SCENE XIV. LA REINE, ALBE, DOMINGO
ALBE
S'il nous était permis, madame...
LA REINE
Que souhaitez-vous?
DOMINGO
Une sollicitude sincère pour l'auguste personne de Votre Majesté ne nous permet point de garder un tranquille silence sur un incident qui menace votre sûreté.
ALBE
Nous nous hâtons de déjouer, par un avis donné à temps, un complot dirigé contre vous, DOMi.vr.o.
Et de mettre aux pieds de Votre Majesté l'hommage de notre zèle et de nos services.
DON CARLOS
LA REINE, les regardant avec étonnement. Révérend père, et vous, noble duc, vous me causez une surprise réelle ; je n'étais pas préparée à un tel dévouement de la part de Domingo et du duc d'Albe; je sais quel cas j'en dois faire. Vous me parlez d'un complot qui me menace ; puis-je savoir qui...
Nous vous prions de vous garder d'un marquis de Posa, qui s'emploie aux affaires secrètes de Sa Majesté, du roi.
LA REINE
J'apprends avec satisfaction que le roi ait fait un si bon choix. On m'a parlé depuis long-temps du marquis comme d'un excellent homme ; il a la réputation d'un esprit fort distingué; jamais plus grande faveur ne fut mieux placée.
DOMINGO
Mieux placée? nous sommes mieux instruits.
ALBE
Depuis long-temps ce n'est plus un mystère que le genre d'emploi accepté par cet homme.
LA REINE
Comment'.' que serait-ce donc? vous excitez toute mon attention.
DOMINGO
Y a-t-il long-temps que Votre Majesté a regardé pour la dernière fois dans sa cassette?
LA REINE
Comment?
DOMINGO
Et avez-YOus remarqué s'il ne vous manquait rien de précieux ?
LA REINE
Eh quoi donc! toute la cour sait ce qui m'a été soustrait? cependant le marquis de Posa... Comment le marquis de Posa aurait-il quelque rapport avec ceci-?
ALBE
Un rapport fort direct, madame ; car il manque
aussi au prince des papiers fort importans , qui
ont été vus ce matin dans les mains du roi, pen-
daiit que le chevalier avait une audience secrète.
LA REINE, après quelque réflexion.
Ciel! ceci est étrange! ceci est fort extraordinaire! Je trouve ici un ennemi que je n'avais jamais imaginé, et en revanche deux amis que je ne me souviens pas d'avoir jamais connus; car en vérité, [elle fixe sur tous les deux un regard pénétrant) il faut que je l'avoue, le mauvais office qui m'a été rendu auprès du roi, je courais le risque de le pardonner... à vous.
ALBE
A nous?
LA REINE
A vous.
DOMINGO
Duc d'Albe, à nous !
LA REINE, fixant encore les yeux sur eux.
Combien je m'applaudis d'être à temps mise en garde contre ma précipitation ! Sans cela j'étais résolue à demander dès aujourd'hui à Sa Majesté
de faire paraître mes accusateurs devant moi. Maintenant tout est pour le mieux, je pourrai invoquer en ma faveur le témoignage du duc d'Albe.
ALBE
De moi? parlez-vous sérieusement?
LA REINE
Pourquoi pas ?
DOMINGO
Ciel ! empêcher ainsi tous les bons ofGces qu'en secret...
LA REINE
En secret? {D'un air grave et fier.) Je désirerais cependant savoir, duc d'Albe, ce que la femme de votre roi peut avoir à démêler avec vous, ou avec vous, prêtre, et que son époux ne doive pas savoir. Suis-je innocente ou coupable?
DOMINGO
Quelle question!
ALBE
Cependant si le roi n'était pas juste, si du moins il ne l'était pas en ce moment?
LA REINE
Alors j'attendrai qu'il le devienne... Heureux celui qui n'aura qu'à gagner lorsqu'il le sera devenu !
Elle leur fait un salut et se retire. Ils sortent ensuite par une autre porte.
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