‹ Œuvres dramatiques de Schiller. Traduction de M. de Barante, précédée d'une notice biographique et littéraire sur SchillerChapitre 529 sur 637 · LETTRE XL · texte numérisé non relu

LETTRE XL

Avant de me séparer pour toujours de notre ami Posa, je veux dire encore deux mots sur sa discrétion énigmatique envers le prince et sur sa mort.

Beaucoup de personnes le blâment de ce que lui, qui nourrit une si haute idée de la liberté, qui en a sans cesse le nom à la bouche, exerce cependar.t un arbitraire despotique sur son ami, le retienne dans une longue minorité, et le conduise en aveugle jusqu'au bord du précipice. Comment, dites-vous, pourra-t-on justifier le marquis de l'osa de ce que, au lieu de raconter tout simplement au prince son entretien avec le roi, de lui direoùilen est maintenant avec le roi; au lieu de conférer raisonnablement avec lui des mesures a [)rendre; au lieu de prémunir le prince, à qui déjà il a confié tout son plan, contre les démarches précipitées où peuvent l'entraîner et l'entraînent en effet l'ignorance, la crainte, la méfiance et une ardeur irréfléchie : de ce que, au lieu de suivre cette route si naturelle, si irréprochable, il préfère courir le plus extrême danger, il préfère en attendre les suites si faciles à éviter; de ce que, lorsqu'elles sont en elTet arrivées, il cherche à y remédier par un moyen dont le succès est douteux et qui est en lui-même rude et peu naturel, par l'arrestation du prince? 11 connaissait le cœur docile de son ami. Le poète, un moment avant, avait doruié une preuve de l'ascendant qu'il exerçait sur le prince. Deux mots lui auraient épargné cet ordre si opposé a son caractère. Pourquoi chercbe-t-il sa ressource dans l'intrigue, lorsque par la droiture de conduite il avait un moyen

incomparablement plus prompt, incomparable- * ment plus sûr pour arriver à son but? Kt comme à cette démarche violente et mal calculée du marquis se rattachent toutes les situations suivantes, et surtout son dévouement, on en conclut un peu vite que, pour obtenir cet avantage insuffisant, le poète a fait violence à la vérité dn caractère et s'est détourné du cours naturel de l'action. Et sans doute parce que c'était le moyen le plus court et le plus convenable de s'expliquer cette démarche étrange du marquis, l'on n'a pas cherché dans tout l'ensemble de son caractère une explication plus naturelle. En effet, ce serait trop demander à un critique que de suspendre son arrêt, plutôt que de faire une supposition injurieuse à l'auteur. Mais je me crois quelques droits de réclamer justice à cet égard, puisque plus d'une fois, dans cette pièce, j'ai subordonné les plus brillantes situations à la vérité.

Le caractère du marquis de Posa aurait gagné en élévation et en pureté, s'il eût agi avec droiture, s'il fût toujours demeuré au-dessus des ignobles moyens de l'intrigue; cela est incontestable. J'avoue aussi que ce rôle m'eût ainsi convenu davantage; mais ce qui me convient avant tout, c'est la vérité. Or, je tiens comme véritable que l'amour pour un objet réel et l'amour pour un objet idéal, tout différens qu'ils sont dans leur principe, sont fort peu dissemblables dans leur action; que l'homme désintéressé, noble et pur, est, par la dépendance enthousiaste oii le tient son type de vertu et de félicité à venir, exposé, aussi souvent que le despote égoïste, à disposer arbitrairement des individus. En effet, l'objet des efforts de l'un comme de l'autre est en eux-mêmes, et non pas hors d'eux-mêmes; celui qui règle sa •conduite d'après un modèle intérieur de son esprit se trouve presque aussi souvent en conflit avec la liberté d'autrui que celui qui a pour dernier but son propre moi. La vraie grandeur d'âme ne conduit pas moins à l'anéantissement des libertés d'autrui que l'égoisme ou l'ambition ; car elle ne peut se borner à avoir pour seul moyen d'action la volonté d'un individu unique, pendant qu'elle agit dans la seule vue de l'ensemble des individus; tous les petits intérêts personnels sont facilement absorbés dans cette vaste perspective. La vertu procède en grand en l'honneur de ses lois** l'enthousiasme, en l'honneur de son j^éal; et l'amour, en l'honneur de son objet. Dans la première classe, nous prendrons les législateurs, les magistrats, les rois; dans la seconde, les héros; mais c'est seulement dans la troisième que nous choisi rons un ami. Nous honorerons les premiers, nous admirerons les seconds, nous aimerons le troisième. Carlos a eu sujet de se repentir d'avoir omis cette distinction et d'avoir voulu faire d'un grand homme son ami de cœur.

« Que t'importe la reine? aime.s-tu la reine? Ton » austère vertu doit-elle s'enquérir des petites sol- » licitudcs de mon amour?»

« Hélas! il n'y a rien là de condatn-

LETTRES SUR DON CARLOS

» iial)le, rien, rien que mon loi aveuglement; » jusqu'à ce jour, je n'avais pas aperçu que tu » avais autant de grandeur que de tendresse. »

L'enthousiasme du marquis agit sans bruit, sans auxiliaire, avec une grandeur calme. Muet comme la Providence, il veille pour celui qui dort ; il veut résoudre le destin de son ami, il veut le sauver comme un dieu ; et c'est par là même qu'il le conduit à l'abîme. Son idéal de vertu dirige ses regards trop haut, et il ne les abaisse pas assez sur son ami. C'est une double cause de ruine. Carlos succombe parce que son ami n'a pas su se contenter de le sauver par les voies communes.

Et par là, ce me semble, j'arrive à une conclusion qui n'est pas indigne d'attention, que je tire du monde moral, et qui ne peut pas être étrangère à quiconque s'est donné le temps de regarder autour de soi, ou d'observer la marche de ses propres sentimens. La voici : c'est que les motifs moraux pris dans un idéal de perfection trop difficile à atteindre, ne se trouvent pas naturellemcitt dans le cœur humain ; que même, comme c'est artificiellement qu'ils y ont été introduits, leur action n'y est pas toujours salutaire, et que par le cours naturel de l'humanité ils donnent lieu à de nuisibles abus. C'est par des règles pratiques, et non par les conceptions artificielles d'un esprit héroïque, que doit être dirigée la conduite de l'homme. Et par cela seul que cet idéal moral, cette construction de l'art, n'est rien qu'une idée, et conséquemment tient, comme toute autre idée, au point de vue restreint de l'individu qui l'a conçue; qu'elle ne peut, à l'application, i)rendre cette généralité à laquelle l'homme a l'habitude de se conformer; par cela seul, dis-je, elle est entre ses mains un dangereux instrument. Mais elle deviendra plus dangereuse encore par l'union qu'elle ne contracte que trop vite avec certaines passions plus ou moins habituelles au cœur de tous les hommes; je veux dire l'ambition, l'amour-propre et l'orgueil, qui s'en emparent sur-le-champ et s'unissent avec elle indissolublement. Dites-moi, mon cher ami, pour prendre un exemple parmi d'innombrables exemples, si les ordres religieux, si les associations fraternelles, malgré la pureté du but, malgré la noblesse de l'impulsion, ont su toujours se conserver pures de l'arbitraire dans leur conduite, de la violence exercée sur les libertés d'autrui, de l'esprit de mystère et de domination; dites-moi si en poursuivant un but moral, affranchi de tout mélange impur; si, en supposant à ce but une existence propre et réelle; si en voulant l'attendre dans toute la pureté avec laquelle il s'est offert à la raison, ces confréries n'ont pas été insensiblement entraînées à attenter à la liberté d'autrui, à dédaigner le respect des droits de chacun, qui auparavant leur semblaient sacrés, et n'ont pas sans cesse employé le despotisme le plus arbitraire, et tout cela sans changer de but, sans souffrir la moindre altération dans leurs motifs? Je m'explique ce phénomène par la misère de notre raison et ses limites étroites ;

elle veut abréger sa roule, simplifier sa tâche, et confondre dans la masse générale les individualités qui lui font obstacle ou embarras; je me l'explique par ce penchant général de notre esprit à la domination, et par l'effort que nous faisons pour écarter tout ce qui s'oppose à l'action de nos forces. En conséquence, j'ai fait choix d'un caractère tout-à-fait accompli, tout-a-fait élevé au dessus de toute vue personnelle; je lui ai donné le plus profond respect pour les droits d'autrui; je lui ai donné comme but spécial la propagation de la liberté universelle; et je crois ne pas me trouver en contradiction avec l'expérience commune, en montrant que dans cette route même il s'égare vers le despotisme. 11 entrait dans mon plan qu'il se prit à ce piège, tendu à tous ceux qui suivent la même route que lui. Que m'en eût-il coûté de la lui faire parcourir sans encombre et de donner au lecteur, qu'on se serait rendu favorable, la jouissance sans mélange de toutes les beautés de ce caractère? Mais j'avais à rechercher un avantage incomparablement plus grand; je voulais demeurer conforme aux lois de la nature, et confirmer par cet exemple une expérience qui ne sera jamais trop convaincante Je voulais montrer que ce n'est jamais sans danger que dans les choses morales on s'éloigne des sentimens naturels et pratiques, pour s'élever à des généralités et à des abstractions ; je voulais montrer que l'homme doit se confier aux inspirations de son cœur, et à celles de ce sentiment individuel et toujours subsistant, du juste et de l'injuste, avec bien plus de sécurité qu'à la dangereuse direction des idées universelles et raisonnées qu'il s'est artificiellement créées; car rien ne peut conduire à bien ce qui n'est pas naturel.

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LETTRE XIL

Il me reste encore deux mots à dire sur son dévouement.

On l'a surtout blâmé de se précipiter volontairement dans une mort violente qu'il pouvait éviter. Tout n'était pas encore perdu, dit-on. Pourquoi n'aurait-il pas eu recours à la fuite, comme son ami? Etait-il donc veillé de plus près que lui? son amitié même pour Carlos ne lui faisait-elle pas un devoir de se conserver pour lui? et ne pouvait-il pas lui être plus utile par sa vie que par sa mort, même en supposant que tout eût réussi d'après son plan? ne pouvait-il pas?... Sans doute. Que n'eût-il pas fait s'il eût été un calme observateur! et combien il eût été plus sage et plus prudent d'épargner sa vie! C'est dommage que le marquis n'ait pas joui du sang-froid et du loisir qui étaient nécessaires pour faire un calcul si raisonnable. Mais, dira-t-on, si ce moyen forcé et presque subtil de se livrer à la mort a pu, par impossible, s'offrir librement et au premier instant à son esprit, pourquoi le temps et la réflexion qu'il

consacre h ce projet ne s'appliquent-ils pas tout aussi bien à méditer un plan plus raisonnable, ou encore mieux à adopter celui qui doit se présenter si naturellement à lui, qu'il saute aux yeux du lecteur le moins clairvoyant? S'il ne voulait pas mourir pour mourir, ou, comme s'exprime un de mes critiques, mourir pour l'amour du martyre, on ne comprendrait pas comment un moyen si recherché de succomber se présente a lui plutôt qu'un moyen si naturel de réussir. Ces reproches sont spécieux, et ils en sont d'autant plus dignes d'être examinés particulièrement.

Voici la solution :

Premièrement, ce reproche se fonde sur la supposition fausse et suffisamment réfutée par ce qui précède, que le marquis meurt par son ami; ce qui ne peut plus être admis depuis qu'on a prouvé qu'il ne vivait pas pour lui, et que cette amitié concourt avec une toute autre circonstance. 11 pourrait ne pas mourir pour sauver le prince! s'il s'agissait de cela, vraisemblablement il se serait présenté à lui plus d'un moyen autre et moins violent que la mort. Mais il meurt pour faire cl donner en faveur de son idéal qu'il a déposé au cœur du prince tout ce qu'un homme peut faire et donner en faveur de ce qui lui est le plus cher. Il meurt pour lui montrer, par l'impression la plus forte qu'il soit en son pouvoir de ])roduire, combien il croit à la beauté et à la vérité de son projet, et combien l'accomplisscmciit en est important pour lui. Il est mort comme plusieurs grands hommes sont morts, pour une vérité qu'ils voulaient faire adopter et suivre par la multitude, pour établir par son exemple combien elle méritait qu'on soulTrît tout pour elle. Quand le législateur de Sparte eut accompli son oeuvre, et que l'oracle de Delphes eut donné pour réponse que la république serait durable et florissante aussi long-temps qu'elle respecterait les lois de Lycurgue, il assembla le peuple de Sparte et exigea de lui, par serment, qu'il laisserait intactes les nouvelles institutions jusqu'au moment où il reviendrait d'un voyage qu'il allait entreprendre. Lorsque cela lui eut été promis par un serment solennel, Lycurgue abandonna le territoire de Sparte, se laissa de ce moment mourir de faim, et la république attendit en vain son retour. Avant sa mort il ordonna expressément que sa cendre même fût jetée dans la mer, afin que pas un atome de lui ne pût retourner à Sparte, et ne donnât ainsi à ses concitoyens une apparence de droit à se dégager de leur serment. Lycurgue avaitr-ii pu croire sérieusement qu'il enchaînerait le peuple de Lacédémone par cette subtilité, et que ses institutions politiques seraient assurées par cet escamotage? est-il à croire qu'un homme si sage ait, pour un expédient si romanesque, sacrifié une vie si utile à sa patrie? Il me parait plus présumable et plus digne de lui qu'il la sacrifia pour laisser dans le cœur de ses Spartiates une impression ineffaçable de lui par la grandeur et l'extraordinaire de cette mort, et pour répandre

THÉÂTRE DE SCHILLER

sur son œuvre une dignité sublime, en faisant du fondateur un objet d'admiration et d'attendrissement.

Secondement, il ne s'agit point ici, comme on s'en apercevra facilement, d'examiner si cet expédient était naturel, était nécessaire, était utile; s'il a dû se présenter à celui qui l'a adopté, et s'il a dû s'accomplir facilement ou difficilement. C'est bien moins le matériel des choses que la disposition d'esprit de celui sur qui les choses agissent, qui est à considérer. Les idées qui conduisent le marquis à celte résolution héroïque lui sont habituelles, et s'offrent à lui sans effort et avec vivacité; ainsi, pour lui, cette résolution n'a rien de recherché ni de forcé; ces idées sont dominantes et pressantes dans son âme, et repoussent dans l'ombre celles qui pourraient l'amener à un projet plus doux; en ce sens, la résolution qu'il prend est nécessaire ; les sentimens qui pourraient combattre en lui cette résolution ont peu de pouvoir sur son cœur; ainsi l'accomplissement ne doit pas en lui coûter beaucoup, et c'est là ce que nous devons examiner.

D'abord dans quelles circonstances se porte-t-il à cette résolution? Dans la situation la plus déchirante où un homme puisse se trouver quand son âme est assaillie d'effroi, de doute, de mécontentement de lui-même, de douleur et de désespoir. D'effroi : il voit son ami sur le point de dévoiler un secret dont sa vie dépend à la plus terrible ennemie qu'il lui connaisse. De doute : il ignore si ce secret vient d'être ou de n'être pas révélé. Si la princesse le sait déjà, il doit agir envers elle en conséquence ; si elle ne le sait pas encore, il peut, par une seule syllabe, devenir le dénonciateur, le meurtrier de son ami. De mécontentement de lui-même : c'est lui seul qui, par sa malheureuse discrétion, pousse le prince à cette démarche irréfléchie. De douleur et de dés espoir : il voit son ami perdu ; il voit perdues avec son ami toutes les espérances qu'il avait fondées sur lui.

« Abandonné de ton unique ami, lu te jettes » dans les bras de la princesse Ëboli; malheu- » reux! dans les bras de l'enfer! car c'était elle » qui t'avait trahi. Je te vois courir à elle; un » triste pressentiment traverse mon cœur; je te » suis, trop tard! tu étais à ses pieds... l'aveu » était déjà sur tes lèvres... plus de salut pour » toi. Alors mes sens se troublent; rien! rien! » aucune issue! aucun remède! aucun dans toute » la nature! »

Dans cet instant où son âme est assaillie de tant d'émotions diverses, ne doit-il pas, sur-lechamp, souciera un moyen de salut pour son ami? Quel sera-t-il? Il a perdu la rectitude et la force de son jugement, et conséquemment le fil des événemens, qu'une tranquille raison est seule en état de ne point laisser échapper; il n'est plus le maître de la succession de ses idées, il est donc sous l'empire de celles qui ont acquis en lui \o plus d'éclat et d'activité.

LETTRES SÎTR DON CARLOS

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