‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 519 sur 637 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

Vous me dites, mon cher ami, que jusqu'ici les jugemens sur Don Carlos ne vous ont point satisfait ; vous l'attribuez à ce que la plupart s'écartent du véritable point de vue de l'auteur. 11 vous paraîtrait encore possible de défendre certaines positions fort attaquées et que les critiques ont déclarées intenables; au contraire, quelques doutes qui se sont élevés sur la contexture de la pièce vous paraissent n'avoir pas été pleinement résolus, bien qu'on les ait aperçus et qu'on ait cherché à les détruire. Quant aux principales objections, elles vous ont donné moins d'admiration pour la sagacité des critiques que pour ce contentement d'eux-mêmes avec lequel ils ont proclamé de telles remarques comme de grandes découvertes. Vous leur reprochez de ne pas avoir eu la pensée toute naturelle que des fautes dont sont frappés les yeux les moins clairvovans pouvaient bien avoir clé évidentes aussi pour l'auteur, qui en générai n'est pas plus mal avisé que ses lecteurs; ils ne se sont pas aperçus, dites-vous, que c'était moins aux fautes ellesmêmes qu'ils avaient affaire, qu'aux motifs que l'auteur avait eus de les commettre. Ces motifs pouvaient être tout-à-fait insuffisans, pouvaient dépendre d'une manière particulière de voir; mais la tâche du critique était de montrer cette insuffisance, de faire remarquer cette manière particulière de voir; c'est ainsi qu'il eût acquis ([uelque autorité aux yeux de ceux auxquels il impose ses jugemens ou offre ses avis.

Mais en déUnitive, mon cher ami, qu'importe à l'auteur que son juge ait ou n'ait pas eu vocation? qu'il ait montré plus ou moins de sagacité? c'est une question qu'il peut édaircir par luimême. Ce qu'il y aurait de pis pour l'auteur, ce serait que l'effet de son ouvrage tînt à la pénétration et à la Justice du critique, que l'impression qui en doit résulter dépendît de la réunion de plusieurs qualités qui se trouvent rarement jointes dans la môme personne. La plus fausse position où pourrait se trouver un ouvrage de l'art, lorsqu'il est livré au libre jugement du spectateur, ce serait d'avoir besoin d'explication, et d'exiger qu'on vint à son secours pour bien établir son vrai point de vue. Si vous aviez voulu faire entendre que le mien est dans ce cas, vous en auriez par là dit beaucoup de mai, et vous me contraindriez à essayer encore une fois de lui Oler cette apparence. 11 convient donc, ce me

semble, de rechercher principalement si la pièc^ renferme tout ce quipeuten donnerrintelligence: et si tout y est assez clairement exprimé poui être facilement saisi du lecteur. Vous désire donc, mon cher ami, que nous traitions ce sujet avec quelque détail. L'ouvrage m'est devenu étranger, et je me trouve dans une sorte de position mitoyenne entre l'auteur et le lecteur; de sorte que je pourrai peut-être avoir la connaissance intime du sujet, comme le premier, et en même temps l'impartialité du second.

On pourrait surtout me reprocher, et je trouve nécessaire de prévenir l'objection, d'avoir excité dans le premier acte une attente que je n'ai point satisfaite dans le dernier. La Nouvelle de Saint- Réal, et peut-être aussi l'idée que j'avais donnée de moi par mes premières pièces de théâtre, ont pu faire aussi que le lecteur ait envisagé l'ouvrage sous un aspect, tandisqueje l'ai envisagé sous un autre. Pendant le temps où j'y ai travaillé, temps que diverses interruptions ont rendu assez long, il s'est même opéré en moi de grands changemens. Les variations de mon sort, qui durant cette époque ont influé sur ma manière de penser et de sentir, ont dû nécessairement avoir aussi de l'action sur cet ouvrage. Ce qui au commencement m'avait surtout attaché, a, dans la suite, produit sur moi un effet plus faible, et vers la lin me touchait à peine. Denouvelles idées, qui m'étaient venues pendant ce temps-là, avaient pris la place des premières. Carlos lui-même n'est peut-être si fort tombé dans ma disgrâce pour aucun autre motif que la trop grande faveur qu'autrefois je lui avais accordée, et c'est pour la raison contraire que le marquis de Posa a pris sa place. 11 est donc advenu que j'ai apporté au quatrième et au cinquième acte une toute autre disposition de cœur. Mais les trois premiers actes étaient dans les mains du public, je ne pouvais plus changer le plan de l'ensemble; il eût donc fallu bouleverser la pièce entière, ce qui n'aurait trouvé sa récompense que dans l'esprit d'une bien petite partie de mes lecteurs; ou bien, il aurait fallu ajuster la seconde partie à la première comme j'aurais pu. Si le résultat n'a pas été le plus heureux possible, j'ai du moins cette consolation, qu'une main plus habile n'eût pas beaucoup mieux réussi. Ma grande faute a été de demeurer trop longtemps occupé de cette pièce. Une oeuvre dramatique ne peut et ne doit être que le fruit d'une seule saison. Aussi le plan a-t-il reçu une extension qui excède les limites et les règles du drame.

i)ON CARLOS

Ce plan exige que le marquis de Posa obtienne ae Philippe une confiance sans bornes, et l'économie de la pièce ne m'a permis que de consacrer une eule scène à cette extraordinaire influence.

Ces explications, qui me justifieront peut-être aux yeux de mes amis, ne sont rien aux yeux de l'art; mais elles pourront mettre un terme à beaucoup de déclamations que les critiques ont impétueusement déchaînées contre moi à ce sujet.

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