‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 521 sur 637 · LETTRES SUR · texte numérisé non relu

LETTRES SUR

me semble, de voir un caractère qui brave un pareil danger pour les plus sublimes de toutes les idées ; sans cela, il faudrait admettre que la vérité est moins capable que l'erreur de touclicr le cœur de l'homme. Le marquis d'ailleurs est présenté comme un héros. Déjà, dans sa première jeunesse, il a, les armes à la main, fait preuve d'un courage qu'il doit manifester plus tard d.ins une plus sérieuse occasion. L'enthousiasme de la vérité et une philosophie qui élève l'âme doivent, ce me semble, être daiisl'àme d'un héros quelque chose d'entièrement différent de ce qu'elles sont dans le cerveau d'un étudiant, ou dans le cœur usé et énervé d'un homme du monde.

Deux actions du marquis sont principalement, à ce qu'on m'a dit, l'objet de ces reproches : son entretien avec le roi, dans la dixième scène du troisième acte, et son dévouement pour son ami. Mais il se pourrait que la franchise avec laquelle il expose ses sentimens au roi fût moins un effet de son courage que d'une coimaissance intime du caractère de ce prince, et alors l'idée de danger étant retranchée, la plus forte objection faite contre cette scène disparaît aussi. Au reste, je vous entretiendrai une autre fois de Philippe II; maintenant je ne veux vous parler que du dévouement de Posa pour l'Infant, et dans ma prochaine lettre je vous communiquerai quelques idées à ce sujet.

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LETTRE IlL

Vous pensiez dernièrement avoir trouvé dans Don Carlos la preuve que l'amitié passionnée peut être un motif de tragédie aussi touchant que l'amour passionné, et vous avez été surpris lorsque je vous ai répondu que je réservais pour l'avenir la peinture d'une telle amitié. Auriez-vous donc compris, comme ont fait la plupart de mes lecteurs, que l'enthousiasme de l'amitié était le but que je m'étais proposé dans la relation entre Carlos et le marquis de Posa? Kt auriez-vous conséquemment jugé les deux caractères, et peut-être tout le drame, sous cet aspect? Combien, mon cher ami, vous m'auriez fait de tort avec cette idée d'amitié, quand il résulte clairement de tout l'ensemble que tel n'a pas été, que tel n'a pu être mon but! Le caractère du marquis, autant que peut le manifester la totalité de sa conduite, ne peut s'accorder avec une telle amitié, et ses plus belles aciions. celles qu'on veut mettre sur le compte de l'amitié, sont justement la meilleure preuve du contraire.

La manière dont la relation entre ces deux personnages s'annonce d'abord a pu induire en erreur; mais ce n'est qu'une simple apparence, et un examen plus attentif des différentes tranchées qui existent entre eux aurait pu dissiper cette erreur. De ce quu le poète a montré leur amitié

DON CARLOS j

de jeunesse, il ne s'ensuit point qu'il se soit écarté en rien du plan plus élevé qu'il avait adopté; au contraire, il ne pouvait le rattachera un fil plus heureusement choisi. Cette relation dans laquelle ils se retrouvent en commençant, est une réminiscence de leurs premières années de l'université. L'harmonie dos sentimens, un égal enthousiasme pour la vérité, la vertu et lai, liberté, les avaient alors unis l'un à l'autre. Un caractère comme celui de Posa, qui est destiné, ainsi qu'on le voit dans la pièce, à se développer par la suite, a dû de bonne heure saisir une occasion favorable d'exercer cette vive et forte sensibilité. Cette bienveillance, qui devait ensuite se porter sur l'humanité entière, a dû s'engager d'abord dans des liens plus resserrés. Cet esprit ardent et créateur devait promptement rechercher un objet sur lequel il pût agir. En pouvait-il ambitionner un plus noble qu'un fils de roi, tendre, animé, sensible, prêt à recevoir ses épanchemens, et qui d'un libre choix s'élançait à sa rencontre? Mais aussi, dès cette première époque, le sérieux de ce caractère se manifesta par quelques traits. Déjà Posa est le plus calme, le plus froid des deux amis; déjà son cœur, trop vaste pour se restreindre à un seul être, n'a pu être conquis que par de pénibles sacrifices.

« D'abord je commençai par l'importuner de » mon amour fraternel et de raille tendres soins. » Toi, cœur orgueilleux, tu ne me rendais que » froideur... tu pouvais humilier mon cœur, mais » jamais m'éloigner de toi. Trois fois tu repoussas » de toi le prince; trois fois il revint mendier ton » amitié en suppliant... Le sang d'un royal cn-

» fant coulaitoutrageusementsous d'impitoyables » verges. »

On s'aperçoit déjà ici combien peu l'attachement du marquis pour le prince se fonde sur une conformité personnelle. De bonne heure il le regarda comme un fils de roi; de bonne heure celte idée vint se placer entre son cœur et les instances de son ami. Carlos lui tend les bras; le jeune citoyen du monde s'incline humblement devant lui. Son amour de la liberté et de la dignité de l'homme avait mûri dans son âme avant son amitié pour Carlos, et c'est sur cette tige vigoureuse que vint se greffer cette branche nouvelle; même dans l'instant où son orgueil est vaincu par les grands sacrifices de son ami. il ne perd point de vue que c'est un fils de prince. « Je m'acquitterai, » dit-il, quand lu seras roi. » Était-il possible que dans un cœur si jeune, avec ce sentiment vif et toujours présent de l'inégalité des situalions, l'amitié, dont la condition essentielle est l'égalité, pût prendre naissance? .\insi le marquis de Posa éprouvait moins d'attuchemenl que de reconnaissance, moins d'amitié que de compassion. Il sentait le besoin de partager, de retrouver dans l'âme d'un autre les impressions, les l)ressenlimens, les rêveries , les projets qui se pressaient, encore obscurs et confus, dans son âme enfantine, el Carlos fut le seul avec lequel

LETTRES SUR DON CARLOS

il pût méditer, avec lequel il pût rêver, et qui pût le payer de retour. Un esprit tel que Posa niiiie à jouir de bonne heure de sa supériorité, et l'aimable Carlos s'y soumettait avec tant de modestie, tant de docilité ! Posa se revoyait lui-même comme dans un noble miioir, et s'applaudissait de son image. Telle fut leur amitié à l'université.

Mais ensuite ils se séparent, et tout devient différent. Carlos revient à la cour de son père, et Posa est lancé à travers le monde. Le premier, habitué à un doux commerce avec le plus noble et le plus ardent jeune homme, ne trouve rien, dans une cour despotique, qui puisse satisfaire son cœur. Tout lui semble vide et stérile; seul au milieu de toute cette foule de courtisans dont la présence l'oppresse, il se laisse aller aux doux souvenirs du passé; il conserve en lui-même ces impressions précoces, et son cœur formé à la bienveillance, faute d'un aliment digne de lui, se consume en rêveries sans consolation. Il tombe ainsi entièrement dans une exaltation vaine, dans une contemplation stérile. Ses forces s'usent dans un combat continuel avec sa propre position ; ses relations sans amitié avec un père si différent de lui, répandent dans tout son être un sentiment pénible et sombre; un ver rongeur détruit toutes les fleurs de sa jeunesse, donne la mort à sa noble ardeur. Comprimé, sans énergie, sans activité, replié sur lui-même, abattu par un long et stérile combat, pressé entre de funestes et terribles extrémités, devenu incapable de tout essor personnel: telle trouve un premier amour. Dans cet état, il n'a plus aucune force pourlui résister. Toutes les idées de sa jeunesse, qui seules auraient pu faire un contre-poids suflisant, sont devenues étrangères à son âme. Cet amour le domine avec une puissance despotique. Il tombe ainsi dans un état de passion à la fois pénible et voluptueux. Toutes ses forces sont réunies sur un objet unique. Une ardeur que rien ne satisfait tient son âme enchaînée eu elle-même. Comment pourrait-elle se répandre sur le monde du de- [hors? Incapable de contenter ses désirs, plus incapable encore d'en triompher par la force inté- Irieure, moitié vivant, moitié mort, il s'exténue jdansune visible consomption. Aucune distraction à la douleur qui dévore «on sein, aucun êtresymjpathique en qui il puisse épancher son cœur con- Ifiant.

1 «Je n'ai personne, personne, dans ce vaste uni- •) vers, personne; aussi loin que domine lesceptre ) de mon père, aussi loin que nos vaisseaux ont ' porté leur pavillon, je n'ai pas une place, pag ' une où je puisse me soulager par mes lar- > mes. »

La détresse d'un cœur que rien ne soutient le amène précisément au même point oià l'avait aurefois conduit la plénitude du cœur. Il sent plus ivement que jamais le besoin de sympathie, car l est seul et malheureux. Tel le trouve son ami n arrivant.

Pendant ce temps, il est advenu tout autrement

de celui-ci. Avec un esprit vaste, avec toutes les forces de la jeunesse, toute l'impulsion du génie, toute la chaleur de l'âme, il se lance dans l'univers spacieux ; en masse et en détail, il y voit l'homme agir; il y trouve l'occasion d'éprouver l'idéal qu'il porte en lui-même, en présence des forces réelles de toutes les sortes. Tout ce qu'il entend, tout ce qui sert d'aliment à son actif enthousiasme, tout est reçu, médité, retravaillé par lui, toujours danslerapport de son idéal. L'homme se montre à lui dans ses diverses variétés. Il apprend à le connaître dans des climats, dans des situations différentes, dans des degrés inégaux d'organisation, dans des positions de fortune variées. Ainsi s'est complètement formée en lui une idée systématique et claire de l'homme dans sa grandeur et dans son ensemble, devant laquelle les rapports étroits, individuels et rapetisses viennent s'évanouir. Il s'élance au-delà de lui-même, et met son âme au large dans le vaste espace du monde. Les hommes remarquables qui se trouvent sur sa route attirent son attention et obtiennent son estime et son amour. A la place d'un individu, c'est l'espèce humaine qui s'est emparée de lui. Cette affection de sa jeunesse, qui n'était qu'un présage, s'étend et se convertit en une philanthropie vaste et infinie. Quittant un enthousiasme oisif, il est devenu un homme actif et occupé. Ces rêves d'autrefois, ces pressentimens, qui n'étaient encore qu'obscurs et confus dans son âme, sont devenus des conceptions lucides; les projets oiseux se sont convertis en action ; une impulsion générale et vague vers l'activité s'est changée en un travail dirigé vers le but. Il a étudié l'esprit des peuples, leurs forces; il a mesuré leurs moyens de défense, il a examiné leur situation; ses idées ont gagné en variété et en expression par son commerce avec des esprits de même nature. Des hommes qui ont l'expérience du monde, comme un Guillaume d'Orange, un Coligni, l'ont retiré du romanesque, et l'ont ramené en même temps au positif et à l'application. Enrichi de mille conceptions nouvelles et fécondes ; plein d'une force agissante, d'une impulsion créatrice , de projets vastes et hardis; la tête préoccupée et le cœur brûlant; pénétré des grandes et ardentes idées de la force et de la dignité de l'espèce humaine; enflammé pour le bonheur universel que lui a rappelé sans cesse l'observation des individus, Posa revient chargé de cette moisson immense, dévoré du désir de trouver un théâtre où il puisse réaliser son idéal, où il puisse mettre en valeur les trésors qu'il a recueillis K

' Dans la conversation qu'il a ensuite avec le roi , on voit se manifester ses idées favorites. « Un trait de plume » de cette main, dit-il, et la terre sera créée une se- » conde fois; donnez la liberté de penser; soyez gé- » néreux comme le fort, laissez échapper de vos trésors » le bonheur dès hommes ; laissez les esprits se mûrir » dans votre domaine ; rendez à l'humanité sa dignité » abolie; que le citoyen redevienne ce qu'il était d'abord , » le but de la royauté! ne lui imposez d'autre devoir que

THKATUE DE SCHILLEK

La situation de la Flandre lui en offre justement l'occasion ; il trouve que tout y est disposé pour une révolution.

Il connaît l'esprit, les forces, les moyens auxiliaires de ce peuple, et en les comparant à la puissance de son oppresseur, il voit déjà comme accomplie cette grande entreprise. Son idéal de liberté républicaine ne peut rencontrer un moment plus favorable ni un sol mieux disposé.

« Des provinces si riches, si florissantes ; un » grand et puissant peuple, et aussi un bon peu- » pie. Être le père de ce peuple, pensais-je, quelle » jouissance divine ce doit être ! »

Plus ce peuple lui semble malheureux, plus les vœux de son cœur sont prcssans, plus il se hâte d'amener leur accomplissement. Alors, et seulement alors, il se rappelle vivement l'ami qu'il avait laissé à Alcala, cet ami qui désirait si ardemment aussi le bonheur des hommes. Il pense à lui alors comme au libérateur des nations opprimées, comme à l'instrument de ses sublimes projets. Rempli d'un invincible amour pour celui sur qui en effet son cœur a placé ses espérances favorites, il vole à Madrid pour le presser dans ses bras. II compte que les semences d'humanité et d'héroïque vertu qu'autrefois il avait répandues dans cette âme vont maintenant avoir pris toute leur croissance; il compte que c'est le libérateur des Provinces-Unies, le fondateur à venir des rêves de sa politique qu'il va tenir embrassé.

Plus passionné que jamais, celui-ci se précipite à sa rencontre avec une ardeur de fièvre :

« Je te presse sur mon cœur et je sens le tien » battre avec force. Ah! maintenant tout va re- » devenir heureux. — Je tiens mon cher Rodrigue » dans mes bras. »

Cet accueil est tout de feu ; mais comment y répondra Posa? Lui, qui avait laissé son ami dans toute la fleur de la jeunesse, et qui le retrouve tel qu'un pâle fantôme, s'occupera-t-il de ce triste changement? en demandera-t-il la cause avec détail et avec angoisse? S'abaissera-t-il jusqu'aux petites circonstances particulières à son ami? Non : avec surprise et gravité, il lui répliquera par cet accueil sévère :

« Ce n'était pas en cet état que je m'attendais » à retrouver le flls de don Philippe. — Ce n'est » point là le jeune homme au cœur de lion, vers » qui m'envoie un peuple opprimé, mais héroïque : u car ce n'est plus maintenant Rodrigue, ce n'est » plus le compagnon des amusemcns du jeune

• Carlos, - c'est le député de l'humanité tout

» d'honorer les droits de son frère * ; que le laboureur » s'enorgueillisse de la charrue, et n'envie point le sceptre

* au roi qui n'est pas laboureur ; que l'artiste rêve , en » concevant son œuvre , qu'il est créateur d'uu monde de » beauté ; que l'essor de la pensée n'ait point d'autres » bornes que l'idée limitée de la nature. »

♦ I,c p«(Mge luivaDt r.it partie d» retranchemcn» que Scliillcr avait faiU danj Don Carlos.

» entière qui vous serre dans ses bras, ce sont » provinces de la Flandre qui vous baignent » larmes. »

Involontairement il lui développe son idée d minante, et cela dès le premier instant de ré nion, après une si longue absence, lorsqu'on { se confier tant d'importantes particularités, faut que Carlos ait recours à tout ce que sa po tion peut avoir de touchant; il faut qu'il ai rechercher les scènes les plus reculées de leur t fance, afin d'arracher cet ami à son idée favori afin d'éveiller sa compassion, afin de fixer un n ment les regards de Posa sur sa situation déplli rable. C'est avec effroi que Posa se voit tromj dans les espérances qui l'avaient fait accourir v son ami. 11 avait compté sur un caractère hén que, avide des actions dont il allait lui ouvrir théâtre. Il avait compté sur cet amour de l'h manité autrefois amassé dans son cœur, sur vœu qui, dans des jours d'enthousiasme, avait i fait entre ses mains, en partageant l'hostie, e4 trouve un homme passionné pour la femme de si père.

« Ce n'est plus le Carlos dont tu te séparii » Alcala, qui, dans un heureux enivrement, s ( » gageait à créer pour l'Espagne un nouvel ; » d'or. — Ah ! c'était un enthousiasme d enfa » mais pourtant beau et divin. C'en est fait » ces rêves. »

Une passion sans espoir détruit toutes ses fc ces, met sa vie elle-mêmt en danger. Commtj dans une telle circonstance agirait un ami ei pressé du jeune prince, un ami qui ne serait q cela et rien de plus? El comment se conduit Po! ce citoyen de l'univers? Posa, ami et confident Carlos, aurait tremblé pour la sûreté de son te drc ami beaucoup trop pour prêter la main à u périlleuse entrevue avec la reine. Le devoir d' ami eût été d'étouffer cette passion, et de ne p( ser en aucune façon à la satisfaire. Posa, char des affaires de la Flandre, se conduit tout aul ment. Il n'y a rien de plus important pour ! que de faire cesser le plus promptement possil cette situation sans espérance , qui anéantit . forces de son ami, dût-on pour cela courir qut que risque. Aussi long-temps que son ami se ccj sumera en vœux superflus, il ne pourra ressenj aucune autre passion ; aussi long-temps que i' forces succomberont sous le poids de sonchagri il ne pourra s'élever à aucune résolution hêroïqi La Flandre n'a rien à espérer de Carlos nialhe reux; peut-être Carlos heureux lui sera-t-il secc rable. Il se hâte donc de satisfaire à son pi ardent désir; lui-même le conduit aux pieds a reine. Il ne s'en tiendra pas là : ne trouva plus dans le courage du prince un mobile q puisse le porter aux résolutions héroïques, peul faire autre chose que de rallumer à un autre flai beau cet héroïsme éteint, et d'employer la sei pa.ssion qui existe dans l'âme du prince? Il f ' donc qu'il y rattache les nouvelles idi'es que n tenant il veut faire triompher par ce" moyen.

LETTRES SUR DON CARLOS

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regard observateur jclé sur le cœur de la reine lui apprend qu'il peut tout attendre de sa coopération. Il ne veut emprunter à cette passion que le premier élan. S'il peut, grâce à son secours, imprimer à son ami ce mouvement salutaire, il n'aura plus besoin d'elle désormais, et il est bien assurée qu'elle sera détruite par sa propre influence. Ainsi, même cet obstacle qui est venu s'opposer à la belle occasion espérée par lui, même ce malheureux amour deviendra un instrument pour pousser à son grand but, et le sort de la Flandre doit parler au cœur de son ami par la bouche de l'amour.

« Dans cette flamme sans espérance, je rccon- » nus bientôt un rayon éclatant d'espérance; je » voulais le conduire à ce qui est bien, à ce qui » est beau, à ce qui est élevé. L'humanité ne m'of- 1) frait pas une forme visible, le langage me refu- » sait des paroles. — .41ors je le dirigeai de ce » côté , et tout mon soin fut d'ennoblir son » amour. »

C'est des mains de la reine que Carlos recevra maintenant les lettres que Posa avait apportées de Flandre pour lui. C'est la reine qui rappellera en lui son génie éclipsé.

L'entrevue à l'abbaye montre d'une manière plus évidente encore combien l'amitié est subordonnée à de plus importans intérêts. Une tentative du prince sur l'esprit du roi a échoue; cela et une découverte qu'il croit pouvoir faire tour- Iner a l'avantage de sa passion, l'y précipitent Iftlijs vivement encore; Posa croit remarquer que ides idées moins pures se mêlent à cette passion, jet rien ne peut moins s'accorder avec son noble (plan. Toutes les espérances qu'il a fondées pour Ises chères provinces, sur l'amour de Carlos et de lia reine, sont renversées, si cet amour est dégradé jde sa sublimité. L'humeur qu'il en ressent lui jfait manifester sa pensée.

I « Je sens ce dont il faut perdre l'habitude. ) Oui, autrefois, autrefois cela n'était pas ainsi. j) Alors ton âme était grande, ardente, vaste. Le j) cercle entier de l'univers trouvait place dans ) ton cœur. Tout cela s'est évanoui devant une passion, devant un petit intérêt personnel. Ton cœur est mort. Pas une larme sur le sort déplorable des Provinces-Unies ! plus une seule larme! 0 Carlos! que tu es devenu petit, que tu es devenu misérable, depuis que tu n'aimes personne que loi ! »

Inquiet d'une nouvelle rechute, il croit devoir isquer un pas plus décisif. Tant que Charles résina près de la reine, il est perdu pour la Flandre, a présence dans les Provinces-Unies peut y douer une toute autre tournure aux affaires. Posa hésite donc pas un moment à l'y pousser par le loyen le plus efficace.

« Il faut qu'il désobéisse au roi, il faut qu'il se rende secrètement à Bruxelles, où les Flamands l'attendent à bras ouverts. Toutes les Provinces- Unies se lèveront à ce signal. La bonne cause se fortifiera par la présence du fils d'un roi. »

L'ami de Carlos aurait-il pu risquer aussi témérairement et sa bonne renommée, et même sa vie? Mais Posa, pour qui l'affranchissement d'un peuple opprimé est une exigence bien plus impérieuse que les petits intérêts d'un ami; Posa, citoyen de l'univers, devait tout justement en agir ainsi, et point autrement. Toutes les démarches auxquelles il se porte dans le cours de la pièce décèlent une audace téméraire qu'un but héroïque est seul capable d'inspirer; l'amitié se décourage facilement et s'inquiète sans cesse. Jusqu'ici se trouve-t-il dans le caractère du marquis une seule trace de ces soins inquiets pour une créature isolée, de ce penchant exclusif dont se compose le caractère restreint et personnel d'une amitié passionnée? Où est en lui un sentiment pour le prince qui ne soit pas subordonné au sentiment plus élevé pour l'humanité? Le marquis suit avec fermeté et fixité sa vaste carrière de. cosmopolite, et tout ce qui est autour de lui ne prend d'importance à ses yeux que par la liaison qu'il y peut voir avec ce projet sublime.

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