‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 524 sur 637 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

Je me réserve de vous donner dans une autre occasion, si vous en avez le désir, des explications sur le ton que Posa prend d'abord avec le roi, sur sa conduite dans toute cette scène, et sur l'impression que le roi en reçoit. Maintenant il me suffit d'y faire remarquer ce qui a une liaison im- I médiate avec le caractère du marquis.

j Tout ce que le marquis, d'après la connaissance Iqu'il avait du roi, pouvait raisonnablement espéirer de produire sur lui, c'était que ce prince K^nrouverait une surprise mêlée d'humiliation, en naissant que la grande idée qu'il avait de ■u. .nème, et ses opinions étroites sur les hommes, (pouvaient bien être sujettes à exception; c'était île trouble naturel d'un petit esprit devant un grand esprit. Cette impression pouvait être salutaire, quand elle aurait servi seulement à ébranler les préjugés de cet homme, à lui faire sentir îu'au delà du cercle qu'il s'était tracé il existait 'ies influences auxquelles il n'avait pas même ongé. Cette impr-ession pouvait être d'autant jIus durable en lui qu'elle était sans exemple, ce sou pouvait retentir pendant long-temps lans sa vie.

Mais Posa avait en effet jugé le roi trop supericiellementct de trop haut, ou, s'il l'avait connu, ftait trop mal informé de la disposition actuelle le son âme pour le faire entrer dans ses calculs, lelle disposition étaitcxtrêmement favorable pour î ui) et préparait à ses discours hasardés un acueil que nulle vraisemblance ne pouvait lui faire revoir. Cette découverte inattendue imprime un if mouvement à son esprit, et à la pièce ellc-

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même un aspect tout nouveau. Knhardi par un résultat qui surpasse toutes ses espérances, et par quelques vestiges d'humanité qu il surprend dans le roi, il s'égare un moment jusqu'à rattacher au roi ses idées encore flottantes, son idée dominante, le bonheur de la Flandre, jusqu'à vouloir les mener à l'accomplissement par ce moyen. Cette hypothèse développe en lui un mouvement passionné qui montre son âme jusqu'au fond, qui met au jour toutes les conceptions de son imagination, tous les résultats de ses silencicdscs méditations, et laisse voir avec évidence combien il est subjugué par cet idéal. Alors, dans cette disposition passionnée, tous les mobiles qui jusqu'ici ont déterminé sa conduite deviennent visibles; alors il lui arrive, comme à tous les enthousiastes, de ne pouvoir résister à son idée dominante. Il ne connaît plus de bornes : dans le feu de son exaltation, il se fait une noble image du roi qui l'écoute avec surprise, et il s'oublie au point de fonder sur lui des espérances dont il rougira au premier moment de calme. En cet instant il n'est plus question de Carlos. L'attendre, ce serait prendre une route plus longue! Le roi lui offre un succès bien pliis prochain et bien plus rapide. Pourquoi différer le bonheur de l'humaiiité jusqu'à son successeur?

Un cœur vraiment ami de Carlos se fût-il oublié à ce point? une passion qui ne serait point dominante eût-elle entraîné le marquis si loin? L'intérêt qu'inspire l'amitié csl-il si mobile qu'il puisse facilement se porter sur un autre objet? !\lais tout s'explique si l'amitié est subordonnée à une autre passion dominante. Alors il est naturel que celleci, à la première occasion, fasse valoir ses droits et n'hésite pas un moment à changer de moyens et d'instrument.

La chaleur et la franchise avec lesquelles Posa expose au roi ses sentimens chéris, qui jusque là avaient été un secret entre Carlos et lui, l'idée que le roi pourrait les comprendre et les mettre même à exécution, sont une véritable infidélité dont i| se rend coupable envers son ami Carlos. Posa, citoyen de l'univers, peut seul se conduire ainsi et mériter d'être pardonné; pour l'ami de cœur de Carlos, cela serait blâmable, si même cela pouvait être convenable.

Cet aveuglement ne pouvait , il est vrai, durer plus d'un instant. On peut le pardonner à une première surprise, à l'ardeur de la passion; mais si, de sang-froid, il eût encore continué à y croire, alors, à bon droit, il ne paraîtrait plus à nos yeux qu'un rêveur. Que cette pensée ait trouvé accès en lui, c'est ce que font voir quelques passages où il en plaisante, et d'autres où il s'en justifie sérieusement. «Admettons, dit-il à la reine, que » je cherche par là à placer ma croyance sur le » trône. »

LA REINE

« Non, marquis, je ne voudrais pas, même par » plaisanterie, vous prêter un projet si mal mûri. » Vous n'êtes pas un rêveur qui entreprend ce qui » ne peut être conduit à sa fin. »

iôS

THEATRE DE SCHILLER

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