LETTRE IL
Le caractère au marquis de Posa est généralement regardé comme idéal. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est d'examiner jusqu'à quel point cette assertion est fondée, en ramenant à leur véritable valeur la conduite et les actes de ce personnage. Vous voyez qu'ici j'ai affaire à deux partis opposes. Pour ceux qui le regardent comme absolument étranger à la classe des êtres naturels, il faut que je leur montre comment il tient à la nature humaine, comment ses pensées, comment ses actions dérivent d'une impulsion toute humaine, et sont enchaînées à l'influence des circonstances extérieures; pour ceux qui lui donnent le nom d'un être divin, il faut que je leur fasse remarquer quelques parties de ce caractère qui sont purement humaines. Les opinions qu'exprime le marquis, la philosophie qui le soutient, le sentiment il'afTection qui l'anime, quelque élevés qu'ils puissent être au-dessus de la vie commune, ne peuvent pas, et le plus simple examen nous l'apprend, autoriser à bannir ce personnage de la classe des êtres naturels. Car à quoi une tête humaine ne peut-elle pas donner naissance, et quelle est la création du cerveau qui ne peut pas prendre le caractère d'une passion dans un cœur embrasé? Aussi, quelles sontles actions qui, quelque rares qu'elles puissent être, ne trouvent pas leur exemple dans l'histoire? Le dévouement du marquis pour son ami n'est rien ou peu de chose, en comparaison de la mort héroïque de Régulus, de Curtius et de plusieurs autres. L'impossibilité ou l'inconsistance résulteraient donc ou de la contradiction de ces sentiniens avec l'époque contemporaine, ou de ce qu'ils ne peuvent pas avoir une vivacité assez grande {)0ur entraîner à de telles actions. Je puis donc réduire les objections faites contre le naturel de ce caractère, à celles-ci: dans le siècle de Philippe 11, aucun homme ne peut avoir eu les idées du marquis de Posa ; des pensées de cette nature ne passent pas aussi facilement qu'on l'a supposé ici, dans la volonté et dans les actions ; un fanatisme idéal ne se réalise point en de telles conséquences, et n'a pas coutume d'être accompagné d'une pareille énergie d'exécution.
L'objection qu'on voudrait tirer contre ce caractère du siècle où je l'ai supposé, me semble lui être plutôt favorable que contraire. A l'exem-
ple de tous les grands esprits, il est placé entre les ténèbres et la lumière, apparaissant comme un phénomène isolé. L'époque où il s'est formé est celle de la fermentation de toutes les têtes, du combat des préjugés avec la raison, de l'anarchie des opinions, de l'aurore de la vérité, et conséquemment de la naissance des hommes extraordinaires. Les idées de liberté et de dignité humaine, qu'un hasard heureux ou une éducation meilleure a jetées dans cette âme sensible et pure, l'étonnent par leur nouveauté, et agissent sur elle avec toute la force de ce qui est surprenant et inaccoutumé; le mystère avec lequel elles ont été vraisemblablement communiquées, a dû rendre aussi leur impression plus forte. Elles n'ont point encore acquis, par une longue habitude, cette trivialité qui aujourd'hui a usé et émoussé leur empreinte. Leur relief n'a pas encore subi le frot tement de la loquacité des écoles, ni de la conversation des gens du monde. Son âme, au milieu de telles idées, se sent dans une nouvelle et magnifique région, où. règne une éblouissante lumière, oii Ton est ravi par les plus aimables songes. Les misères illégitimes de la servitude et de la superstition le ramènent de plus en plus vers ce monde séduisant. Si les plus beaux rêves de' liberté prennent naissance dans une prison, ditesle-vous-même, mon cher ami, en quel lieu l'idéal le plus hardi d'une république des hommes, de la tolérance universelle, de la libertéde conscience, pouvait-il naître plus naturellement qu'auprès de Philippe II et de son inquisition?
Tous les principes et les senlimens favoris du marquis se rapprochent des vertus républicaines. Son dévouement pour son ami en est bien la preuve, car la faculté de dévouement est le résumé de toutes les vertus républicaines.
L'époque où il est placé fut justement celle où, plus qu'à aucune autre, il fut question des droits de l'homme et de la liberté de conscience. La réformaiion avait précédé ces idées et leur avait donné cours; les troubles de Flandre continuaient à les exciter. Son indépendance de position, son étatde chevalier de Malte, lui donnaient l'heureux loisir de méditer et de mûrir cette exaltation spéculative.
Le temps et le lieu de la scène où le marquis est placé, les circonstances qui l'environnent, ne sont donc pas des motifs pour qu'il fût incapable d'une telle philosophie, pour qu'il ne s'y livrât pas avec une passion exaltée.
Si l'histoire abonde en exemples d'hommes qui ont préféré leurs opinions à tous les intérêts terrestres, si des croyances sans nul fondement prêtent au courage de l'homme une énergie assez grande pour qu'il devienne capable de tous les sacrifices, ne serait-il pas singulier que la vérité s'opposât à cette énergie? cela ne serait-il pas singulier surtout à une époque si riche en exemples de gens qui ont risqué leur fortune et leur vie pour des principes dont l'entraînement n'esl pas fort puissant? Il n'est donc pas choquant, CQ