‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 523 sur 637 · LETTRE V · texte numérisé non relu

LETTRE V

Le prince a été enfin conduit jusqu'au bord du précipice par sa passion pour la reine. Les preuves de sa faute sont entre les mains de son père, et son ardeur irréfléchie ofl're une prise dangereuse aux curieux soupçons de ses ennemis. 11 est en proie à un péril évident; il est prêt à devenir la victime de son amour insensé, de la jalousie de son père, de la haine des prêtres, de la vengeance d'un ennemi insulté et d'une femme galante ofl'ensée. Sa situation exige le plus prompt secours, et l'état intérieur de son âme, qui rend vaines toutes les espérances et toutes les entreprises du marquis, en exige plus instamment encore. Il faut tirer le prince de ce danger, il faut l'arracher à cet état intérieur de l'âme, pour que les projets de liberté de la Flandre puissent s'accomplir. C'est du marquis que nous attendons cette double tâche, c'est lui seul qui peut nous donner quelque espérance à cet égard. Mais en avisant au danger du prince, se rencontre sur la route le roi, dont la situation d'âme, pour la première fois, laisse éprouver -lussi une impression sympathique. Les douleurs de la jalousie le tirent de la contrainte habituelle de son caractère, le ramènent à la condition native de l'humanité, lui font sentir le vide et le factice de sa grandeur despotique, et font naître en lui des désirs que ne peuvent satisfaire ni la puissance ni la majesté.

« Koi, roi! et encore, et toujours roi! Point n d'autre réponse que l'écho de ce vain son ! Je » frappe le rocher; je lui demande de l'eau... de » l'eau pour la soif de mon ardente lièvre... et il » me donne de l'or brûlant. »

Il fallait, ce me semble, justement une occasion de ce genre, et nulle autre, pour engendrer dans un monarque tel que Philippe 11 une telle disposition ; ri il fallait justement cette disposition pour motiver les événemens suivans, et pour pouvoir rapprocher de lui le marquis. Le père et le

fils sont tous les deux, par des routes enlièrcn difl'érentcs, conduits au point où le poète a be de les placer : par des roules entièrement d rentes, ils sont amenés vers le marquis de P en qui seul viennent se concentrer deux ge d'intérêt jusque là divisés. Toute la conduite marquis sera commandée par la passion de C; pour la reine, et par les suites qu'elle amène sur-le-champ de la part du roi; il était donc cessaire que la pièce débutât par là. Avant ( exposition , le marquis lui-même devait n long-temps dans l'ombre, et jusqu'à ce qu'il en prendre possession entière, l'action ne d< exciter qu'un intérêt secondaire, puisque c' de là seulement que devait naître tout ce qui nera ensuite matière à cette action. L'atter du spectateur ne devait pas non plus être dit sur ce point avant le temps; ainsi il était ni saire que jusqu'au moment où ce sera l'm principale, où elle deviendra intéressante et minera tout, elle fût seulement annoncée de par quelques apparences. Mais dès que l'éc est levé, il faut que l'échafaudage tombe. L toire dos amours de Carlos n'est qu'une ai préliminaire, et doit disparaître pour faire j à celle dont elle n'était que la préparation

A ce moment, les motifs cachés du marr qui ne sont autres que la délivrance des Flam et le bonheur à venir des nations, motifs q n'a pu qu'entrevoir sous le voile de son an marchent maintenant à découvert, et commei) à s'emparer de toute l'attention. Carlos, coi tout ce qui précède l'indique assez, ne sera pour lui que l'inslrument unique et indispe ble de ce projet poursuivi avec tant d'ardei de fermeté ; et comme tel, il sera l'objet du n enthousiasme que le projet lui-même. De ce tif général doivent résulter une participation i agitée au bonheur et au malheur de son ami soin aussi tendre pour cet instrument de amour, que s'ils étaient inspirés par la plus sympathie personnelle. L'amitié de Carlos lui met la jouissance la plus accomplie de son ii Llle est le lien qui unit tous ses vœux à réalisation. 11 ne lui tombe point dans la pe de chercher pour cela une autre route. Toul moins l'idée lui viendra-t-elle de faire route ( médiatement, par le moyen du roi? Non. 1 qu'il va lui être présenté, il montrera la grande indifl'érence.

« 11 veut me voir? moi? — Je ne lui suis » vraiment rien ! — Moi, dans cet apparlon » bien inutile et bien déplacé, certainemem » lui importe que j'existe? Vous le voyez, » ne mène à rien *. »

Mais il ne se laisse pas aller long-temps » vain et puéril étonnemenl. Un esprit tel qi sien, accoutumé à rechercher dans toute cii i stance le parti qu'on en peut tirer, à ajuster <!

' Ce passage a été retranché par Schiller dans l nièros éditions. [Voir la Notice.)

f LETTRES SUR main habile le hasard à son plan, à s'emparer de tous les incidens pour parvenir à son but désiré, ne peut se dissimuler long-temps la haute importance que peut avoir le moment présent. Il sait nue la plus petite portion du temps est un fonds sacré qui lui a été confié, et qu'il doit faire valoir rtvec usure. La pensée qui lui vient n'est pas encore un plan bien déterminé, bien concerté. C'est un simple pressentiment vague, et encore tout au plus. C'est une idée fugitive qui s'est élevée en lui. Peut-être y aura-t-il là une occasion de faire quelque chose? Il va voir celui qui tient dans sa main le sort de tant de millions d'hommes. On doit, se (iit-il en lui-même, profiter d'un instant qui ne se présentera qu'une seule fois. Quand ce ne serait que pour jeter une étincelle de vérité dans l'âme d'un homme qui jamais n'a entendu une vérité! Qui sait combien la Providence peut par ce moyen agir sur lui? Plus il y pense, plus il trouve que c'est une circonstance fortuite dont il faut tirer profit de la meilleure manière possible. C'est dans cette disposition qu'il se présente au roi .

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