‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 516 sur 637 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

LE ROI et LR GUAND-INQUISITEUR.

Long silence.

LE GRAND-INQUISITEUR

Suis-je devant le roi?

LE ROI

Oui.

LE" GRAND-INQUISITEUR

Je ne m'y attendais plus.

Je renouvelle une scène des années de ma jeunesse. L'infant don Philippe demande conseil à son instituteur.

LE GRAND-INQUISITEUR

Charles , mon élève , votre auguste père, n'eut jamais besoin de conseils.

LE ROI

|I1 en était d'autant plus heureux. J'ai commis meurtre, cardinal, et plus de repos...

LE GRAND-INQUISITEUR

?ar quelle cause avez-vous commis un meurtre ?

LE ROI

Jne trahison qui est sans exemple...

LE GRAND-INQUISITEUR

(Je la connais.

LE ROI

iQue connaissez-vous? par qui? depuis quand ?

LE GRAND-INQUISITEUR

Moi, depuis beaucoup d'années; vous, depuis le coucher du soleil.

LE ROI , avec surprise.

Vous aviez déjà connaissance de cet homme?

LE GRAND-INQUISITEUR

Sa vie, depuis son commencement jusqu'à sa fin , est inscrite sur le^ pieux registres du Saint- Office.

Et il allait librement ?

LE GRAND-INQUISITEUR

La corde au bout de laquelle il voltigeait était longue, mais indestructible.

LE ROI

Il avait franchi les limites de mon empire.

LE GRAND-INQUISITEUR

OÙ il pouvait être, j'étais aussi.

LE ROI va et vient avec humeur.

On savait en quelles mains j'étais, pourquoi tardait-on à m'en avertir ?

LE GRAND-INQUISITEUR

Je ferai la même question à mon tour... "Pourquoi ne vous informiez-vous point , quand vous

vous jetiez dans les bras de cet homme ? Vous l'avez connu ! un regard aurait dû vous suffire pour découvrir l'hérésie. Qui put vous porter à dérober cette victime au Saint-Office? Se jouet-on de nous ? Si les rois s'abaissent à être receleurs... si derrière nous ils s'entendent avec nos plus pervers ennemis, qu'adviendra-l-il de nous? Si un seul pouvait trouver grâce, de quel droit en avoir sacrifié cent mille ?

LE ROI

Il a été aussi sacrifié.

LE GRAND-INQUISITEUU.

Non! il a été assassiné.... honteusement! criminellement! Ce sang qui devait couler en notre honneur, en notre gloire, a été répandu par la main d'un assassin : cet homme était à nous. Qui vous autorisait à toucher aux possessions sacrées de l'Église ? 11 devait mourir par nous. Dieu l'envoyait, à cause des nécessités du siècle, pour qu'une flétrissure solennelle fût impri.TQée à son esprit, pour que l'orgueilleuse raison fût donnée en spectacle. Tel était mon plan médité. Maintenant, voilà l'œuvre de tant d'an'iccs détruite et renversée ! Vous nous l'avez dérobé, et vous ne pouvez nous présenter que vos mains sanglantes.

LE ROI

La passion m'entraîna. Pardonnez-moi.

LE GRAND-INQUISITEUR

La passion ? Est-ce danc l'infant Philippe qui me répond? Suis-je donc le seul qui soit devenu un vieillard? La passion? {Il secoue la tête avec humeur. ] Donne la liberté de conscience dans tes états, quand tu marches enchaîné!

LE ROI

Je suis novice encore en ces matières. Ayez de la patience pour moi.

LE GRAND-INQUISITEUR

Non! je ne suis pas content de vous. Accuseï ainsi tout le cours de votre règne passé ! où était alors ce Philippe, dont l'âme inébranlable comme l'étoile polaire dans le ciel , immuable et éternelle , roule sur elle-même? Tout le passé s'étaitil donc abîmé derrière vous? Le monde n'étail-il donc plus le même , pour avoir voulu lui tendre la main? Le poison n'était-il plus le poison ? La ligne qui sépare le bien et le mal, le vrai et le faux, avait-elle disparu ? Est-ce avoir un plan ? est-ce avoir une résolution? est-ce avoir une constance virile que de briser en une minute une règle suivie soixante ans, comme si c'était un caprice de femme ?

LE ROI

J'avais vu dans ses yeux.... Pardonnez-moi ce retour à la faible humanité. Le monde a un accès de moins vers votre cœur : vos yeux sont éteints.

LE GRAND-INQUISITEUR

Qu'aviez-vous à faire à cet homme? Que pouvait-il vous présenter de nouveau , à quoi vous ne fussiez préparé? Connaissiez-vous si peu l'enthousiasme et la nouveauté ? Le langage orgueilleux de ces améliorateurs du monde avait-il »i

THÉÂTRE DE SCHILLEli

peu rclenti à voire oreille ? Quand l'édifice de voire foi tombe devant des paroles.... de quel front pouvez vous, je le demande, signer le sanglant arrêt de cent milliers d'âmes faibles qui montent sur le bûcher pour un bien moindre motif?

LE ROI

Je désirais un homme. Ce Domingo...

LE GRAND-INQUISITEUR

Pourquoi un homme ? Les hommes sont pour vous des nombres, rien de plus. I)ois-je répéter les élémcns de l'art de régner à un élève en cheveux gris? Le dieu de la terre doit apprendre à ne point désirer ce qui ne peut lui être accordé. Si vous gémissiez de ne point jouir d'un commerce de scniimens , ne serait-ce pas avouer que ce monde renferme vos semblables ? Et quels droits, je vous prie, auriez-vous au-dessus de vos semblables ?

LE ROI, se jetant dans un fauteuil.

Je suis un faible mortel, je le sens. Tu exiges de la créature ce dont le Créateur seul est capable.

LE GRAND-INQUISITEUU.

j Non, sire, on ne m'abuse point. On vous a ■ pénétré. Vous vouliez nous échapper. Les lourdes chaînes de notre ordre vous pesaient. Vous vouliez être libre et seul [il s'arrête, le Roi se tait) ; nous sommes vengés. Remerciez l'Église, qui se contente de vous punir comme une mère. Le choix qu'on vous a laissé faire en aveugle a été votre châtiment : vous voilà instruit. Maintenant revenez à nous. Si je ;j'avais point paru maintenant devant vous, par le Dieu vivant, vous eussiez demain paru devant moi.

LE KOI.

Point d'un tel langage! Modère-toi, prêtre; je n'endure point cela. Je ne peux point m'entendra parler sur ce ton.

LE GR.VND-IXQUSSITEUR.

Pourquoi évoquez-vous l'ombre de Samuel?

J'ai placé deux rois sur le trône d'Espagne, et j'espérais laisser un édifice solidement fondé. Je vois le fruit de ma vie perdu , don Philippe luimême ébranle mon ouvrage; et maintenant, sire, pourquoi ai-je été appelé? Que fais-je ici? Je ne suis point disposé à faire une nouvelle visite.

LE KOI.

Une question encore, la dernière, et tu pourras t'en aller en paix. Oublions le passé , et que la paix soit faite entre nous. Sommes-nous réconciliés?

LE GRAMn-INQUISITEUR.

Quand Philippe se courbera avec humilité.

LE ROI , après un moment de silence.

Mon fils médite une rébellion.

LB GRAND-liNQUISlTEUR.

Que résolvez-vous ?

LB ROI

Rien, ou tout.

LE GRAND-INQUISITEUR

lit que veut dire ; tout?

l.E ROI.

Je le laisserai fuir, si je ne puis le faire mourir.

LE GRAND-INQUISITEUR

Eh bien , sire?

LE ROI

Peux-tu inculquer en moi quelque nouvelle croyance qui enseigne le meurtre sanglant d'un fils?

LE GRAND-INQUISITEUR

Pour apaiser l'éternelle justice, le fils de Dieu est mort sur la croix.

LE ROI

Etabliras-tu cette opinion dans toute l'Europe?

LE GRAND-INQUISITEUR

Partout où la croix est révérée.

J'offense la nature. Imposes-tu silence aussi à sa puissante voix?

LE GRAND-INQUISITEUR

Devant la foi, la nature est sans force.

LE ROI

Je dépose en tes mains mon office de juge. Puis-jc m'en démettre entièrement?

LE GRAND-INQUISITEUR

Confiez-le-moi.

LE ROI

C'est mon fils unique. Pour qui aurai-je travaillé?

iE r.RAND-INQUISlTia'Il.

Pour la mort plutôt que pour la liberté

LE ROI se lève.

Nous sommes d'accord. Viens.

LE GRAND-INQUISITEUR

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