi. CARLOS , avec confiance.
Elle est vertueuse.
LE MARQUIS
Elle l'est dans l'intérêt de son amour. Je crains beaucoup cette vertu ; je la connais. Qu'elle est loin de la vertu idéale qui , naissant de l'âme comme de son sol maternel , croissant avec grâce et fierté, s'élève librement sans le secours de la culture , et produit une moisson de fleurs ! C'est un rameau étranger qui, accoutumé à l'air du midi, a été transplanté dans un rude climat. Éducation, principes, nomme-la comme tu voudras, c'est une innocence acquise , disputée avec habileté et dans de pénibles combats à la chaleur du sang , marchandée strictement et sans abandon avec le ciel, qui l'exige et qui la paie, Juge-s-en toi-même, la princesse pourra-t-elle jamais pardonner à la reine qu'un homme ait rejeté le sacrifice de sa vertu pénible et combattue pour honorer la femme de Philippe par une flamme sans espérance ?
CARLOS
Connais-tu si bien la princesse ?
LE MARQUIS
Non, assurément A peine je l'ai vue deux foi»: mais permets que je te dise un mot encore : il m'a
THÉÂTRE DE SCHILLER
paru qu'elle évitait habilement la nome au vice et qu'elle connaissait très-bien les apparences de la vertu. J'ai observe la reine aussi Ah! Carlos , combien est dilTérent ce que j'ai remarque en elle! Tranquille dans un sentiment inné de l'honneur, aussi éloignée d'une insouciante légèreté que des calculs étudiés de la convenance, étrangère à la témérité comme à la crainte, elle marche d'un pas ferme et héroïque dans le sentier étroit du bien , ignorant qu'elle impose l'admiration , alors môme qu'elle ne se flatte point de son propre suffrage. Mon cher Carlos retrouve-t-il sa princesse Éboli dans ce portrait? La princesse était sans reproche, parce qu'elle aimait. L'amour était expressément stipulé dans sa vertu : tu n'as point acquitté ce prix, elle succombera. cxhios, avec un peu de vivacité.
{ Non, non, {après avoir fait quelques pas avec agitation) non, te dis-je. Ah! Rodrigue, te convient-il de vouloir ravir à ton ami la plus divine des félicités, la foi en la bonté du cœur humain?
LE MAUQUIS.
Ai-je mérité ce reproche ? Non , tendre ami de mon cœur, non , par le ciel , ce n'est pas cela que j'ai voulu. Cette Ëboli , elle serait un ange pour moi , je me précipiterais humblement et en adoration devant sa vertu, tout comme toi, si elle n'avait pas appris ton secret.
CAIILOS.
Vois combien ta crainte est vaine ! A-t-elle d'autre preuve que celle qui la couvrirait de honte? Achètera-t-elle au prix de son honneur la triste satisfaction de sa vengeance?
LE MAKQUIS.
Plus d'une , pour n'avoir pas à rougir, s'est vouée à la honte.
CAULOS, se levant avec viv xcifé.
Non , cela est trop dur, trop cruel. Elle est noble et fière; je la connais et je ne crains rien. En vain tu t'elTorces de troubler mes espérances : Je parlerai à ma mère.
LE MARO'JIS.
Maintenant? et pourquoi?
CARLOS
Je n'ai plus rien à ménager : je veux connaître mon sort. Occupe-toi seulement à ce que je puisse lui parler.
LE MAUQUIS.
Et tu veux lui montrer cette lettre? Réellement , tu le veux ?
CAHLOS.
Ne m'interroge pas là-dessus... Le moyen de lui parler! seulement le moyen de lui parler! JE MAROLis, d'un ton expressif.
Ne disais-tu pas que tu aimais ta mère ? Kt tu veux lui montrer cette lettre? ( Carlos baisse les yeux et se tait. ) Carlos, je lis dans tes regards ce que je n'avais pas vu jusqu'à ce jour, ce qui est tout nouveau pour moi. Tu détournes les yeux. Il est donc vrai? Si donc j'ai bien lu.. Laisse-moi voir encore cette lettre.
Carlos la lui donne, le iMarquis la déchiru
CARLO&
Quoi! as-tu perdu la raison? [Avec une émo tion contenue.) Réellement, je l'avoue, cetl lettre m'importait beaucoup.
LE MARQUIS
Cela m'a paru... Aussi l'ai-je déchirée. {Le Mai qui s fixe ses regards pénétranssur le Prince, qi le regarde avec hésitation. Long silence, j R< ponds : qu'a de commun la profanation de l couche royale avec ton amour '/ Est-ce Piiilip(: qui lui était redoutable? Quel lien peut unir i( devoirs violés de la foi conjugale et tes coupabh espérances ? Sa faute concourt-elle avec to amour? Ah ! sans doute, j'apprends à te mieu connaître. Combien jusqu'ici j'avais mal compr ton amour !
CARLOS
Comment, Rodrigue? croirais-tu?...
LE MARQUIS
Je sens ce dont il faut perdre l'habitude. Oui autrefois, autrefois cela n'était pas ainsi. Aie ton âme était grande , ardente , vaste. Le cerc entier de l'univers trouvait place dans ton cœui tout cela s'est évanoui devant une passion, devai un petit intérêt personnel. Ton cœur est mort. Pi une larme sur le sort déplorable des Province Unies, pas une seule larme ! 0 Carlos! que tu < devenu petit! que tu es devenu misérable, depu que tu n'aimes personne que toi!
CARLOS se jette dans un fauteuil, se tait un nu ment, puis avec des larmes étouffées '
Je sais que tu ne m'estimes plus.
LE MARQUIS
Non, Carlos, je m'explique cet emportement c'était l'erreur d'un sentiment louable. La rcii était à toi; elle te fut ravie par le roi. Cependai jusqu'ici tu te méfiais modestement de tes droit; peut-être Philippe était-il plus digne d'elle, pnsais-tu. Tu te hasardais, mais tout bas, à déci la question; elle est résolue par la lettre : cci toi qui es le plus digne. Avec une orgueilleu i satisfaction tu vois le sort convaincu de tyrann et de larcin. Tu triomphes d'être l'offensé ; c souffrir l'injustice enorgueillit les grandes ànn mais là ton imagination s'égare. Ta lierlé avait tisl'action : ton cœur voulut avoir espérance. Ai si je ne sais pas bien comment cette fois tu as | te méprendre.
CARLOS, éniu.
Non, Rodrigue, tu te trompes beaucoup; je i pensais pas si noblement à beaucoup près que i voudrais me le faire croire.
LE MARQUIS
Je suis donc bien peu connu de toi? Ecoute, Cha les; lorsque tu t'égares, je cherche toujours cnl cent vertus celle à qui doit être imputée la fauii mais maintenant nous nous comprenons mieu Tu veux parler à la reine; soit, tu lui parlera CARLOS, se jetant dans ses bras.
Ah! combien je rougis devant toi l
LE MARQUIS
Tu as ma parole , laisse-moi faire le reste. Ui
DON CARLOS
pensée singulière, hardie, heureuse s'élève dans mon imagination; tu l'entendras d'une plus belle bouche, Charles. Je me rends chez la reine. Peutêtre dès ce matin tout s'accomplira-t-il? Jusque là, Charles, n'oublie pas qu'un projet qu'a conçu la raison la plus sublime, que réclament les souffrances de l'humanité , eût-il échoué mille fois, ne doit jamais être abandonné. Entends-tu? Souviens toi de la Flandre.
CARLOS
Oui, tout ce que me prescriront toi et la vertu.
LE MARQUIS, s' approchant d'une fenêtre.
Il est temps. J'entends ta suite. [Ils s'embrassent. ) Maintenant tu es prince et.moi sujet.
CARLOS
Tu rentres sur-le-champ à la ville?
LE MARQUIS
Sur-ic-champ.
CARLOS
Arrête; encore un mot : j'allais oublier un avis de la plus grande import.uice. Les lettres pour le Hrabant sont ouvertes par le roi. Sois sur tes gardes. Les postes du royaume ont, j'en suis sûr, des ordres secrets.
LE MARQUIS
Comment le sais-tu?
CARLOS
Don Raymond de Taxis est de mes nmis.
LE MARQUIS, après un moment de silence. Encore cela. .4insi les lettres prendront la route d'Allemagne.
Ils sortent des deux côtés opposés.
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