‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 522 sur 637 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Cet aveu pourra bien lui enlever une grande partie de ses admirateurs, mais il s'en consolera par le petit nombre de nouveaux suffrages qu'il aura obtenus par là, et un caractère tel que le sien ne peut pas espérer une approbation universelle. Une bienveillance vaste et active pour l'ensemble de l'espèce humaine n'exclut en aucune façon une tendre sympathie pour les joies et les douleurs d'un seul individu ; de ce qu'il aime la race des hommes plus que Carlos, il n'en résulte pas le moindre préjudice à son amitié. Qu;ind le destin ne l'eût pas appelé à un trône, il ne l'eût pas moins distingué du reste des hommes avec un sentiment tendre et particulier; il ne l'eût pas moins porté dans le cœur de son cœur, comme dit llamlct de son cher Horatio. On pourrait objecter que la bienveillance est d'autant plus faible et tiède qu'elle se partage sur plus d'objets ; mais ce reproche ne peut être adressé au marquis. C'est avec toute l'évidence de l'inspiration qu'il voit devant ses yeux l'objet de son amour; cette image éclatante et impérieuse est présente à son âme comme la figure d'un objet aimé! C'est Carlos qui réalise cet idéal du bonheur des hommes, qui le porte en sa personne, qui enfin se confond avec lui dans un sentiment unique et indivisible. C'est en Carlos seul que l'osa voit cette humanité si iirdemment chérie : son ami est le foyer où viennent se réunir tous les rayons partis de chaque point de l'ensemble. 11 n'agit donc que pour un seul objet, qu'il embrasse avec tout son enthousiasme, avec toutes les forces de son âme.

rt !\Ion cœur, consacré à un seul, embrassait » l'univers; dans l'âme de Carlos, je créais l'ôgc » d'or pour des millions d'hommes. »

THÉ A TUE DE SCHILLER

Il a donc de l'amour pour un seul être, sans indifTérencc pour l'ensemble. — C'est un altacliemenl dévoué d'aniilié, mais sans l'exclusif, sans l'injustice d'une telle passion : philanthropie universelle, qui embrasse tout, et se concentre en un seul et unique rayon de flamme.

Et ce qui ennoblit l'intérêt peut-il le diminuer? Cette peinture de l'amitié a-t-elle moins de charme et d'attendrissement, parce qu'elle a un cercle plus étendu? L'ami de Carlos n'aurait-il pas moins de droits à nos larmes et à notre admiration s'il renfermait dans des limites plus étroites le vaste domaine de ses bienveillantes affections, et s'il réduisait un divin et universel amour à une a[ipiication toute humaine?

Avec la neuvième scène du troisième acte s'ouvre pour ce personnage un théâtre tout nouveau.

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